On le prenait pour un chat-tigre comme les autres. Mais Leopardus tilcayo, petit félin découvert dans les forêts des Yungas boliviennes, s’est révélé être une espèce à part entière, restée inconnue de la science jusqu’à aujourd’hui. Son génome montre qu’il évolue séparément des autres chats-tigres depuis environ 1,4 million d’années. Et cette découverte bouleverse au passage notre vision de ce groupe : ce qui était considéré comme une seule espèce en compte désormais cinq. Nous avons interrogé Jonas Lescroart, co-auteur de l’étude publiée dans Current Biology, sur l’histoire évolutive de ce félin, les menaces qui pèsent sur lui et ce que cette découverte change pour sa conservation.

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Un Leopardus tilcayo au refuge animalier La Senda Verde, à La Paz, en Bolivie © Paola Nogales-Ascarrunz

Pourquoi parle-t-on désormais de cinq espèces de chats-tigres, plutôt que simplement d’une nouvelle espèce découverte ? Que révèle exactement cette étude sur l’histoire évolutive de ce groupe ?

Jonas Lescroart : Avant 2013, nous considérions les chats-tigres comme une seule espèce. Depuis, plusieurs sous-espèces ont été élevées au rang d’espèce : le chat-tigre du Sud en 2013, le chat-tigre de l’Est en 2017 et le chat-tigre nébuleux en 2024. Nous apportons aujourd’hui des preuves génomiques de l’existence de cinq espèces de chats-tigres au total, dont le tilcayo.

Le tilcayo est différent des autres, car il n’a pas été élevé au rang d’espèce à partir d’une sous-espèce déjà connue. Il n’avait jamais été nommé ni décrit scientifiquement : il est donc complètement nouveau pour la science.

Cette étude révèle une diversité plus importante qu’on ne le pensait au sein de ce groupe de chats-tigres, même si l’on a toujours considéré qu’il s’agissait d’un groupe à l’histoire évolutive complexe.

Qu’est-ce qui distingue génétiquement et/ou physiquement Leopardus tilcayo des autres chats-tigres ?

JL : Sur le plan génétique, nous constatons qu’il est isolé des autres chats-tigres depuis 1,4 million d’années. C’est une longue période à l’échelle de l’évolution, comparable, par exemple, à la divergence entre le lynx boréal et le lynx ibérique.

Sur le plan physique, il présente de petites différences par rapport aux autres chats-tigres, notamment au niveau du motif de ses taches, des anneaux autour de sa queue et de son pelage court.

Il existe certainement d’autres différences qui ne sont pas visibles, par exemple en matière de comportement ou concernant les types d’habitats qu’il privilégie.

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Les chercheurs ont choisi le nom « tilcayo », celui donné à ce chat par les communautés locales, afin de préserver et de reconnaître leurs savoirs liés à l’espèce © Paola Nogales-Ascarrunz

Maintenant que nous reconnaissons cinq espèces différentes de chats-tigres, savons-nous si elles pourraient encore se reproduire entre elles et donner naissance à des descendants viables et fertiles ? Ou est-ce encore inconnu ?

JL : Nous n’en sommes pas certains. Si les différentes espèces de chats-tigres s’hybrident dans une certaine mesure, cela ne doit toutefois pas être très fréquent, car chacune occupe sa propre écorégion, ce qui entraîne une séparation géographique.

Mais nous sommes attentifs à la présence éventuelle d’hybrides, car nous savons que l’hybridation se produit assez facilement chez les petits félins américains du genre Leopardus. Le meilleur exemple est une zone d’hybridation active, dans le sud du Brésil, où le chat-tigre du Sud (L. guttulus) s’hybride clairement avec le chat de Geoffroy (L. geoffroyi). Notre laboratoire au Brésil prélève actuellement des échantillons sur des individus de cette zone d’hybridation afin de comprendre ce qui se passe à l’échelle génétique.

Que signifie, pour la conservation, le fait de diviser une espèce en plusieurs espèces distinctes ? Certaines de ces espèces nouvellement reconnues pourraient-elles finalement se révéler beaucoup plus menacées qu’on ne le pensait ?

JL : Oui. Les cinq espèces de chats-tigres doivent désormais faire l’objet d’une nouvelle évaluation de leur statut de conservation.

Actuellement, les chats-tigres sont considérés comme « vulnérables ». L’aire de répartition d’une espèce est un élément très important pour ce type d’évaluation. Or, les chats-tigres étant désormais divisés en cinq espèces, chacune possède une aire de répartition plus restreinte.

Cela permettra d’obtenir des évaluations de conservation plus précises et conduira probablement à des catégories de menace plus élevées.

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Jonas Lescroart, biologiste de l’évolution à l’université d’Anvers, avec un margay (Leopardus wiedii) © Center for Animal Rescue and Education (CARE)

A-t-on une idée du nombre de Leopardus tilcayo encore présents à l’état sauvage, ou est-il actuellement impossible d’estimer la taille de sa population ?

JL : Nous espérons qu’il en existe des milliers, mais pour le moment, nous n’en avons absolument aucune idée.

Nous devons mener de toute urgence les travaux de terrain nécessaires pour obtenir cette estimation. Cela implique notamment d’installer des caméras de surveillance dans la nature et de réaliser des prélèvements moléculaires afin de déterminer son aire de répartition, son utilisation de l’habitat et sa densité de population.

Quelles sont les principales menaces qui pèsent sur cette espèce et quels seraient les moyens les plus efficaces de la protéger ?

JL : La destruction de son habitat, notamment en raison des activités minières.

Le moyen le plus efficace de protéger ce chat est de protéger l’endroit où il vit : les Yungas boliviennes. Nous espérons que le gouvernement bolivien sera fier de cette espèce de félin indigène désormais reconnue et qu’il verra cette découverte comme une occasion de renforcer la protection de l’écorégion des Yungas.

Enfin, vos travaux suggèrent-ils qu’il pourrait exister d’autres espèces de petits félins encore inconnues, cachées au sein de ce que nous considérons actuellement comme une seule espèce ?

JL : Oui. Il est probable que les analyses génomiques menées sur d’autres groupes de félins permettent à leur tour de révéler une diversité insoupçonnée.

Par exemple, un autre groupe complexe de félins d’Amérique du Sud est celui des chats des pampas, que nous aimerions étudier prochainement avec les mêmes outils génomiques. Dans le cadre de cette étude en cours, je me suis rendu au Muséum national d’Histoire naturelle, à Paris, pour prélever un échantillon sur un chat des pampas austral (Leopardus pajeros) afin d’en séquencer le génome. Cet individu a été collecté en 1897 à Chubut, en Argentine, par l’aéronaute français Henry de La Vaulx. J’ai hâte de voir quelles conclusions taxonomiques nous tirerons de l’étude des chats des pampas !

Il est donc tout à fait possible que de futures recherches mettent au jour une diversité supplémentaire qui nous est encore cachée.

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Chat des pampas austral (Leopardus pajeros) présent au MNHN, à Paris © Jonas Lescroart