Petit Sapiens sort de l’ombre
Longtemps oubliés des recherches, ils étaient pourtant nombreux sur les campements de chasseurs-collecteurs à l’époque de Chauvet et Lascaux. Une archéologie de l’enfance en émergence révèle enfin qui étaient les jeunes Sapiens de la dernière période glaciaire : grands, robustes, studieux et impliqués dans toutes les activités quotidiennes.
Une enquête de Pedro Lima - Publié le
Naissance d’une archéologie de l’enfance
Oubliez les expressions longtemps en vogue « d’homme préhistorique » ou « homme des cavernes »… Outre qu’ils ne vivaient pas dans des grottes sombres et humides, leur préférant des campements au pied de falaises à l’abri du vent, les peuples de la dernière période glaciaire en Europe (entre -45 000 et -11 000 ans) comptaient bien sûr autant de femmes que d’hommes… sans oublier leurs enfants ! Ces derniers étaient même nombreux : entre 40 et 50 % des effectifs démographiques, selon des estimations basées sur la comparaison ethnographique et l’étude de structures d’habitat. Pourquoi alors les enfants ont-ils été largement ignorés des recherches durant plus d’un siècle, tout comme les femmes jusqu’à un passé récent ?

À la décharge des préhistoriens, leurs traces matérielles sont ténues : rares ossements, moins nombreux que ceux des adultes, car plus fragiles ; empreintes souterraines et petits éclats de silex mal taillés, entre autres. La collecte de ressources (fruits, bois…) ou l’entretien des foyers, tâches qui devaient leur être confiées en priorité, n’ont quant à elles pas laissé de preuves tangibles. Enfin, les chercheurs ne jugeaient peut-être pas les enfants ni leurs activités dignes d’intérêt, leur préférant l’étude, réputée plus noble, de beaux outils et d’armes prestigieuses.
Depuis une dizaine d’années, une archéologie de l’enfance, en grande partie féminine, s’intéresse enfin à eux. Les scientifiques traquent les preuves de leçons de taille de silex, mesurent les dimensions de mains sur les parois des grottes, scannent les rares sépultures découvertes et s’efforcent de déterminer les bornes d’âge de l’enfance, de la puberté et de l’adolescence. Ces recherches livrent ainsi le portrait de petits Sapiens robustes, aimés de leurs proches, capables de chasser et en apprentissage permanent… et même artistes en herbe dans les grottes profondes !
En quelques chiffres
- 4-5 ENFANTS : âgées de 25 ans en moyenne (27 ans pour les pères), les mères avaient 4 à 5 enfants.
- 40-50 % : c’était la proportion estimée d’enfants dans un campement paléolithique.
- 20-25 ANS : c’est l’espérance de vie à la naissance au Paléolithique.
- 1/3 : environ un tiers des enfants mouraient avant l’âge de 1 an ; un autre tiers entre 1 et 20 ans.
- 11-14 ANS : l’âge de la puberté était comparable à aujourd’hui.
Ils faisaient des pieds…
Lorsque les jeunes André et Marthe David découvrent, en 1922, la grotte ornée du Pech Merle (Lot), ils restent fascinés autant par les somptueux chevaux et mammouths peints il y a 27 000 ans que par les petites empreintes de pas sur les sols (depuis attribuées à des adolescents). Les grottes de Niaux, du Tuc d’Audoubert et de Fontanet (Ariège) ont aussi livré des empreintes de pieds enfantins, ou de pistes complètes, parfois dans des zones reculées des cavités. Jeux, leçons de dessin ou initiations souterraines ? Une étude ichnologique (discipline qui étudie les empreintes) de 2026 a montré que trois enfants de 5, 7 et 11 ans ont exploré il y a 15 000 ans la grotte italienne de La Basura en compagnie de deux adultes (leurs parents ?) et d’un grand canidé, très vraisemblablement un loup déjà domestiqué.


… et des mains !
Quoi de plus émouvant que l’empreinte d’une main de six centimètres, appartenant à un bébé de moins d’un an, peinte à l’ocre rouge dans la grotte de Gargas ? Cette grotte des Hautes-Pyrénées compte plus de 200 empreintes de mains, dont une vingtaine enfantines. Ce n’est pas la seule : en 2022, une équipe de l’université de Santander, en Espagne, a réalisé l’analyse morphométrique d’un corpus issu de cinq grottes ornées espagnoles, comportant 150 empreintes « négatives », c’est-à-dire obtenues en soufflant du pigment sur la main posée sur la paroi. Résultat : 20 % de ces empreintes de mains sont attribuables à des enfants ou adolescents. Ces jeunes humains réalisaient sans doute des initiations souterraines, par exemple liées au passage de l’enfance à l’adolescence, les conduisant à tracer des figures (mains ou animaux) dans des recoins isolés des cavités pour prouver leur courage. C’est du moins ce qu’a suggéré une autre équipe espagnole dans une étude de 2024.
À l’école du silex
Dès leur plus jeune âge, les enfants apprenaient les gestes indispensables à la survie, dans le contexte de forte mortalité et de faible démographie des groupes de chasseurs-collecteurs. Des preuves d’apprentissage par pédagogie active existent sur les sites d’habitat magdaléniens, toujours en cours de fouilles, de Pincevent et Étiolles (vallée de la Seine). Des éclats de silex de qualité variable y attestent des leçons données par des experts à des apprentis… et de leurs progrès, avec des lames de mieux en mieux taillées. Quant aux apprentissages les plus courants des enfants (découper et préparer les peaux, allumer et entretenir les feux…), ils n’ont pas laissé de traces.


Apprendre en s’amusant
À Dolní Věstonice et Pavlov, en Tchéquie, de minuscules empreintes digitales ont été relevées sur des statuettes sommairement modelées dans de l’argile, il y a 30 000 ans. Selon une étude de 2024, les enfants apprenaient les techniques du modelage et de la cuisson de la céramique en imitant leurs aînés, auteurs quant à eux de figurines animalières parfaitement exécutées. Dans une grotte ornée du nord de l’Espagne (Las Monedas), des figures schématiques, à la limite du gribouillage, semblent aussi s’inspirer des dessins des adultes. Enfin, selon une étude de 2024, ces figures évoquent les productions graphiques… de nos jeunes contemporains de deux ans.
Étudié par le préhistorien Marc Azéma, ce « thaumatrope », gravé d’un isard sur ses deux faces, s’animait en tournant sur lui-même. Il s’agit du plus ancien jouet optique connu à ce jour (Dordogne, environ -15 000 ans).
À table !
Un allaitement exclusif au sein jusqu’à huit mois, puis un régime alimentaire de poisson et fruits de mer, certainement préparés en bouillie ou prémâchés : voici le régime alimentaire qu’a connu un petit Sapiens de 3 ans qui vivait il y a 15 000 ans sur la côte atlantique espagnole (site de Los Canes). C’est ce qu’a montré une étude de 2026 après analyse des isotopes (différents types d’atomes du même élément chimique) du calcium, du strontium, du carbone et de l’azote dans les dents et les os de ce jeune ancêtre. En 2024, l’étude isotopique des restes d’un bébé qui vivait il y a 15 000 ans au Maroc (Taforalt) indiquait déjà un sevrage précoce et une alimentation basée en grande partie sur des végétaux : racines, baies, graines, vraisemblablement bouillies. Le régime paléolithique des petits Sapiens était donc plus diversifié que ce que l’on pensait, et pas seulement carné.


Des enfants en armes
Depuis qu’ils fouillent les sites d’habitats paléolithiques, les archéologues sont intrigués par des outils de petite taille parfois découverts à côté des grandes lames et harpons utilisés par les adultes (à droite et à gauche, un propulseur et un harpon adultes). Ainsi du propulseur de la grotte de Labastide (Hautes-Pyrénées), long de 10 centimètres seulement. Ces « miniatures » pourraient être des armes enfantines, avec lesquelles les jeunes Sapiens s’entraînaient à leur maniement et participaient, dès leur jeune âge, aux chasses et pêches collectives. Une hypothèse renforcée par les observations plus récentes, très fréquentes, d’enfants chasseurs, notamment en Amazonie et au Congo.
Répliques d’armes d’enfants en bois de renne fabriquées par le paléo-expérimentateur Florent Rivère.
Soins et sentiments
En janvier 2026, l’étude génomique d’un squelette d’adolescent datant de 13 000 ans, découvert en 1962 dans la grotte italienne de Romito, a révélé qu’il s’agissait d’une jeune fille décédée à l’âge de 15 ans environ. Sur la base de la taille et la robustesse des os, on pensait jusqu’alors qu’il s’agissait d’un garçon. Cela confirme que les différences morphologiques entre sexes étaient peu marquées au Paléolithique. De précédentes analyses sur ce corps, retrouvé dans une sépulture accompagnée de parures et recouvert d’ocre, avaient révélé que l’adolescente était porteuse d’une maladie des os entraînant un nanisme prononcé. Pour vivre jusqu’à 15 ans, elle a donc dû bénéficier de soins particuliers de la part du groupe, une forme d’entraide et d’affection envers les enfants handicapés dont témoignent d’autres sépultures paléolithiques.
La paléopathologiste Mary Lewis (University of Reading) examine les restes de « Romito 2 », plus ancien individu connu atteint de nanisme.


Des jumeaux unis pour l’éternité
En 2020, l’étude génomique, osseuse et dentaire de deux squelettes de nourrissons inhumés il y a 31 000 ans sur le site de Wachtberg, en Autriche, a montré qu’il s’agissait de jumeaux monozygotes (« vrais jumeaux ») de sexe masculin. Le premier, mort à la naissance, a d’abord été inhumé. Recouverte d’ocre rouge, sa sépulture était accompagnée d’offrandes : omoplate et perles d’ivoire de mammouth, incisives de renard, coquilles d’escargot. Elle a été réouverte pour accueillir le second jumeau, décédé à l’âge de 50 jours environ. Une vingtaine de sépultures paléolithiques d’enfants Sapiens et néandertaliens nous sont parvenues, y compris des nouveau-nés. Elles attestant que le soin et l’affection portés aux défunts n’étaient pas réservés à une classe d’âge.
Des néandertaliens plus précoces
En analysant 111 fragments osseux d’un nourrisson néandertalien ayant vécu il y a 55 000 ans dans la grotte d’Amud, en Israël, une équipe internationale a déterminé, à sa structure dentaire, qu’il était mort vers l’âge de six mois. Pourtant, le reste de son squelette, ainsi que le développement de son cerveau, évoquent un Homo Sapiens de 12 à 14 mois. Autrement dit, la croissance était plus rapide chez Neandertal, qui a vécu en Eurasie entre -400 000 et -40 000 ans, que chez notre espèce humaine. Une autre étude indique que la puberté survenait chez les Sapiens du Paléolithique à un âge comparable à celui observé aujourd’hui, entre 11 et 14 ans.

Un nouveau portrait de l’enfance

Dans une étude de 2025, les chercheurs du Centre national de préhistoire ont dénombré près de 10 % de bébés et d’enfants parmi les 118 figurations humaines gravées il y a 15 000 ans sur des plaquettes en calcaire du site de La Marche (Vienne), dont un nouveau-né au cordon ombilical apparent. Cela prouve que pour leurs contemporains, les enfants paléolithiques faisaient partie intégrante du groupe, et n’étaient pas seulement des adultes en devenir ou de la simple main-d’œuvre. Cette nouvelle vision de l’enfance préhistorique est confirmée par les sépultures de bébés et jeunes enfants qui nous sont parvenues, prouvant que tous sexes confondus, ces tout-petits étaient aimés et bénéficiaient des mêmes traitements mortuaires que leurs aînés. Ils étaient ainsi bel et bien considérés comme des individus à part entière, davantage peut-être que dans des sociétés plus récentes – que l’on songe aux enfants ouvriers, mineurs et soldats du 19e siècle à nos jours.
Loin d’être cantonnés à des tâches subalternes (cueillette, cuisine), ces petits Sapiens de la dernière période glaciaire prenaient une part active à la vie économique et symbolique. À la lumière des recherches récentes, on découvre qu’ils chassaient, pêchaient et contribuaient au décor des grottes ornées, se regroupant entre jeunes congénères à l’écart des adultes dans des « cachettes » et autres lieux secrets. Au point que, pour certains spécialistes comme les archéologues April Nowell et Michelle Langley, les enfants étaient également moteurs d’innovations et inventifs, mettant parfois au point de nouvelles techniques ou inventant de nouvelles façons de penser. Si cet apport enfantin au progrès des sociétés paléolithiques sera certainement difficile à prouver, nul doute que les recherches à venir confirmeront encore leur rôle de premier plan dans les groupes de chasseurs-collecteurs du temps de Chauvet et de Lascaux.
Ont contribué à cette enquête...
Journaliste scientifique, Pedro Lima réalise depuis 30 ans des reportages sur des sujets variés. Il est l’auteur du livre Paléo Kids. L’enfance de l’humanité (Synops, 2024) et co-auteur d’un documentaire sur les enfants de la Préhistoire diffusé en 2027 sur France Télévisions.
Professeure émérite (Université Lyon 2), la préhistorienne Sophie Archambault de Beaune est spécialiste de l’évolution de l’outillage, des gestes techniques et de l’évolution des aptitudes cognitives depuis les premiers hominidés. Elle est l’une des meilleures expertes de la place des enfants dans les sociétés paléolithiques.
Professeure d’archéologie et d’anthropologie (université canadienne de Victoria, Colombie-Britannique), April Nowell est spécialiste du comportement symbolique et cognitif des premiers humains modernes. Ses recherches pionnières sur l’enfance au Paléolithique ont ouvert un champ nouveau dans l’étude des sociétés préhistoriques.
Spécialiste de l’art rupestre paléolithique, l’archéologue Verónica Fernández-Navarro (université de Cantabrie, Espagne) mène des recherches sur les pochoirs de mains et l’identification de leurs auteurs, y compris enfants et adolescents, grâce à la morphométrie et la 3D.
Gilles Tosello est préhistorien, chercheur (CNRS / Université Toulouse-Jean Jaurès) et artiste plasticien. Membre de l’équipe scientifique de la grotte Chauvet, il conjugue analyse archéologique et pratique artistique. On lui doit notamment la réalisation des fac-similés des fresques murales pour Chauvet 2 et la grotte Cosquer.

