Ménopause, la fin d’un tabou
Autrefois cantonnée à la stricte intimité, la ménopause s’affirme aujourd’hui au cœur des débats sociétaux. Alors que les réticences à l’aborder s’effacent, les sciences humaines et médicales apportent un éclairage inédit sur des questions demeurées sans réponse. Analyse d’une transition biologique et sociale que notre époque apprend à regarder en face.
Une enquête d’Agnès Vernet et Barbara Vignaux - Publié le
Un tabou… ou une chance ?
Tabou, la ménopause ? Durant longtemps, oui, mais depuis plusieurs années, le terme est prononcé dans l’enceinte du Parlement, affiché sur les abribus ou en une des magazines. Le rapport parlementaire du 9 avril 2025, présenté par la députée Stéphanie Rist (devenue ministre de la santé), la décrit même comme « une chance » pour les 17,2 millions de femmes de plus de 45 ans que compte notre pays, déjà ménopausées ou en périménopause : le quart de sa population ! « Une chance », avec la fin des cycles menstruels et le début d’une nouvelle étape biologique, sociale, amoureuse.
Cliniquement parlant, le phénomène est simple : il s’agit de l’arrêt des règles (ou « aménorrhée ») depuis plus d’un an, survenant le plus souvent entre 45 et 55 ans (51 ans en moyenne en France). Mais la ménopause reste vécue de manière très inégale. Le rapport parlementaire avance ainsi 25 propositions pour mieux accompagner les femmes : campagnes d’information, lutte contre les stéréotypes, chiffrage de son coût économique (lié par exemple à l’absentéisme), et aussi formation initiale et continue des professionnels de santé.
Car le volet médical de la ménopause reste un aspect important ; le rapport parlementaire de 2025 propose d’ailleurs de l’ériger en « priorité de santé publique ». En effet, 80 % des femmes déclarent souffrir au moins d’un symptôme lié à la ménopause, et chez 20 à 25 % des femmes, ces symptômes sont jugés « sévères » ou « invalidants ». En outre, cette période de la vie favorise l’apparition de maladies cardiovasculaires, osseuses et cognitives. Aujourd’hui, les travaux de recherche en médecine, biologie et sociologie permettent de mieux cerner les multiples facettes de la ménopause pour assurer une prise en charge plus adaptée.
Une phase de la vie
La ménopause désigne la première année d’arrêt définitif des menstruations. Elle revêt des réalités diverses selon l’âge auquel elle survient, l’histoire et le profil médical de la femme, et le contexte de sa survenue : physiologique, ou consécutif à un traitement médical (chirurgie, traitement hormonal ou chimiothérapie).

Une survenue un peu mystérieuse
Aucun dosage ni biomarqueur ne permet de prédire la survenue de la ménopause. Cela étant, elle est contrôlée génétiquement : la concordance d’âge entre la ménopause chez une femme et chez sa mère peut aller jusqu’à 85 %. En outre, les recherches ont identifié une centaine de gènes qui, lorsqu’ils portent des anomalies importantes, conduisent à une IOP ou une ménopause précoce. Ces mêmes gènes contrôlent l’âge de la ménopause physiologique, et une partie d’entre eux joue un rôle majeur dans la réparation de l’ADN.
Naturelle ou pas, précoce ou tardive ?
La ménopause naturelle intervient après 45 ans sans intervention extérieure. La ménopause artificielle (ou induite) peut être d’origine chirurgicale, après l’ablation des ovaires ; ou liée à un traitement anticancéreux, chimiothérapie, hormonothérapie ou radiothérapie. La ménopause est dite « tardive » après 55 ans, « anticipée » lorsqu’elle survient entre 40 et 45 ans et enfin « IOP » (insuffisance ovarienne précoce) si elle se produit avant 40 ans : elle est alors considérée comme pathologique.
Combien de femmes ?
En France, 17,2 millions de femmes ont 45 ans et plus, et sont donc en périménopause ou ménopausées. Cela représente la moitié des femmes du pays et le quart de la population. En 2030, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), ce nombre devrait atteindre 1,2 milliard à l’échelle mondiale. Avec une espérance de vie moyenne de 85 ans, cela signifie que bon nombre de femmes vivront ménopausées… plus d’un tiers de leur existence !
Des symptômes variés
87 % des femmes interrogées* présentent au moins un symptôme de ménopause en plus de l’arrêt des règles. 20 à 25 % souffrent de troubles sévères qui affectent leur qualité de vie. Les symptômes peuvent durer de quelques mois à plus de dix ans chez certaines femmes.

Ça monte aussi à la tête
Les changements endocriniens de la ménopause affectent le métabolisme des neurones, montre une étude américaine de 2021, ce qui contribue à l’humeur instable ou au sommeil dégradé (outre le stress vécu par certaines femmes à cette période : séparation, enfants…). Fréquents, ces symptômes sont désagréables, mais transitoires. Existe-t-il des effets à long terme ? L’étude canadienne Can-Protect de 2025 montre que plus les symptômes de la périménopause sont sévères, plus le risque de déclin cognitif futur est élevé. D’ailleurs, le risque encouru par les femmes de développer la maladie d’Alzheimer est deux fois supérieur à celui des hommes. La chute d’œstrogène serait en cause, puisque cette hormone protège les neurones en éliminant les protéines toxiques.
Et les hommes ?

Pas une maladie, mais…
La ménopause aggrave certains risques pour la santé… et en révèle d’autres, car ses symptômes peuvent constituer un indicateur précoce de l’apparition de pathologies graves. Des études conduites à l’université de Queensland, en Australie, montrent ainsi que des bouffées de chaleur et sueurs nocturnes intenses sont associées à un risque accru de 70 % de maladies cardiaques. Les œstrogènes jouent un rôle protecteur sur la santé : ils favorisent la régulation de la pression artérielle et entretiennent la densité minérale des os. Moins d’œstrogènes, davantage de risques ! « Toutes les femmes ont un risque cardiovasculaire accru à partir de la ménopause, surtout si elle est précoce », explique Manon Jouffroy, médecin vasculaire au centre hospitalier de Versailles. Or les accidents cardiovasculaires représentent « 30,1 % des causes de décès des femmes en France, (soit) sept fois plus que le cancer du sein, qui fait pourtant beaucoup plus peur aux femmes », souligne Santé Publique France dans le rapport parlementaire d’avril 2025.
Quant à l’ostéoporose, elle touche une femme sur trois après 50 ans. Le déficit œstrogénique entraîne une accélération rapide de la perte osseuse (jusqu’à 4 % par an après la ménopause) et un risque accru de fractures dites de fragilité. Si bien que 40 % des femmes de 50 ans seront victimes d’une fracture liée à l’ostéoporose au cours de leur vie, contre seulement 14 % des hommes !
Cela étant, l’arrêt des cycles menstruels signe aussi la fin de pathologies parfois très douloureuses liées aux règles : l’endométriose (qui touche une femme sur dix), l’adénomyose (une forme d’endométriose interne à l’utérus), les fibromes utérins, les migraines menstruelles. Une excellente nouvelle pour les femmes concernées !
Hormones ou pas, telle est la question
En 2002, l’étude américaine de la Women’s Health Initiative provoque un séisme médical en associant le traitement hormonal de la ménopause (THM) à des risques accrus de cancer du sein et de maladies cardiovasculaires. Elle contribue ainsi à la chute du recours au THM en France, de 50 % au début des années 2000 à 4,4 % en 2025. Mais cette étude – riche d’enseignements par ailleurs – présente des biais méthodologiques : échantillon, protocole médical nord-américain (et non pas français), date de début du traitement… Qu’en dire aujourd’hui ?
À court terme, le THM reste la solution la plus efficace pour réduire le «syndrome climatérique » (bouffées de chaleur, sueurs nocturnes, insomnies, irritabilité) : en moyenne, de 75 %. À long terme, il diminue de 30 % à 40 % le risque de fractures liées à l’ostéoporose et de 30 % la mortalité globale s’il est administré précocement.
Toutefois, ces constats sont valables sous certaines conditions : traitement débuté moins de dix ans après la ménopause ; avant l’âge de 60 ans ; d’une durée limitée à sept ans maximum ; et recourant à de la progestérone naturelle, comme en France (et non pas synthétique). Sinon, les risques (infarctus, AVC, cancer du sein, méningiome) l’emportent sur les bénéfices.
L’étude E3N – une enquête menée par l’Inserm et l’institut Gustave-Roussy auprès de 100 000 femmes depuis 1990 – note que le THM accroît les risques de cancers de l’ovaire et de l’endomètre : des pathologies plus rares, mais moins bien soignées. La Haute Autorité de santé reconnaît donc son intérêt « lorsque les femmes sont très gênées » et sous réserve « d’une information claire et adaptée fournie aux patientes ». Elle préconise « un traitement le plus court possible, réévalué au moins chaque année ». En France, la durée moyenne du THM est de 5,1 ans.
La testostérone pour retrouver sa libido ?
Sur le plan sexuel, la ménopause est salvatrice pour les unes, désagréable pour les autres, avec une baisse de désir ou un inconfort physique. 40 % des femmes s’en plaignent. Outre les solutions locales (lubrifiants, œstrogènes topiques), une tendance américaine émerge : le recours à la testostérone. Présentée par des influenceuses comme un remède miracle contre la fatigue ou le « brouillard mental », elle alimente une « ruée vers l’or » sur un marché évalué à 7,3 milliards de dollars d’ici 2030. Pourtant, la prudence s’impose : si l’impact sur le désir est prouvé à des doses adaptées, les autres promesses relèvent vraisemblablement de l’effet placebo. Il est avéré, en revanche, que la prise de cette hormone accroît le risque cardiovasculaire.

Depuis 2025, des centres dédiés
Comme la grossesse, la ménopause constitue un phénomène naturel, mais qui nécessite parfois une prise en charge médicale, lorsque les risques ou les désagréments physiques l’exigent. Celle-ci est d’ailleurs en train de se structurer en France autour de centres interdisciplinaires dédiés à la ménopause. Début 2025, seul le CHU de Toulouse disposait d’un centre public d’accompagnement ; depuis, un site d’expertise a ouvert au CHU de Bordeaux, et un parcours hospitalier à Lyon. À Paris, l’AP-HP propose des consultations spécialisées. Depuis le 1er avril 2026, toutes les femmes de 45 à 65 ans peuvent aussi bénéficier gratuitement d’une « consultation ménopause ». La France rejoint ainsi la Belgique, le Royaume-Uni, le Canada ou l’Australie dans la liste des pays intégrant la ménopause dans leur système de soins.
Marre des médicaments ?
Cures thermales, massages, compléments alimentaires… l’offre non médicale de prise en charge de la ménopause remporte un grand succès – avec bien souvent, des intentions commerciales évidentes. Que disent les études de son efficacité ? Tout d’abord, l’hypnose et les thérapies comportementales et cognitives réduisent l’intensité des bouffées de chaleur ; en revanche, elles ne semblent pas diminuer leur fréquence. Ensuite, une bonne hygiène de vie et une activité physique régulière (gainage, Pilates, course à pied…) limitent les risques de prise de poids et d’apparition de maladies cardiovasculaires, cancers et ostéoporose. Au-delà, d’autres pratiques (sophrologie, acupuncture) peuvent améliorer le bien-être des femmes, mais leurs effets ne sont pas scientifiquement mesurés.
Et au bureau ?
La ménopause reste un stigmate. D’après une étude réalisée en 2023 (Kantar/MGEN/Fondation des Femmes), un Français sur trois juge difficile d’aborder le sujet, et 53 % le considèrent comme anxiogène. Selon une étude antérieure, seule une femme en couple sur deux avait abordé le sujet avec son conjoint ou sa conjointe. Ce n’est pas très étonnant : le regard que porte notre société sur la ménopause est le fruit de siècles de construction, influencés par les rapports sociaux de sexe.
Vieillir, pour une femme, c’est encore aujourd’hui perdre une partie de sa valeur sociale. Au-delà de 50 ans, les femmes seraient « moins productives ». D’après la sociologue Cécile Charlap, la ménopause reste considérée comme une exclusion de la norme, celle des corps féconds, non pas une nouvelle norme hormonale. Pour ne pas être perçues comme obsolètes au bureau, les femmes dissimulent leurs symptômes, quitte à réduire leur temps de travail, documente un rapport sénatorial de la Délégation aux droits des femmes (juin 2023). Ce même rapport souligne la vulnérabilité de certaines professions (dans les domaines du soin ou du nettoyage, notamment) à des symptômes tels que les douleurs articulaires.
Peu à peu, cependant, les choses changent, avec pour point de départ la reconnaissance que la ménopause peut entraîner des gênes physiques. S’il ne propose pas la création d’un « congé ménopause », le rapport parlementaire de 2025 préconise quant à lui de mieux mesurer son impact, former les employeurs et intégrer la ménopause dans la médecine du travail. Sur le terrain, des initiatives privées se font jour, comme les programmes de sensibilisation chez Schneider Electric ou Sanofi, voire le recours facilité au télétravail ou à l’aménagement du temps de travail chez BNP Paribas.
Les femmes rapportent encore que la ménopause est associée à un fort sentiment d’invisibilité dans l’espace social, même si on en parle de plus en plus.
Cécile Charlap, sociologue, chercheuse et maîtresse de conférences, université Toulouse-Jean Jaurès
L’âge de la décrépitude ?
La mort sociale. C’est ce que signifiait la ménopause quand le terme a été inventé en 1821 par le médecin français Charles de Gardanne. On pensait alors le sang menstruel toxique et sa rétention responsable d’un cortège de troubles : fièvre, ophtalmies, ulcères, cancers… La femme ménopausée était vue comme « venimeuse », un danger pour elle et son entourage, et devait recourir aux saignées ou aux sangsues. Dépouillée de sa faculté de procréer, elle perdait aussi sa vocation sociale. Plus tard, l’essor de la psychiatrie a fait de la ménopause la cause de troubles mentaux et de fureurs cleptomanes ou nymphomanes. Si le regard sur la ménopause a aujourd’hui bien changé, cette vision « décliniste » a la vie dure.
« Nous afficher ! »
Dans une démarche documentaire et politique, la photographe Caroline Fabre dévoile en 2025 « Nous afficher ! », un travail engagé sur la ménopause. Interpellée par les transformations de son propre corps et le silence social sur le sujet, l’artiste a rencontré et photographié chez elles vingt femmes, afin de dresser d’elles des portraits bruts et intimes.





Vrai ou faux ?
Non...
... mais la prise de poids est néanmoins fréquente, de 2 à 3 kg en moyenne, parfois plus, pour 50 % des femmes ménopausées en Europe. La faute aux hormones et à l’âge : après 50 ans, le métabolisme favorise la prise de gras sur la formation du muscle.
Vrai !
C’est le thermostat du corps qui se dérègle, pas le corps qui s’échauffe ! Le thalamus, une région du cerveau, perçoit à tort une surchauffe et active tous les systèmes de refroidissement, notamment la transpiration et la dilatation des vaisseaux sanguins.
À relativiser…
En comprimés ou en gélules, les compléments alimentaires à base de soja contiennent des phytoœstrogènes qui peuvent compenser la chute des œstrogènes produits par les ovaires. Méfiance, toutefois : leur dosage n’est pas toujours bien connu ; ils n’ont fait l’objet d’aucune étude clinique d’utilisation à long terme ; et dans tous les cas, ils sont déconseillés aux femmes ayant un antécédent de cancer hormonodépendant (en particulier le cancer du sein).
Pas si sûr !
Un traitement sans hormone contre les bouffées de chaleur : c’est la promesse du fézolinétant, dont la vente a été autorisée aux États-Unis en 2023 puis dans plusieurs pays européens, y compris la France en avril 2025 (non remboursé par l’assurance maladie). Efficace pour réduire l’intensité et la fréquence des bouffées de chaleur grâce à son action sur l’hypothalamus, ce traitement entraîne parfois des lésions hépatiques – au point que l’Agence nationale de sécurité du médicament a adressé aux médecins et pharmaciens, dès mai 2025, un courrier d’alerte sur ce risque pour le foie des femmes sous traitement.
Faux !
D’après plus d’une centaine d’études de la littérature scientifique, l’association d’exercices avec impact (course à pied, sauts) et de renforcement musculaire diminue le risque de fracture chez la femme ménopausée. Mais attention, pour des effets bénéfiques à long terme, les efforts doivent être soutenus !
Faux !
La ménopause survient un ou deux ans plus tôt chez les femmes qui fument, voire de manière précoce lorsqu’elles fument plus de 20 paquets par an. En outre, les fumeuses souffrent souvent de bouffées de chaleurs plus intenses !
Vrai !
Eh oui ! Même si elles ne sont pas toujours associées à la ménopause, les douleurs articulaires en constituent bel et bien un des principaux signes cliniques. Ces douleurs peuvent toucher plusieurs articulations, surtout les extrémités du corps : pieds, mains, chevilles, poignets… Elles fluctuent dans le temps, mais sont plus marquées le matin au lever ou après une période d’immobilité.
Sources
- Le traitement hormonal de la ménopause augmente le risque de cancer du sein, vraiment ? Inserm, avril 2026
- La ménopause en France. 25 propositions pour enfin trouver le chemin de l’action.Rapport parlementaire, Stéphanie Rist, députée du Loiret, avril 2025
- Les traitements hormonaux de la ménopause, Inca, septembre 2024
- “Menopause-Biology, consequences, supportive care, and therapeutic options”, Susan R. Davis, JoAnn Pinkerton et al., Cell, 14 septembre 2023
- « Effets de l’activité physique et de la diminution des comportements sédentaires chez la femme ménopausée ». Recommandations pour la pratique clinique, Gynécologie Obstétrique Fertilité & Sénologie, mai 2021
- “Risk of breast cancer after stopping menopausal hormone therapy in the E3N cohort”, Agnès Fournier, Sylvie Mesrine et al., Breast Cancer Res Treat., 2014
- Des risques différents de cancer de l’ovaire selon le THM, E3N Générations, juin 2023
- Idées reçues sur la ménopause. Une problématique médicale et sociale, Cécile Charlap (Cavalier bleu, 2026)
- Nouvelles fertilités, nouvelles familles, nouvelle humanité ?, Micheline Misrahi-Abadou, Boris Cyrulnik (sous la direction de) (Odile Jacob, 2024)







