Un loup préhistorique ressuscité ?
Une enquête de Magali Reinert - Publié le
En 2025, trois loups aux allures d’un ancêtre éteint depuis 10 000 ans sortent des laboratoires de l’entreprise Colossal Biosciences. Les humains seraient donc assez savants pour recréer de la biodiversité à partir d’espèces disparues ? C’est en tout cas l’ambition de la désextinction, projet proclamé haut et fort par cette entreprise américaine aussi calée en biotechnologie qu’en communication. Mais ce fantasme de recréation de la faune sauvage – loup sinistre, dodo ou mammouth – résiste mal à l’analyse.
Colossal Biosciences, les prophètes de la désextinction

Identité de l’entreprise :
- Colossal biosciences, fondée en 2021 au Texas
- Fondateurs : George Church, généticien à la Harvard Medical School, et Ben Lamm, entrepreneur milliardaire
- Domaine : société de génie génétique destinée à « résoudre le colossal problème de l’extinction des espèces »
- Financement : dotée de 435 millions de dollars pour une valorisation boursière de 10,2 milliards de dollars (janvier 2025)
« Restaurer le passé, préserver le présent et protéger l’avenir », telle est la promesse de Colossal Biosciences. Soit réintroduire des grands prédateurs (comme le loup sinistre) ou des grands herbivores (comme le mammouth) pour restaurer des écosystèmes endommagés ou perdus. La recette : trouver et décoderl’ADN d’espèces éteintes ; modifier le génome d’espèces actuelles aussi proches que possible de leurs ancêtres ; et développer la gestation dans des utérus artificiels, pour éviter le recours incertain aux mères porteuses. Afin de s’attirer les bonnes grâces du public et des investisseurs, Colossal privilégie des espèces vedettes, promues au rang d’ambassadrices de la conservation.

Nés dans un laboratoire, portés et allaités par des chiennes domestiques, les trois loups vivent dans un parc clôturé et semblent condamnés à la captivité. En liberté, ces animaux sociaux apprennent de leur meute… mais qui enseignera à ces trois-là la vie à l’état sauvage ?
Comment en est-on arrivé là ?
1987 Premier brevet déposé sur un animal dont on a modifié le génome, une huître OGM conçue aux États-Unis
1996 Naissance de la brebis Dolly, premier clone de mammifère, au Royaume-Uni (décédée en 2003)
2009 En Espagne, naissance par clonage d’un bucardo, une espèce de bouquetin disparue une dizaine d’années auparavant. En raison de malformations, le nouveau-né meurt quelques minutes après sa naissance.
2012 Découverte de la technique des « ciseaux moléculaires » Crispr-Cas9 Conception du premier projet de désextinction (mammouth) par George Church et le technophile américain Stewart Brand, fondateur de l’ONG Revive & Restore
2014 Création d’un groupe de travail sur la désextinction au sein de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN)
2015 Séquençage du génome du mammouth
2021 Fondation de Colossal Biosciences, entreprise dotée d’un capital de 15 millions de dollars
2025 Cotation boursière de Colossal Biosciences : plus de 10 milliards de dollars
Sortie des labos de Colossal de ses deux premières « créations » : la souris laineuse et le loup sinistre
2028 Date annoncée par Colossal Biosciences de la naissance du premier mammouth...
2032... et du premier dodo
Désextinction, mode d’emploi

Pour faire renaître le loup sinistre (Canis dirus), les généticiens de Colossal Biosciences ont modifié le génome de son plus proche parent actuel, le loup gris (Canis lupus). Ils ont donc comparé les génomes des deux espèces grâce à de l’ADN fossile du loup sinistre tiré d’une dent vieille de 13 000 ans découverte dans l’Ohio et d’un crâne de 72 000 ans trouvé dans l’Idaho. Des copies synthétiques des gènes fossiles ont ensuite été insérées dans le génome d’un loup gris à l’aide de Crispr-Cas9, technique d’édition génétique ciblée dite des « ciseaux moléculaires ». L’animal ainsi créé est un hybride, au génome très proche de celui du loup gris, puisque seuls quatorze gènes ont été modifiés.
Les autres approches
Clonage, pas si simple
Le clonage, qui consiste à introduire de l’ADN dans l’ovocyte d’une mère porteuse, est une technique éprouvée. Mais dans le cadre de la désextinction, l’absence d’individus de l’espèce éteinte oblige à trouver une mère porteuse d’une espèce proche, ce qui multiplie les risques d’échec. En outre, le clonage nécessite des cellules vivantes ou congelées, et ne peut donc concerner que des espèces éteintes très récemment.
Rétrosélection, la sélection à l’envers
En sélectionnant des spécimens sur plusieurs générations, les humains ont pu domestiquer des espèces sauvages et disposer de bêtes dociles, au lait abondant ou au poil doux. La rétrosélection procède de même, mais à l’envers. Aux Pays-Bas par exemple, le projet TaurOs vise à croiser des bovins de races robustes pour renforcer des caractéristiques morphologiques et génétiques proches de celles de l’auroch, leur ancêtre disparu au 17e siècle.
Un loup sorti d’une série télé ?
Un peu des deux. Ce loup a été fabriqué par Colossal Biosciences sur le modèle du loup sinistre ou loup terrible, qui a vécu en Amérique du Nord et en Sibérie il y a 100 000 ans, avant de s’éteindre il y a dix millénaires. Colossal a annoncé en 2025 la naissance de deux spécimens mâles, Remus et Romulus, et d’une femelle, Khaleesi, ainsi nommée en référence à la saga Game of Thrones.

Ses caractéristiques :
- Sa forte corpulence – une soixantaine de kilos – a été recréée grâce à une copie synthétique des gènes de l’espèce disparue.
- La couleur blanche est une coquetterie des généticiens de Colossal Biosciences pour rappeler le loup de la série Game of Thrones. Le vrai loup sinistre arborait sans doute un pelage plutôt gris ou roux.
- Très développée, la mâchoire permet de chasser les grands herbivores comme les bisons. Mais aujourd’hui ? Que faire d’une telle puissance, alors que la cohabitation entre l’Homme et le loup paraît déjà problématique ?
- Résultat de manipulations génétiques, le loup est brevetable et constitue donc une propriété privée de l’entreprise qui l’a fabriqué.
- Plus long que celui du loup gris, le pelage est celui d’un animal des régions froides.
0,5 % C’est la différence entre les génomes du loup d’aujourd’hui et du loup sinistre, ou de l’éléphant d’Asie et du mammouth laineux. Cela vous semble peu ? En réalité, c’est beaucoup, car cela correspond à des millions de paires de bases d’ADN !
Galerie des candidats au retour
48 646 Espèces vivantes sont menacées d’extinction selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Face à l’ampleur de la tâche, la désextinction partielle et coûteuse d’une poignée d’espèces emblématiques paraît dérisoire !
Les (fausses) promesses de la désextinction
De nombreux scientifiques sont très sceptiques quant aux promesses affichées par Colossal Biosciences. Voilà quelques-uns de leurs arguments.
Ressusciter le loup sinistre ?
« Une mystification, puisque ces chimères sont simplement des loups gris mutés pour ressembler à des loups sinistres, en aucun cas des loups sinistres au sens de l’espèce qui a pu exister il y a 10 000 ans. » Jean-Baptiste Boulé, généticien, Muséum National d’Histoire Naturelle (MNHN)
Reconstituer une population sauvage ?
« Le plus grand malentendu consiste à croire que l’obtention d’un organisme viable est l’étape ultime de la désextinction. Dans la réalité, le casse-tête scientifique le plus complexe consiste précisément, à partir d’un spécimen, à créer une population viable, capable d’interagir avec son environnement et de jouer un rôle écologique… Une espèce qui s’est éteinte a disparu pour toujours. » Alexandre Robert, écologue, MNHN
Restaurer un écosystème ?
lI serait plus efficace de réintroduire des espèces actuelles pour remplir les fonctions écologiques attendues ! Ainsi, plusieurs espèces ont été utilisées pour recréer une pression herbivore sur les steppes sibériennes et stabiliser le permafrost – comme on l’attendrait d’un mammouth ! – dont le yakoute, un cheval sibérien.
Sauvegarder la biodiversité ?
Alors que l’humanité est responsable de l’extinction de masse actuelle des espèces vivantes, l’urgence se situe ailleurs que dans la désextinction de quelques espèces vedettes. Notamment, soulignent les experts, dans la préservation des habitats naturels.
Et au niveau mondial ?
Au Congrès de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), en octobre 2025, un moratoire mondial a été proposé sur « la dissémination d’espèces sauvages génétiquement modifiées » dans l’environnement naturel. Il est rejeté à une courte majorité. Parallèlement est adoptée à une large majorité une motion rappelant que la biologie de synthèse « ne doit pas remplacer les efforts actuels et futurs de lutte contre la perte de biodiversité ».
Ramener à la vie des espèces disparues représente un projet séduisant face à la « sixième extinction de masse ». Mais ces travaux, s’ils aboutissent, joueront au mieux un rôle anecdotique dans la préservation de la diversité écologique. Plus inquiétant, ils tendent à laisser croire que si l’Homme détruit, il pourra toujours réparer. En outre, la mise au point de spécimens génétiquement modifiés conduit à breveter des animaux au bénéfice de nouveaux bricoleurs du vivant : un rapport aux espèces sauvages très éloigné des changements nécessaires pour enrayer leur déclin.
S’il veut protéger la nature, l’humain doit réapprendre à composer avec elle avec l’humilité de celui qui n’a pas su maîtriser l’ampleur de sa destruction.














