Quel avenir pour les cryptos ?
Depuis la naissance du bitcoin en 2009, les cryptomonnaies ont conquis toutes les sphères de l’économie. Actifs très volatils pour les uns, révolution monétaire pour les autres, elles jouent désormais leur crédibilité.
Une enquête de Nicolas Sandanassamy - Publié le
Les cryptos à l’épreuve du réel
Apparues en 2009 avec le bitcoin, les cryptomonnaies ne sont plus un simple pari de geeks ni un fantasme technologique. Elles font désormais partie du paysage mondial : entre 17 000 et 19 000 cryptomonnaies sont aujourd’hui en circulation, même si seule une fraction d’entre elles est échangée de manière significative sur les plateformes.
Les conséquences en sont visibles concrètement dans les politiques publiques, l’économie et la recherche, ainsi que l’illustre l’expérience du Salvador. Premier pays à adopter le bitcoin comme monnaie légale en 2021, il a décidé en février 2025 d’en rendre l’usage facultatif. Ce retrait partiel illustre un constat désormais partagé : l’usage massif des cryptoactifs comme monnaie courante n’a pas eu lieu. Mais l’expérience n’est pas pour autant un échec. À l’échelle mondiale, les cryptos restent en effet très utilisées, en particulier pour l’épargne ou la spéculation, la technologie et l’innovation.
Aux États-Unis, un tournant majeur est d’ailleurs en cours depuis 2025, sous l’impulsion du président Trump : levée des investigations visant des géants des cryptos, assouplissement des règles encadrant le secteur, création d’une réserve nationale de cryptos, et volonté affichée de faire des États-Unis une « crypto-capitale » mondiale. Le marché s’en est ressenti : les volumes de transactions ont bondi, des acteurs institutionnels manifestent un regain d’intérêt, et le débat public s’oriente vers une adoption encadrée. Ces évolutions donnent forme à un objet d’étude intrigant pour économistes, informaticiens et sociologues. Une « économie de laboratoire » dans laquelle le monde expérimente aujourd’hui des façons inédites d’échanger, de compter et de gouverner.
Pour quels usages ?

Des usages contrastés d’un pays à l’autre
Quel est l’usage des cryptos à travers le monde ? Au Nigeria et en Inde, elles sont largement utilisées pour recevoir de l’argent de l’étranger en contournant des systèmes bancaires coûteux. Aux États-Unis et en Europe, sur des marchés plus matures, l’usage reste dominé par l’investissement et la diversification financière. L’expérience du Salvador, qui avait fait du bitcoin une monnaie officielle avant d’en limiter l’usage, illustre les défis d’une adoption nationale à grande échelle. Ainsi, les États-Unis, le Japon et la Suisse reconnaissent le bitcoin comme un actif financier légal et échangeable, mais pas comme une monnaie officielle. Aucun État de la zone euro ne reconnaît le bitcoin comme moyen de paiement légal.

Une économie expérimentale grandeur nature
Depuis plus de quinze ans, les cryptomonnaies servent de laboratoire économique à grande échelle. Des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology analysent ainsi les blockchains comme des technologies permettant d’étudier la confiance entre inconnus sans intermédiaire bancaire ou institutionnel. Ils s’intéressent aussi à la réduction ou au déplacement des coûts de transaction, et à la manière dont des règles inscrites dans le code informatique peuvent remplacer des mécanismes institutionnels.
En Europe, les équipes du Cambridge Centre for Alternative Finance étudient quant à elles la blockchain : validation des transactions, rôle des participants, consommation d’énergie et économie du minage. Ces chercheurs décrivent le fonctionnement d’un système monétaire sans banque centrale, grâce à des règles partagées et vérifiées collectivement. Les cryptomonnaies constituent aussi un terrain idéal d’analyse des marchés mondiaux ouverts 24 h/24. Le prix du bitcoin, par exemple, réagit instantanément aux annonces économiques, aux crises géopolitiques ou aux faillites de plateformes. Ces réactions permettent aux chercheurs d’étudier la formation des prix, la volatilité extrême et les comportements collectifs.
Enfin, les cryptoactifs offrent un terrain d’observation des dispositifs de régulation en construction. L’Union européenne a adopté le règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets) afin d’encadrer l’émission et l’usage de cryptoactifs, tandis qu’aux États-Unis, la SEC (Securities and Exchange Commission), le gendarme de la Bourse américaine, trace progressivement des frontières entre actifs financiers traditionnels et numériques.

Sociologie des crypto-enthousiastes
Les cryptomonnaies ont fait émerger des communautés : les HODLers (« qui investissent sur le long terme ») défendent un bitcoin affranchi des États, tandis que les adeptes de l’ethereum se concentrent sur la création d’applications décentralisées et misent sur les usages concrets du Web3. Sur les réseaux sociaux, mèmes, influenceurs et forums façonnent l’enthousiasme comme la panique. Selon les enquêtes du Pew Research Center menées aux États-Unis en 2024, les détenteurs de cryptos sont en moyenne jeunes (18-29 ans), masculins, avec un niveau d’éducation et de revenus généralement moyens à élevés, même si l’adoption est aussi forte dans certains pays à faibles revenus.
Un investissement à haut risque
La première vulnérabilité des cryptomonnaies est leur volatilité. Le cours du bitcoin a ainsi perdu près de 50 % de sa valeur entre octobre 2025 et février 2026. Quant à l’effondrement du stablecoin UST en 2022, réputé « stable », il a entraîné la disparition presque totale du jeton Luna (lié à l’UST) en quelques jours.
Les utilisateurs sont aussi exposés aux piratages malgré la robustesse de la blockchain, car les services qui l’entourent peuvent comporter de graves failles. En 2022, le réseau Ronin, utilisé par le jeu Axie Infinity, a ainsi été victime d’un vol de plus de 600 millions de dollars.
Les plateformes centralisées d’échange qui simplifient l’usage des cryptoactifs, comme Binance et Coinbase, peuvent elles aussi faire faillite ou bloquer les retraits. L’exemple le plus marquant reste celui de FTX en 2022. Lorsque des doutes sur sa solvabilité sont apparus, de nombreux utilisateurs ont tenté de retirer leurs avoirs simultanément, provoquant une crise de liquidité et la suspension des retraits. Un intermédiaire reste un point de fragilité, même dans un univers censé s’en passer.
Malgré la sécurité inhérente à la blockchain, enfin, les arnaques restent possibles et sont même fréquentes, avec de faux projets ou des opérations de type pump and dump : cette pratique consiste à faire monter artificiellement le prix d’un cryptoactif grâce à des promesses ou des rumeurs de gains rapides, puis à vendre massivement une fois le cours élevé. Résultat : la crypto s’effondre, engendrant des pertes massives chez les investisseurs. Ainsi, la fausse cryptomonnaie OneCoin a permis d’escroquer 3 millions de personnes dans le monde pour plusieurs milliards de dollars entre 2014 et 2017 : une affaire qui illustre l’ampleur du risque.
Une empreinte énergétique considérable
La consommation électrique du bitcoin équivaut à celle d’un pays comme la Pologne ou l’Argentine. De fait, les blockchains fondées sur la preuve de travail (proof of work), comme pour le bitcoin, sont les plus énergivores, car elles s’appuient sur un minage nécessitant une puissance informatique élevée. À l’inverse, les technologies qui utilisent la preuve d’enjeu (proof of stake) consomment beaucoup moins d’énergie, car elles ne reposent plus sur des calculs intensifs. C’est le cas de l’ethereum depuis sa mise à jour, surnommée The Merge (La Fusion), réalisée en 2022. Cette transition illustre bien le fait que l’impact environnemental des cryptoactifs dépend surtout du mécanisme choisi pour sécuriser le réseau.

Le tournant institutionnel
Les cryptomonnaies sont détenues par une diversité d’acteurs : des particuliers pour l’épargne et les transferts, des entreprises cotées et des institutions financières. Face à ces nouveaux usages, les pouvoirs publics cherchent à encadrer l’écosystème crypto.
L’Union européenne a ainsi adopté en 2023 le règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets) destiné à protéger les consommateurs, imposer des standards de transparence et encadrer les émetteurs de stablecoins. Ce cadre fait de l’Europe l’une des régions les plus avancées en matière de régulation.
En revanche, la Banque centrale européenne a exclu l’intégration de bitcoins ou d’autres cryptomonnaies dans les réserves des banques centrales de la zone euro, estimant que ces actifs ne répondent pas aux critères de liquidité, de sécurité et de stabilité requis pour des réserves souveraines. Certaines banques centrales travaillent toutefois à la création de monnaies numériques officielles, appelées MNBC (monnaies numériques de banque centrale) ou CBDC (central bank digital currency), qui fonctionnent sur des technologies proches de la blockchain mais restent contrôlées par les institutions publiques.
Par ailleurs, les autorités de lutte contre le blanchiment renforcent la surveillance des plateformes d’échange, surveillance rendue nécessaire par le pseudonymat des transactions. Le Royaume-Uni a ainsi consolidé ses règles contre la publicité trompeuse en 2023 ; après plusieurs piratages d’ampleur, le Japon impose dorénavant des normes de sécurité strictes aux plateformes.
Le cycle d’une transaction


Attention à la chute !
En 2025, la plateforme Bybit a été victime d’un piratage historique avec environ 400 000 ethereums détournés pour une perte évaluée à 1,5 milliard de dollars. Le marché reste d’une volatilité extrême : le simple recul d’un grand acteur ou une panique collective suffisent à provoquer des chutes vertigineuses en quelques heures. De nombreux projets et plateformes subissent aussi des échecs ou des fraudes, certains stablecoins ou produits financiers réputés sûrs s’étant effondrés, détruisant au passage l’épargne de particuliers. Le cadre règlementaire reste fragmenté. Attention donc : la protection des utilisateurs n’est pas comparable à celle offerte face à une banque.
Trois scénarios d’avenir
Au terme de quinze ans d’existence, le rôle des cryptos dans l’économie mondiale n’est toujours pas stabilisé. Selon les économistes, leur avenir reste ainsi largement ouvert.
Un premier scénario, évoqué par des analystes du secteur financier et des acteurs institutionnels, est celui de l’intégration progressive. Les banques et institutions financières s’intéressent à la tokenisation d’actifs, la transformation d’actifs du monde réel (immobilier, oeuvres d’art ou créances) en actifs numériques. Certains États expérimentent le recours aux stablecoins et à la blockchain pour les paiements ou les transferts internationaux. Parallèlement, les particuliers utilisent les cryptos pour transférer de l’argent à l’étranger ou accéder à des services en ligne.
Un second scénario table sur une spécialisation durable : les cryptomonnaies resteraient dédiées aux usages techniques comme la finance décentralisée, les infrastructures numériques et les outils de paiement ponctuels. Le grand public continuerait surtout à les percevoir comme des actifs spéculatifs, sensibles aux cycles d’euphorie et de panique.
Le troisième scénario est celui d’une transformation plus profonde. Des biens, des droits ou des services seraient représentés et échangés plus facilement sous forme numérique, tandis que certaines démarches ou transactions s’exécuteraient en ligne automatiquement. Ces évolutions donneraient naissance à de nouveaux usages encore difficiles à prévoir aujourd’hui.
Entre intégration, spécialisation et mutation, l’avenir des cryptos dépendra de la technologie et de la régulation, de l’adoption par le public et des besoins réels de l’économie.
Lexique
BLOCKCHAIN
Technologie de stockage et de transmission d’informations organisée en une chaîne de blocs liés entre eux et sécurisés par la cryptographie. Elle fonctionne comme un registre numérique partagé entre de nombreux ordinateurs, sans autorité centrale, où les données sont enregistrées de manière transparente, vérifiable et difficilement modifiable. Cette technologie sert de base aux cryptomonnaies, mais aussi à d’autres usages (contrats, traçabilité, certification).
CRYPTOACTIF
Actif numérique reposant sur une blockchain, pouvant servir de moyen d’échange, d’investissement ou d’accès à un service. Toutes les cryptomonnaies sont des cryptoactifs, mais l’inverse n’est pas vrai. Beaucoup de cryptoactifs servent surtout à utiliser ou représenter quelque chose, pas à payer, à l’instar des jetons donnant accès à un jeu en ligne ou à une plateforme numérique, ou encore des NFT.
CRYPTOMONNAIE
Monnaie numérique utilisée pour payer ou transférer de la valeur sans banque, comme le bitcoin. Une vraie monnaie ? Non, répondent les banques centrales nationales et européenne, les gouvernements et les organisations internationales comme le G20 ou le FMI : elles ne sont pas émises par une autorité publique, n’ont pas de cours légal et ne garantissent pas la stabilité des prix. Ces institutions préfèrent employer le terme de « cryptoactifs ».
JETON (OU TOKEN)
Unité numérique créée sur une blockchain. Un jeton peut servir à payer, accéder à un service, financer un projet ou représenter un actif (patrimoine).
JETON NON FONGIBLE (NFT)
Jeton numérique unique servant à prouver la propriété d’un objet numérique, comme une image, une oeuvre ou un objet dans un jeu vidéo.
MINAGE
Processus par lequel les « mineurs » utilisent la puissance de calcul de leurs ordinateurs pour vérifier les transactions et sécuriser une blockchain fonctionnant en preuve de travail, comme avec le bitcoin. Le minage garantit la légitimité des transactions.
MINEURS
Acteurs du réseau mettant à disposition leurs ordinateurs pour sécuriser la blockchain. En contrepartie, les mineurs reçoivent de nouveaux bitcoins et touchent des frais de transaction. Au début, il s’agissait souvent de particuliers minant depuis chez eux. Aujourd’hui, la majorité du minage est assurée par des entreprises spécialisées qui exploitent des « fermes » composées de milliers de machines, souvent installées dans des régions où l’électricité est abondante ou peu chère (États-Unis, Canada, Islande, etc.).
PREUVE DE TRAVAIL (PROOF OF WORK—POW)
Mode de validation des transactions basé sur la puissance de calcul. Des ordinateurs placés en concurrence par les mineurs résolvent un problème mathématique complexe. Le premier à trouver la solution valide un bloc de transactions. Le bitcoin fonctionne avec la preuve de travail, un système très sécurisé, mais très énergivore.
PREUVE D’ENJEU (PROOF OF STAKE—POS)
Solution technologique alternative à la preuve d’enjeu, fondée sur la mise sous garantie de cryptoactifs. Les participants, des « validateurs » et non plus des mineurs, bloquent une partie de leurs cryptoactifs. Un validateur désigné aléatoirement confirme les transactions. Ethereum est passé à la preuve d’enjeu en 2022. Ce changement lui a permis de réduire sa consommation d’énergie de plus de 99 %, tout en conservant un haut niveau de sécurité.
STABLECOIN
Cryptoactif conçu pour rester stable, car indexé sur une monnaie classique comme le dollar ou l’euro. Le stablecoin de Tether, l’USDT, est le plus utilisé.

