La ruée vers les data centers
La France se lance dans la course à l’intelligence artificielle avec la création de nouveaux data centers dédiés. De plus en plus grands et puissants, ces derniers soulèvent des défis techniques, sociaux et environnementaux.
Une enquête de Pierre-Yves Bocquet. Infographies : Julien Tredan-Turini - Publié le
Un grand rush mondial… et français
Initialement portée par les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et des entreprises spécialisées comme OpenAI (à l’origine de ChatGPT), la grande vague de l’intelligence artificielle déferle désormais sur le monde : aucune grande puissance ne souhaite rater le train de cette « nouvelle révolution industrielle » annoncée. Résultat : les investissements pleuvent. En France, 109 milliards d’euros ont été annoncés pour les cinq prochaines années. Dix milliards d’euros à Cambrai (Nord), 2,3 milliards d’euros à Marseille et autant à Dugny (Seine-Saint-Denis)…

Ces montants colossaux sont destinés à édifier le cœur de l’infrastructure de l’IA : les data centers, indispensables au stockage des montagnes de données dont les intelligences artificielles ont besoin pour s’entraîner et pour fonctionner. En 2025, les data centers ont représenté à eux seuls 42 % du total des investissements réalisés en France, et ce n’est que le début. Plus grands et plus puissants que ceux couramment utilisés pour héberger les données sur internet, ces data centers de nouvelle génération pourraient devenir aussi structurants et stratégiques pour l’économie que l’ont été la machine à vapeur, le moteur à explosion ou l’informatique par le passé. D’une valeur de « plusieurs milliards de dollars », le contrat signé en juillet 2026 entre la start-up française Mistral AI et l’Américain Microsoft est révélateur de cette évolution dans notre pays : Mistral AI s’engage désormais dans l’édification de ses propres puissances de calcul en France et en Suède, et leur location à d’autres acteurs, ici Microsoft. Elle complète ainsi son offre de modèles pour être présente sur toute la chaîne de valeur de l’IA. Ce vaste mouvement de transition vers le numérique soulève toutefois des enjeux de taille : évolution de l’emploi, couverture des besoins énergétiques du secteur, conséquences environnementales et autonomie par rapport aux solutions américaines.

La folie des grandeurs
La nouvelle génération de data centers tend à monter en puissance pour répondre aux besoins en stockage et en capacité de calcul de l’intelligence artificielle. De quelques centaines de mégawatts pour les plus importants, on passe avec ces nouvelles versions « XXL » la barre du gigawatt, voire des 2 GW pour le projet porté par Meta en Louisiane à l’horizon 2029, et même à plus de 3 GW à terme pour le Fairwater de Microsoft inauguré fin 2025. Même chose en France : le Campus IA porté par Mistral AI, BPI France et Nvidia vise à atteindre une puissance de 1,4 GW de puissance en Seine-et-Marne en 2030.
La France change d’échelle
Une volonté politique de soutien aux investissements, des industriels en demande, des atouts géographiques et techniques… Il n’en fallait pas plus pour que les projets d’installations de data centers se multiplient en France.


Des atouts concurrentiels
- un réseau dense et réputé d’universités et d’organismes de recherche dans le domaine du numérique ;
- des friches industrielles, notamment en Île-de-France et dans les Hauts-de-France, ce qui facilite les implantations en offrant des terrains disponibles avec une fiscalité souvent avantageuse ;
- une bonne connexion au reste du monde grâce à un réseau de 29 câbles sous-marins à haut débit en fibre optique (plus cinq en construction) qui permettent aux données stockées en France de transiter à grande vitesse ;
- une production électrique stable, en grande partie décarbonée (à 95 % en 2025) et excédentaire (92 térawattheures de surplus en 2025, soit 20 % de la production), grâce au nucléaire, mais aussi à l’hydraulique, à l’éolien et au solaire, permettant de répondre aux besoins énergétiques des data centers.
Une question de souveraineté ?
Près de 80 % des données des Français dépendent aujourd’hui d’infrastructures de stockage situées aux États-Unis. Que se passerait-il si des géants du cloud comme Google, Microsoft ou Amazon décidaient de bloquer l’accès à leurs data centers ? Un risque qui n’est plus purement théorique depuis juin 2026, lorsque le président américain Donald Trump a demandé à l’entreprise américaine Anthropic (IA Claude) de bloquer d’interdire l’accès des entreprises étrangères à certaines versions de ses modèles d’intelligence artificielle.
Mais pour garantir notre indépendance, il faudra aller au-delà de l’implantation de data centers : la loi américaine permet en effet aux agences fédérales comme la CIA d’exiger d’un hébergeur américain l’accès à ses données, même si celles-ci sont stockées à l’étranger. Au deuxième semestre 2025, 444 demandes de ce type ont été formulées à Amazon, 5 587 à Microsoft, et 60 000 à Google, selon le rapport de la commission d’enquête sur « les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l’indépendance de la France » publié en juillet 2026.
La souveraineté passera donc aussi par l’émergence d’acteurs français (ou européens) dans l’hébergement des données, à l’image de Mistral AI. Au prix d’un certain paradoxe, puisque l’accord conclu en juillet 2026 avec Microsoft montre que pour bâtir une alternative européenne aux géants américains, le Français a resserré ses liens avec l’un d’entre eux. Enfin, le secteur des logiciels de gestion des données reste largement dominé par des entreprises américaines comme Microsoft ou Oracle : encore un défi pour la souveraineté numérique européenne.

Nvidia, sinon quoi ?
Au cœur des serveurs des data centers se trouvent les puces graphiques du groupe technologique américain Nvidia. Initialement dédiées au graphisme des jeux vidéo, elles sont devenues la référence mondiale pour faire tourner les modèles d’IA... propulsant au passage cette société californienne au rang de numéro 1 de la valorisation boursière de tous les temps devant Apple et Alphabet (Google), en octobre 2025. Un succès qui confine au monopole (son concurrent AMD est loin derrière), et qui soulève d’importantes questions en termes de disponibilité et de souveraineté : à quoi bon installer des data centers en France pour devenir indépendant, si ces derniers reposent essentiellement sur des composants américains fabriqués à Taïwan ?
Le défi du refroidissement
C’est une loi incontournable de la physique : tout composant électronique traversé par de l’électricité produit de la chaleur. Ce qui oblige à refroidir les data centers qui, sinon, risquent la surchauffe. Deux solutions sont utilisées (et parfois cumulées) : à base d’air, en faisant tourner des ventilateurs ; ou à base d’eau, laquelle, en s’évaporant, refroidit l’air ambiant. Jusqu’à 25,5 millions de litres d’eau par an peuvent ainsi être requis pour refroidir un data center de 1 mégawatt (MW) de puissance, selon le Forum économique mondial : l’équivalent de la consommation quotidienne d’une ville comme Montpellier.

En France, les data centers n’ont consommé en 2023 que 0,02 % des volumes prélevés dans le cadre des activités économiques, selon l’Arcep, l’autorité de régulation des communications électroniques. Mais cette proportion pourrait augmenter sensiblement avec les nombreux projets à venir, dans un contexte de raréfaction et de pression accrue sur la ressource en eau. Différentes solutions sont actuellement développées pour répondre à ce problème. Certaines sont encore expérimentales, d’autres déjà appliquées localement : recycler l’eau en boucle fermée pour limiter les prélèvements ; installer les data centers dans des régions froides (ou les immerger dans la mer ou dans un fleuve) pour bénéficier d’une climatisation naturelle ; ou encore récupérer leur chaleur afin de chauffer des bâtiments ou d’alimenter des applications industrielles. Ainsi, l’opérateur français de data centers Data4 et l’université Paris-Saclay prévoient d’utiliser ces calories pour capturer du dioxyde de carbone dans l’air et l’utiliser dans la culture d’algues qui seront converties en bioproduits et en bioénergie.
Haute tension sur le réseau
L’un des défis des data centers réside dans leur raccordement au réseau d’alimentation électrique, qui fait office de goulet d’étranglement en France en raison des délais de procédures administratives. Les délais d’attente peuvent atteindre jusqu’à 7 ans, au risque de dissuader les investisseurs et de les inciter à installer leurs data centers ailleurs, s’inquiétait début 2026 le Sénat dans un rapport sur le sujet. Depuis mai 2026, cependant, grâce à la loi de simplification de la vie économique, certains centres de données peuvent être reconnus « projets d’intérêt national majeur », ce qui leur permet de bénéficier de procédures administratives allégées.


Des friches reconverties
Choc de la modernité et du passé : de nombreux data centers prennent place sur des friches industrielles. Ainsi, l’ancienne usine automobile PSA d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), fermée en 2014, accueillera un data center de la société française SNC Data Hills dont la construction a débuté fin 2025. Un projet de 10 milliards d’euros a aussi été annoncé en juin 2026 par le fonds canadien Brookfield et Data4 : il doit s’établir sur la friche industrielle Usinor des Soufflantes à Escaudain (Nord). Ces sites cumulent plusieurs atouts : grandes surfaces disponibles et peu onéreuses, infrastructures énergétiques déjà installées, avantages fiscaux, meilleure acceptation sociale...
Une opportunité pour l’emploi ?
Les 300 centres de données opérationnels en France généraient près de 50 000 emplois directs et indirects en 2025, selon un rapport du Sénat. On en dénombre désormais 393, et les nombreux autres projets en cours viendront encore gonfler les perspectives d’embauches : outre les métiers directement liés à l’informatique, les data centers recrutent du personnel dans le domaine de la gestion des fluides et du génie climatique (pour le refroidissement des installations), ainsi que dans le secteur de la sécurité (gardiennage). Difficile, toutefois, de savoir combien d’emplois cela concerne.
Certes, le rapport sénatorial mentionne que les projets de construction en France font déjà face à une « pénurie généralisée de main-d’œuvre qualifiée, aussi bien en interne (techniciens, ingénieurs, chefs de projets) qu’auprès des sous-traitants (électriciens, climaticiens, BTP) ». Mais il faut bien distinguer les emplois temporaires créés pour la construction et le raccordement des installations, d’une durée de quelques mois à quelques années, des emplois pérennes destinés à assurer durablement l’exploitation et la maintenance des data centers. Or, en 2024, les premiers ont représenté près du tiers du total des emplois, selon le Baromètre 2025 EY – France datacenter.
Entre les chiffres optimistes fournis par les porteurs des projets et la réalité, les écarts sont parfois sensibles, et les embauches finalement moins nombreuses qu’espérées. En particulier quand on les rapporte aux montants investis : un seul emploi créé par tranche de 24 millions d’euros injectée, selon les estimations du cabinet Trendeo. Les investissements industriels génèrent habituellement 0,6 à 13 emplois par tranche de 1 million d’euros selon l’ampleur du projet, d’après une étude réalisée par Trendeo en mai 2024. Sensiblement plus que les data centers !
Des oppositions au niveau local
L’implantation de nouveaux data centers suscite de plus en plus souvent des levées de boucliers d’opposants au niveau local. Accaparement de surfaces foncières, emprise sur les terres agricoles, ponctions importantes des ressources en électricité et en eau au détriment des riverains, pollution visuelle, sonore et environnementale, impact sur la biodiversité... Les motifs d’opposition sont nombreux, à commencer aux États-Unis, où l’IA avance à marche forcée : plusieurs figures, comme Alexandria Ocasio-Cortez, élue démocrate du Bronx et du Queens à la Chambre des représentants, ou la juriste et militante écologiste Erin Brockovich se sont élevées publiquement contre des permis de construire accordés sur la base d’études d’impact insuffisantes.
Ailleurs, comme à Dublin en Irlande, Amsterdam aux Pays-Bas, ou encore à Singapour, des moratoires ont été décrétés sur l’installation de nouveaux data centers. Une mesure réclamée en France par plusieurs associations, comme la Quadrature du Net, spécialisée dans la défense des droits et libertés sur internet. En attendant, la Commission nationale du débat public initie des discussions. Elle a par exemple annoncé en avril 2026 l’organisation d’une concertation publique autour d’un projet visant à installer à Ozans, près de Châteauroux (Centre-Val de Loire), à partir de 2029, le premier data center de l’Américain Google en France. Soit une dizaine de bâtiments répartis sur 195 hectares, destinés à devenir l’un des plus grands data centers d’Europe.



