Et si le tombeau de Toutânkhamon ne s’arrêtait pas là où on le pensait ? De nouvelles données géophysiques recueillies dans la Vallée des Rois suggèrent l’existence de structures inconnues au nord de KV62 : des couloirs, et peut-être plusieurs chambres, qui pourraient prolonger le tombeau sur plusieurs dizaines de mètres. 

Ces résultats redonnent du poids à une hypothèse avancée depuis plusieurs années par l’égyptologue Nicholas Reeves : le tombeau de Toutânkhamon aurait pu être aménagé dans la partie extérieure d’un tombeau royal plus vaste, peut-être lié à Néfertiti. Mais les chercheurs restent prudents : pour l’instant, la géophysique révèle des structures, pas leur occupant. Alors que révèlent réellement ces nouvelles mesures ? Et jusqu’où peut-on aller sans fouiller ? Entretien avec le Professeur Mamdouh Eldamaty, égyptologue et responsable de ces nouvelles recherches. 

Qu’avez-vous découvert, dans et autour du tombeau de Toutânkhamon ? 

Mamdouh Eldamaty - Nos recherches suggèrent que KV62 pourrait n’être qu’une partie d’un complexe funéraire plus vaste. À l’intérieur du tombeau, nous avons trouvé des indices de passages obstrués au-delà des murs nord et ouest de la chambre funéraire. À l’extérieur, les mesures de microgravimétrie ont révélé une série de structures rectangulaires qui s’étendent vers le nord et pourraient correspondre à des chambres et à des couloirs. 

L’élément important est que plusieurs méthodes indépendantes donnent désormais des résultats qui vont dans la même direction. 

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Réalisation de mesures à l’aide d’un gravimètre et d’un GPS, de nuit et sur un terrain difficile © Abbas Mohamed Abbas

Quel est le principal nouvel élément qui vous a conduits à penser qu’il pourrait y avoir des structures au-delà de la chambre funéraire ? 

ME - Le principal nouvel élément vient de la microgravimétrie, combinée aux nouveaux résultats obtenus par radar. 

Au nord de KV62, nous avons identifié plusieurs anomalies rectangulaires de faible densité, alignées avec le tombeau. Leur forme et leur orientation sont difficiles à expliquer simplement par des caractéristiques géologiques aléatoires. Certaines, notamment les structures 7 et 10, sont particulièrement bien définies. 

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Reconstitution hypothétique du tombeau de Toutânkhamon dans son état actuel. Le schéma indique deux réserves potentiellement manquantes et un possible prolongement du couloir vers le nord : en jaune, une hypothèse jugée plausible sur le plan archéologique ; en violet, une hypothèse plus spéculative © Peter Gremse, ConzeptZones

Les précédentes études radar ont produit des résultats contradictoires. Selon vous, qu’est-ce qui explique ces différences ? 

ME - Je ne pense pas qu’il faille simplement dire qu’une étude avait raison et qu’une autre avait tort. Le radar est une technique particulièrement difficile à utiliser dans KV62. 

Les différentes équipes ont utilisé des équipements, des fréquences et des stratégies d’acquisition différents. De plus, l’antenne ne peut pas être placée directement contre les murs décorés, car les peintures doivent être protégées. Cela crée un espace vide et réduit la qualité du signal. La chambre funéraire elle-même produit également de nombreuses réflexions. 

Enfin, nous recherchons peut-être des passages remplis de gravats, plutôt que de grandes chambres vides juste derrière le mur. Leur signature radar est très différente. 

Lorsque vous rassemblez toutes les données, que pensez-vous trouver au-delà du mur nord de la chambre funéraire ? 

ME - Je ne pense pas qu’il y ait nécessairement une chambre ouverte immédiatement derrière le mur nord. Notre interprétation est plutôt celle d’un couloir obstrué et rempli de gravats, qui se poursuivrait vers le nord depuis la chambre funéraire. 

Il pourrait ensuite mener à un ensemble de chambres plus vaste. 

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Le mur nord du tombeau de Toutânkhamon, derrière lequel pourrait se prolonger un complexe funéraire bien plus vaste © Ministry of Antiquities Egypt. 2020

Parlez-nous de ce complexe, à quoi pourrait-il ressembler selon vous ?  

ME - Le modèle actuel suggère quelque chose de plus vaste qu’une seule chambre. Nous pourrions être face à un complexe funéraire s’étendant sur environ 25 à 30 mètres au nord de KV62, comprenant potentiellement cinq ou six chambres reliées par des passages. 

Mais il s’agit à ce stade d’une interprétation géophysique : certaines structures sont identifiées avec beaucoup plus de certitude que d’autres. 

Avec quel degré de certitude pouvez-vous dire que ces anomalies correspondent à des structures construites par l’homme plutôt qu’à des formations géologiques naturelles ? 

ME - Nous avons différents niveaux de confiance. Les structures 7 et 10 sont parmi les plus convaincantes : elles présentent une forme rectangulaire nette et une orientation cohérente avec celle de KV62. D’autres sont moins certaines. 

La géologie de la Vallée des Rois est complexe, avec notamment des fractures naturelles et des formations karstiques. Nous devons donc rester prudents. 

Ce qui renforce notre interprétation, c’est surtout la convergence de plusieurs jeux de données, plutôt qu’une seule mesure. 

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Reconstitution hypothétique des chambres funéraires et des structures qui pourraient se prolonger au-delà des murs nord et ouest du tombeau de Toutânkhamon (KV62), d’après les nouvelles données géophysiques et des études antérieures © GBG Group

Qu’est-ce que les nouvelles mesures de microgravimétrie ont apporté par rapport à ce que le radar avait déjà montré ? Pouvez-vous expliquer comment fonctionne cette technique ? 

ME - La microgravimétrie mesure de très petites variations du champ gravitationnel terrestre. 

La roche compacte a une certaine densité. Une cavité souterraine, ou un couloir rempli de gravats meubles, en a une autre. À l’aide d’un gravimètre très sensible, nous effectuons des mesures en de nombreux points précisément localisés. Après avoir corrigé les effets liés à l’altitude, à la géologie et à d’autres facteurs, nous pouvons cartographier de minuscules variations de gravité. 

Le radar est particulièrement utile à proximité des murs, mais sa capacité de pénétration est limitée dans ces conditions. La microgravimétrie nous a permis d’explorer plus profondément sous le sol et sur une zone beaucoup plus vaste au nord du tombeau. 

En termes simples, nous mesurons de minuscules variations de la gravité provoquées par des différences de densité sous le sol. 

Comment ces nouveaux éléments s’articulent-ils avec l’hypothèse selon laquelle le tombeau de Toutânkhamon faisait à l’origine partie d’un tombeau royal plus vaste, peut-être associé à Néfertiti ? 

ME - Ces résultats apportent un soutien géophysique à une idée qui était à l’origine fondée sur l’archéologie et l’architecture. 

Nicholas Reeves a proposé que le tombeau puisse se poursuivre au-delà des pièces que nous connaissons aujourd’hui et que Toutânkhamon ait été enterré dans la partie extérieure d’un tombeau royal plus ancien. Nos résultats suggèrent désormais qu’il pourrait effectivement y avoir une architecture supplémentaire au-delà de KV62. 

Mais faire le lien avec Néfertiti est une question distincte. 

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Le tombeau de Nefertiti pourrait-il se cacher derrière celui de Toutânkhamon ? © powerofforever avec Getty images

À ce stade, avez-vous des éléments indiquant qu’il s’agit du tombeau de Néfertiti, ou des éléments qui pourraient conduire jusqu’à lui ? 

ME - À ce stade, je dirais que nous avons des éléments indiquant l’existence d’une architecture supplémentaire, et non des preuves directes de la présence de Néfertiti elle-même. 

L’hypothèse Néfertiti reste possible et présente un intérêt archéologique, mais la géophysique ne peut pas nous dire quelle est l’identité de la personne enterrée dans une chambre. 

Ce que nous pouvons dire, c’est que les éléments disponibles pointent de plus en plus vers un lien avec la famille royale d’Amarna et l’entourage immédiat d’Akhenaton. Seule une investigation archéologique pourra permettre d’établir cette identité. 

Que faudrait-il faire pour enfin déterminer ce qui se trouve derrière les murs ? Et quelles sont les prochaines étapes ? 

ME - Nous sommes arrivés à un point où de nouvelles études géophysiques seules ne permettront probablement pas d’obtenir une réponse définitive. 

La prochaine étape doit être une investigation directe, menée de manière rigoureusement contrôlée et avec la méthode la moins invasive possible, afin d’obtenir des preuves photographiques de l’une des structures. 

Bien entendu, de tels travaux ne peuvent être réalisés qu’avec l’accord du SCA (le « Conseil suprême des Antiquités ») égyptien et dans le respect de strictes mesures de contrôle archéologique et de conservation. 

En définitive, seule une observation directe permettra de déterminer si ces anomalies correspondent réellement à des couloirs et à des chambres — et, si c’est le cas, ce qu’ils contiennent.