Traits tirés, regard baissé, accablé, lèvres closes… le visage de Masao Yoshida a fait le tour du monde. Directeur de la centrale de Fukushima Dai Ichi en mars 2011, l’homme s’est trouvé en première ligne d’une des plus grandes catastrophes nucléaires planétaires. Sa parole, pourtant, est restée discrète. À la veille du quatrième anniversaire de l’accident, les éditions Presses des Mines publient le récit du combat mené par cet homme et ses équipes dans les premiers jours qui ont suivi le séisme et le tsunami. Ce récit n’est ni une autobiographie, ni une enquête journalistique mais la retranscription intégrale de deux auditions conduites en juillet 2011 par une commission chargée par le Premier ministre japonais de faire la lumière sur les événements (et non d’identifier les responsables). Masao Yoshida se contente de répondre avec le plus de précision possible aux questions d’un rapporteur qui, sans être un professionnel du nucléaire, connaît le dossier.

Chaos technique

De ce jeu de questions réponses, dont l’exercice peut sembler austère, naît un récit chronologique haletant des trois premiers jours pendant lesquels, lui et ses hommes, vont tenter, dans un chaos indescriptible, d’enrayer une des situations les plus critiques de l’ère moderne. Plus surprenant encore, sur ce sujet technique ardu, le lecteur même néophyte parvient à comprendre la nature et l’enjeu des interventions conduites sur le terrain et les choix de Masao Yoshida tenu d’arbitrer entre deux priorités : protéger ses équipes des irradiations et des explosions ou envoyer des hommes sur le terrain pour conduire les manœuvres. Minute par minute, heure par heure, Masao Yoshida bascule du soulagement au désespoir dans un scénario digne d’un film à suspens. Le courage de cet homme et de ceux qui n’ont pas fui les lieux force l’admiration, alors que les rôles secondaires tenus par les responsables de Tepco et le premier ministre japonais ne sortent pas grandis de ce récit.
Plus que toutes les analyses d’experts, ce récit permet de mesurer l’ampleur de la catastrophe nucléaire de Fukushima et de ce qu’elle aurait pu être sans cet homme et ses équipes. En décembre 2011, Masao Yoshida a démissionné de Tepco pour des raisons de santé. Il est mort deux ans plus tard d’un cancer de l’œsophage.
Après ce volume consacré aux premiers jours de l’accident, les Presses des Mines publieront la suite de ces auditions en trois volumes. Sortie du prochain en octobre 2015.

Extraits de l’audition de Masao Yoshida

Question : Aviez-vous déjà entendu parler, durant votre carrière, d’injection d’eau de mer dans un réacteur ?
Masao Yoshida : Non, jamais. Je n’en ai pas entendu parler, parce que nulle part au monde, on ne l’avait jamais fait. Mais pour refroidir, la seule source dont nous pouvons disposer sans limite, c’est la mer. L’eau douce, comme on l’a dit tout à l’heure, est limitée. À un moment ou à un autre, forcément, elle va s’épuiser. Alors, il n’y avait pas d’autre solution que d’envoyer de l’eau de mer. On n’avait pas le choix. Il fallait refroidir à tout prix. Ce que j’avais en tête à ce moment-là, c’était tout faire pour trouver un moyen d’abaisser la pression de l’enceinte de confinement. Ensuite, injecter, injecter, injecter de l’eau dans le réacteur. Il n’y avait que ces deux points. C’était l’essentiel, tout le reste n’était qu’accessoire. Je ne pensais à rien d’autre qu’à ces deux choses. Alors, envoyer de l’eau de mer, c’était tout à fait normal. Pour dompter cette chose qui était en train de se déchaîner, il n’y avait que ça, l’eau de mer.
[...] Fondamentalement, la situation du réacteur 1 était la plus préoccupante. Ensuite la situation du 3. Donc, dans l’ordre, le  1, le 3 et le 2. Je trouve, après coup, qu’on a eu de la chance que les choses ne soient pas toutes arrivées en même temps, que cela se soit succédé. [...] De plus, nous manquions de personnel. Pour être tout à fait franc, c’était la panique dans ma tête. Mais, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, pour moi, la seule chose à faire pour tous les réacteurs, c’était d’injecter de l’eau, et puis d’éventer. Il n’y avait que ça. Et au milieu de tout ça, il y a eu l’explosion du réacteur 1, à laquelle il a fallu faire face. Pendant ce temps, il fallait aussi surveiller l’évolution des réacteurs 2 et 3. C’était la confusion totale. Et c’est dans cette ambiance qu’il fallait donner des ordres.
[...] Vous avez trois entités déchaînées qui se débattent, vous avez des informations qui fusent de partout et vous devez trancher. Dans ces conditions, on ne sait plus où on en est. Alors, mes ordres étaient très simples, envoyer de l’eau, de quelque manière que ce soit, que ce soit de l’eau de mer ou autre chose, et faire baisser la pression de l’enceinte de confinement.

L’accident de Fukushima Dai Ichi : le récit du directeur de la centrale. Volume 1 : L’anéantissement. Éditions Presses des Mines, 346 pages – 16 x 24 cm – 39€ TTC