Comment penser les groupes humains ? Le concept biologique de « race », qui prend son essor au 18e siècle quand les sciences naturelles s’en emparent, a été globalement invalidé par la génétique. Impossible de classer les individus en groupes hermétiques sur des critères biologiques ou, pire, de les hiérarchiser. Les progrès récents en génomique apportent toutefois des nuances et permettent partiellement d’attribuer des origines géographiques aux individus. Mais gare aux conclusions hâtives : ces nouvelles données ne permettent pas d’appuyer l’idée de catégories raciales. De leur côté, sociologues et politologues s’interrogent sur la pertinence de la « race » d’un point de vue social, y compris en France où l’on a toujours préféré mettre en avant l’universalisme républicain. Reste que, pour tous, travailler avec ce concept historiquement chargé demeure encore et toujours un exercice d’équilibriste.

Tentative de définition

La race peut être définie comme une sous-catégorie de l’espèce réunissant des animaux aux caractéristiques transmissibles. Pour l’Homme, cette classification arbitraire, apparue au milieu du 18e siècle et qui a prévalu au 19e siècle, repose sur des critères morphologiques immédiatement apparents, mais aussi des facteurs culturels. La réalité de la classification raciale a été sans ambiguïté désavouée par les progrès de la biologie. De leur côté, les sciences humaines s’intéressent au fait que le concept de race transparaît encore dans l’organisation de la société.

© Romuald Meigneux/Sipa

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Une histoire d’origines et de classifications

La « race » est historiquement associée aux notions de transmission et de hiérarchie. Son étude se transforme avec les avancées scientifiques.

Le concept de race ne trouve pas son origine du côté des savants. Au Moyen-Âge et à la Renaissance, il est d’abord utilisé pour désigner une famille noble, des animaux d’élevage ou encore les descendants de grands personnages bibliques. Assez flou, il véhicule déjà les notions de généalogie et de transmission héréditaire. Au milieu du 18e siècle, ce concept prend son essor quand les naturalistes commencent à établir des classifications du vivant. Celles-ci dépassent les seuls plantes et animaux puisqu’il s’agit aussi de regrouper les êtres humains selon des caractéristiques qui se transmettraient infailliblement d’une génération à l’autre. La couleur de peau évidemment, mais aussi la texture des cheveux ou encore certains traits du visage servent à catégoriser les individus. Au 19e siècle, l’anthropologie physique prétend prédire les capacités intellectuelles des individus à partir des mesures de leur squelette, et en particulier du crâne : c’est l’âge d’or de la phrénologie. Les naturalistes de l’époque classent les différentes races en fonction de leur écart vis-à-vis du type originel parfait, le « Blanc européen ». Puis à partir des années 1920, les tenants de la génétique clament la supériorité de leur discipline naissante sur la description morphologique. Les généticiens tentent alors d’identifier des facteurs sanguins propres à telle ou telle « race ». En vain.

phrenologie

Un concept meurtrier

Outre des caractéristiques esthétiques ou physiques, l’idéologie raciste attribue également des traits psychologiques, intellectuels ou moraux aux groupes humains dont certains sont considérés supérieurs aux autres. Autrement dit, elle plaque des concepts culturels sur des différences biologiques, ce qui lui permet de justifier les discriminations, les oppressions, les violences verbales et physiques. La tentative d’extermination du peuple juif par le pouvoir nazi est l’un des aboutissements effroyables de la doctrine raciste. En 1945, après la découverte des camps d’extermination, l’Unesco affirme qu’il faut réserver l’usage du terme de race à un but scientifique et dénonce ses mauvais usages politiques et idéologiques.

© Guérin-Méneville, « Dictionnaire pittoresque d’histoire naturelle et des phénomènes de la nature », 1838

ADN superstar

La notion de race a-t-elle des fondements génétiques ? En 2003, le génome humain est séquencé complètement pour la première fois. Grâce aux progrès technologiques, les scientifiques ont été capables d’ordonner les trois milliards de bases A (adénine), T (thymine), G (guanine) et C (cytosine) composant l’ADN. Ce séquençage confirme à nouveau l’absurdité du concept de la race au regard de la biologie. Les différences de couleur de peau sont dues à la variation de quelques gènes seulement sur plus de 20 000, soit une portion congrue de l’ensemble du matériel génétique humain.

© Peter Dazeley/Getty Images

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Des races de chiens, mais pas d’humains

Jamais employé pour les espèces sauvages aujourd’hui, le terme de race est en revanche utilisé pour les animaux domestiques dont les caractères ont été sélectionnés pendant plusieurs générations par la main de l’Homme. Chez les chiens, les différences physiques sont si évidentes qu’un seul coup d’œil suffit à identifier la race. De même pour leur matériel génétique : bien qu’appartenant à la même espèce, quelques marqueurs pris au hasard suffisent pour savoir s’il s’agit d’un caniche, d’un lévrier ou d’un dogue. Rien d’aussi frappant chez les êtres humains, dont les différences physiques et génétiques sont graduelles, résultant d’une origine commune suivie de constants brassages de populations.

© Getty Images/O. D. Gati

Un génome humain (très) homogène

Le patrimoine génétique de deux individus vivant aux antipodes est presque identique. Une homogénéité exceptionnelle dans le règne animal.

Si la preuve scientifique de la réalité biologique de la race se trouvait dans les gènes, le profil génétique d’individus issus de deux groupes serait très différent. Or ces variations sont infimes. Mieux : deux individus d’un même groupe présentent parfois de plus grandes différences génétiques que deux autres vivant aux antipodes l’une de l’autre, constatent les biologistes moléculaires. Cette « homogénéité du patrimoine génétique » est d’ailleurs beaucoup plus marquée chez l’Homme que chez beaucoup d’autres espèces animales : il y a moins de différences entre deux humains choisis au hasard qu’entre deux chimpanzés appartenant à des groupes différents. Et pour cause : tous les êtres humains actuels descendent de petits groupes d’Homo sapiens apparus il y a 300 000 ans en Afrique, un temps court à l’échelle de l’évolution. Depuis, les migrations à grande échelle et la poursuite des brassages entre populations voisines ont entretenu cette homogénéité génétique de l’espèce humaine. Dans le même temps, l’aspect extérieur des populations a pu changer en fonction de leur habitat. C’est notamment le cas de la couleur de la peau, qui varie principalement avec la latitude.

Les limites des tests génétiques

À partir des quelques différences génétiques entre populations, des sociétés privées promettent de révéler l’origine de nos ascendants. Méfiance.

Même s’ils sont peu nombreux, certains points précis du génome permettent de remonter à des groupes d’ascendance ou de mélanges d’ascendance, autrement dit d’attribuer à un individu une origine géographique : une information qui permet aux généticiens des populations de retracer l’histoire des peuplements. Cette possibilité fait évidemment rêver ceux qui sont à la recherche de leurs ascendants, mais surtout prospérer les sociétés commerciales qui vendent ces tests génétiques à visée généalogique. Interdits en France sans ordonnance médicale, injonction judiciaire ou projet de recherche, ces derniers sont néanmoins facilement disponibles sur Internet. Une simplicité que l’on retrouve aussi dans la procédure à suivre : répondre à quelques questions en ligne, envoyer un échantillon de salive, en général aux États-Unis et, bien sûr, payer quelques dizaines d’euros. Or le fait qu’un individu partage ses gènes avec des populations venant de telles régions du globe ne veut pas dire que ses ancêtres en étaient originaires. Une interprétation simpliste que dénoncent les scientifiques, qui s’inquiètent aussi d’une réaffirmation de la race via la recherche d’une « pureté » des ascendants.

La Covid-19 serait-elle raciste ?

Aux États-Unis, l’épidémie de Covid-19 a durement frappé la communauté afro-américaine, avec un taux de mortalité quatre fois supérieur à celui des Blancs (61,6 morts pour 100 000 habitants en juin 2020, contre 26,2 morts). Aucune vulnérabilité génétique n’ayant à ce jour été identifiée, cette surmortalité s’expliquerait par un cumul de facteurs : pauvreté et précarité économique ; conditions de vie difficiles (logements exigus, quartiers d’habitat plus pollués…) et exposées (emploi non télétravaillé, recours aux transports en commun plutôt qu’à la voiture) ; moins bon accès aux soins. C’est l’illustration éloquente d’une division raciale systémique, qui affecte un groupe racial en particulier.

© Getty Images/FG Trade

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black live matter

Un rapport de pouvoir

Faut-il mobiliser la question de la race pour éclairer les rapports humains ? Si les catégories raciales n’ont pas de valeur classificatoire en biologie, elles permettent en partie de décrire l’organisation de la société. C’est ce que défendent en France certains intellectuels et chercheurs en sciences humaines, sociologie et sciences politiques notamment. Pour eux, la « race » contribue à la compréhension des rapports de force et de domination. De fait, des inégalités raciales – accès à l’embauche ou au logement – se perpétuent dans une société qui pourtant se considère non-raciste. Ici, la race désigne un rapport hiérarchique au même titre que la classe sociale ou le genre.

© Amaury Cornu/Hans Lucas via AFP

Polémique en sciences sociales

En sciences sociales, une question fait débat. Faut-il importer les catégories raciales américaines pour mieux décrire la réalité française ?

Aux États-Unis, cinq catégories raciales – « noir », « blanc », « amérindien », « asiatique », « océanien » – sont institutionnalisées. Dans le questionnaire du recensement américain, s’y ajoute aussi l’ethnicité, être hispanique par exemple. Aucune division de la sorte en France, mais des chercheurs en sciences sociales aimeraient importer ces catégories ethno-raciales. Ils ne remettent pas en cause le fait que la hiérarchie biologique entre êtres humains n’existe pas, mais recourent à la notion de « race », et ce, afin de se doter des outils permettant de lutter contre les discriminations et aider à mettre en œuvre des politiques spécifiques pour les populations concernées. Pour suivre une démarche scientifique, il faudrait identifier des groupes au sein de la population française, lesquels pourraient être comparés dans l’espace et dans le temps. Mais cette position engendre crispations et vifs débats dans le monde universitaire français, pour deux raisons. D’abord, le mot « race » reste en soi si chargé historiquement que certains chercheurs ne veulent plus le voir réapparaître. D’autre part, la culture universaliste de la France ne reconnaît ni minorités ni communautés au sein de la République. Depuis la négation de l’existence de groupes minoritaires jusqu’à la volonté de leur institutionnalisation totale, il existe chez les intellectuels toute une gradation de positions. Une position intermédiaire existe à travers la démarche dite « d’intersectionnalité », qui, pour analyser la société, ajoute les concepts de genre et de race à la notion classique de classe sociale.

Les données ethniques, l’exception des chercheurs

La loi française « Informatique et libertés » de 1978 interdit « de collecter ou de traiter des données à caractère personnel qui font apparaître, directement ou indirectement, les origines raciales ou ethniques… ». Mais les chercheurs font exception, notamment pour les grandes enquêtes qui, s’intéressant par exemple à caractériser les discriminations, justifient de poser la question de la couleur de peau ou la nationalité des parents. Ce type d’enquête, datant seulement du début des années 2000, est étroitement encadré par le Conseil national de l’information statistique (CNIS) et la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL). Recourir à des statistiques sur les minorités fait également débat dans le monde français de la recherche.

© Getty Images/John Lund

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Une éternelle controverse scientifique

Historien des sciences à l’université Paris-Diderot, Claude-Olivier Doron souligne que, dès le 18e siècle, la notion de race divise les scientifiques. Durée : 3 min