Une crise électorale sans précédent

En France, le taux d’abstention a atteint 42 % au premier tour des municipales de mars 2026 et 28 % lors des élections présidentielles de 2022. Le taux de participation aux scrutins municipaux et législatifs, quant à lui, a chuté de 75 à 55 % en moyenne entre 1958 et 2022. Depuis 1945, le phénomène ne cesse de s’aggraver, et pas seulement en France. D’après la plus vaste étude réalisée (116 pays démocratiques du continent américain à l’Asie en passant par l’Europe), la participation a reculé de 82 % à 65 % de 1945 à 2010.

Comment expliquer ce phénomène, alors que le droit de vote, durement acquis, est devenu « inaliénable » au même titre que les droits à la vie et à la liberté ? Des mathématiciens, économistes et politologues enquêtent sur les procédures électorales qui constituent, selon eux, l’une des causes de la désaffection démocratique. En particulier le « scrutin uninominal majoritaire à deux tours » utilisé en France et dans bon nombre d’autres pays : choisir un seul candidat au détriment de tous les autres, éprouver un égal rejet pour les deux candidats du second tour et se résoudre au « barrage républicain »… Avec ce mode de scrutin, le « vote utile » remplace de plus en plus souvent le « vote sincère ».

Ces chercheurs experts en scrutins s’inscrivent dans le champ du « choix social », un concept développé, dans sa version moderne, par le prix Nobel d’économie Kenneth Arrow (1921-2017) dans les années 1950. Objectif : identifier des scrutins dont les méthodes et les résultats reflètent le plus fidèlement possible l’ensemble des préférences individuelles. Et espérer qu’en votant différemment, les citoyens voteront davantage.  

Des pionniers en « choix social »

En 2001, à l’École polytechnique, le directeur de recherche au CNRS Michel Balinski (1933-2019) rencontre le mathématicien Rida Laraki (1974– ). L’ancien professeur de maths et d’économie des universités de Princeton et Yale propose au jeune chercheur en théorie des jeux de travailler sur les scrutins alternatifs. Durant la présidentielle de 2002, ils organisent pour la première fois une expérience grand public en utilisant le « vote par assentiment » grâce auquel l’électeur vote pour plusieurs candidats. Ce test les incite à explorer de nouvelles pistes. Inspirés par les méthodes des spécialistes du vin, avec leurs classements complexes et subtils, les deux collaborateurs intègrent ensuite les « appréciations » à un modèle de vote multicandidat.

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Rida Laraki (gauche) et Michel Balinski (droite) © Pons

En quête du Graal électoral 

Pour comprendre les propriétés des modes de scrutin et prendre en compte un maximum d’opinions, les chercheurs en choix social s’appuient sur des « axiomes », des propositions logiques fondamentales qui servent de base aux raisonnements, qu’il s’agisse de vérités élémentaires comme « 1 + 1 = 2 » ou de principes tels que « si A = B et B = C, alors A = C ». Si elle est peu connue, la science des scrutins est pourtant très ancienne puisqu’elle remonte au siècle des Lumières ! 

C’est le mathématicien français Nicolas de Condorcet (1743-1794) qui, le premier, a mis en lumière des problèmes logiques propres aux processus électoraux, et ce indépendamment des idées politiques elles-mêmes. Quel que soit le mode de scrutin, il a démontré la difficulté d’un vote pleinement équitable. Dès lors qu’il y a trois candidats au moins, le vainqueur n’est pas nécessairement celui qui l’emporterait à la majorité contre chacun des autres candidats dans le cadre d’un duel : c’est le « paradoxe de Condorcet ». 

En France, le scrutin actuel – uninominal majoritaire à deux tours – en constitue un exemple typique. Il peut en effet conduire à éliminer dès le premier tour un candidat A qui aurait pourtant battu chacun des deux candidats B et C qualifiés pour le second tour. Il suffit que le candidat A soit le second choix d’une majorité des électeurs ayant voté pour B ou C au premier tour. A est ainsi éliminé entre les premier et second tours, alors qu’il l’aurait emporté face à B et face à C. Pour écarter ce biais, les chercheurs proposent de substituer au bulletin de vote classique des appréciations, notes ou classements attribués à l’ensemble des candidats. En les interprétant avec des outils axiomatiques, ils parviennent à bâtir des modèles électoraux alternatifs, plus représentatifs et plus équitables.

3 exemples de scrutins alternatifs

Le vote par appréciation ou « jugement majoritaire »

Inventé en 2007 par les mathématiciens Michel Balinski et Rida Laraki, ce scrutin à un tour propose d’évaluer chaque candidat en lui attribuant une appréciation parmi les sept existantes : à rejeter, insuffisant, passable, assez bien, bien, très bien, excellent. C’est ainsi le premier mode de scrutin à utiliser le langage naturel à des fins d’élection. Chaque candidat obtient un pourcentage d’appréciations attribuées par l’ensemble des électeurs.

👍  Les appréciations portent sur un véritable « sens linguistique », qui rend ce scrutin proche de l’expression spontanée d’une opinion, et donc du rapport habituel de l’électeur aux candidats.

👎  La méthode de la médiane peut être difficile à comprendre : si le bulletin est facile à remplir, le processus de désignation est plus abstrait.

Le vote par classement ou « vote unique transférable »

Le vote par classement a été inventé par le juriste britannique Thomas Hare et le mathématicien danois Carl Andrae vers 1860. Il se déroule en un seul tour. Les électeurs élisent les candidats en les classant selon un ordre préférentiel. Lorsque leur candidat favori est le moins bien classé, ce système permet de tenir compte des seconds, troisièmes, voire quatrièmes choix des électeurs. On « transfère » ces choix « subséquents » au fur et à mesure des décomptes aux candidats concernés.

👍  Ce système incite les électeurs à choisir un candidat plutôt qu’un parti politique. Il favorise ainsi la représentation des partis minoritaires et indépendants.

👎  Le dépouillement reste complexe, puisqu’il faut calculer en plusieurs étapes les valeurs des « voix transférées », ce qui nécessite la mise en place d’un centre de dépouillement dédié.

Le vote par note ou « notation »

L’un des plus anciens scrutins à points remonte au 13e siècle : il a été utilisé durant plusieurs siècles pour l’élection du doge (dirigeant) de la République de Venise. En 1864, il a été utilisé pour la première fois en Grèce lors des élections législatives, puis abandonné par la suite. Le principe ? Sur le bulletin figurent une liste de candidats et une échelle de valeurs de points, avec des valeurs minimales et maximales : soit uniquement positives (de 0 à 3, de 0 à 5, de 0 à 9, etc.), soit positives et négatives (-1, 0, 1 ou -2, -1, 0, 1, 2).

👍  Le vote par note offre une grande marge d’expression à l’électeur et la possibilité assez simple d’influencer les résultats : il peut utiliser des valeurs maximales (-5 ou +5 par exemple) pour exprimer un vote « fort ». Un électeur qui n’exploite pas l’amplitude des valeurs proposées, se limitant à 1, 0 ou – 1 par exemple, peut en revanche réduire volontairement le poids de son vote. C’est une alternative offerte à ceux qui voteraient blanc ou s’abstiendraient lors d’un scrutin classique.

👎  Les valeurs subjectives que les électeurs attribuent à chacune des notes sont très variables : une même note peut être considérée comme « assez bonne » par certains électeurs et « très moyenne » par d’autres. Les chercheurs appellent cela le problème de la « comparaison interpersonnelle ».

Infographies : Julien Tredan-Turini


Les atouts des scrutins alternatifs 

Le vote « uninominal » (choix d’un seul nom) impose aux électeurs de choisir un candidat unique et de rejeter tous les autres. Au contraire, les scrutins alternatifs proposent un choix « multi-préférentiel ». En permettant d’exprimer son avis sur tous les candidats par le biais de notes, d’un classement ou d’appréciations, ils prennent en compte le maximum d’opinions, tout en les hiérarchisant. Objectif : réduire l’abstention et le vote blanc. Ainsi, dans un vote par classement, même si le « candidat/premier choix » d’un électeur est éliminé, ses autres choix continuent d’influencer le résultat final car ils sont intégrés au processus de délibération. Le but est d’amener l’électeur à voter de manière sincère et non plus stratégique, comme dans le vote utile. 

Dans le système uninominal, les partis politiques favorisent un seul candidat, dans l’espoir d’être présents au second tour. Les électeurs votent ainsi fréquemment pour un candidat favori et non pour leur premier choix. Cela conduit à exclure ceux que les chercheurs appellent les candidats « clones » ou « petits candidats » : aux idées ou à la personnalité proches, et qui freinent la victoire de leur camp. Le système inclusif proposé par les scrutins alternatifs, au contraire, accroît les chances de victoire de tous les candidats. 

Composé de chercheurs en science économique et en informatique du CNRS et de plusieurs universités, le groupe « Voter autrement » a testé ces scrutins sur des échantillons représentatifs de la population durant les présidentielles de 2017 et de 2022. Dans les deux cas, les résultats sont très éloignés des résultats officiels, avec un net recul de partis extrêmes, Rassemblement national et Reconquête notamment.

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Le « budget participatif » permet aux Parisiens de se prononcer au jugement majoritaire sur des projets d’aménagement financés par la Ville. Le dispositif est accessible en ligne, dans des bâtiments publics ou dans la rue comme ici, rue des Rosiers, dans le 4e arrondissement. © Josephine Brueder/Ville de Paris

Premiers tests dans l’hexagone

La France expérimente depuis plusieurs années le « jugement majoritaire ». Certaines mairies, comme celles d’Angers et de Paris, ont d’ores et déjà utilisé ce scrutin dans le cadre de délibérations, notamment budgétaires. Grâce à la meilleure prise en compte des préférences des votants, les chercheurs ont observé une nette amélioration du taux de participation. Certains partis ont également utilisé ce scrutin dans le cadre d’élections internes : en 2022, pour la Primaire populaire, avec quelque 400000 participants et sept candidats ; et dès 2019 par La République en marche, pour l’élection des cadres locaux notamment. Dans les deux cas, une atténuation des tensions et des conflits entre les candidats a été saluée par les électeurs et les organisateurs.

Un scrutin façon Irish coffee

Depuis son indépendance en 1922, la République d’Irlande est le premier pays à avoir utilisé un mode de scrutin alternatif : le « vote unique transférable » ou « vote alternatif instantané », inscrit dans la Constitution depuis 1973. Cette méthode par classement propose aux citoyens de positionner les candidats selon un ordre de préférence. Les électeurs désignent leur candidat préféré en inscrivant un « 1 » à côté de son nom sur le bulletin de vote. Ils peuvent également inscrire leurs choix subséquents (deuxième, troisième et ainsi de suite) de la même façon. Les Irlandais ont réaffirmé par deux fois, par référendum, leur volonté de conserver ce mode de scrutin.

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Dépouillement des votes dans le cadre des élections générales irlandaises, le 30 novembre 2024, à Dublin © Charles McQuillan / Getty Images
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Le 22 juin 2021, des électeurs votent à Brooklyn (New York) lors des primaires municipales. C’est la première fois que le vote préférentiel est utilisé dans la ville. © Michael M. Santiago/Getty Images North America/via AFP

Le modèle inclusif new‑yorkais 

Depuis 2021, le vote par classement ou « vote préférentiel » a été adopté à New York pour les élections primaires et divers mandats municipaux (maire, défenseur public, contrôleur, président d’arrondissement…). D’après plusieurs rapports, dont celui de l’association américaine des droits de l’homme Fairvote, ce scrutin a permis d’améliorer le caractère « inclusif » des élections. Les élections municipales de 2021 ont ainsi compté sept candidats noirs, une candidate juive orthodoxe et une candidate hispanique. En 2022, l’assemblée législative de la ville comportait pour la première fois de son histoire une majorité de femmes : 31 sur 51 ! Parmi elles, la première femme musulmane, représentant le 39e district de Brooklyn. 

Le casse-tête suisse

La Suisse est le premier pays au monde à avoir appliqué un scrutin conçu par des chercheurs en « choix social », sous la direction du mathématicien Michel Balinski, à partir de 2006. Ce système « bi-proportionnel » garantit à la fois que chaque parti reçoit un nombre de sièges proportionnel au nombre de ses électeurs et que chaque région obtient un nombre de sièges proportionnel à sa population. Le résultat constitue l’unique solution permettant de satisfaire simultanément les deux exigences de proportionnalité ! Les grands partis ont tenté d’empêcher l’adoption d’un tel scrutin, mais des référendums successifs ont confirmé la volonté de la population de le conserver, pour son équité électorale et les avantages offerts aux petits partis.

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Illustration en faveur de la représentation proportionnelle au Conseil national, diffusée dans le cadre du vote d’octobre 1910 en Suisse. © Annen, Melchior: Zürich / F Ka-0001-472 /Archives Sociales Suisses

Petit atlas des scrutins alternatifs

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Infographie : Julien Tredan-Turini