Élections : et si on changeait notre façon de voter ?
Et si notre système de vote ne fonctionnait pas si bien ? Représentativité imparfaite, vote utile, abstention... Les limites sont bien réelles. Pourtant depuis des années, mathématiciens, économistes et informaticiens imaginent d’autres façons de voter, plus justes, plus fidèles au choix des citoyens. Un système en particulier, appelé jugement majoritaire, semble particulièrement intéressant. Rencontre avec Coline Serra, présidente de l’association « Mieux voter ».
Réalisation : Kyrill Nikitine, Johanna Pauly
Production : Universcience
Année de production : 2026
Durée : 9min20
Accessibilité : sous-titres français
Élections : et si on changeait notre façon de voter ?
Et si notre système de vote ne fonctionnait pas si bien ? Représentativité imparfaite, vote utile, abstention, les limites sont bien réelles. Pourtant, depuis des années, mathématiciens, économistes et informaticiens imaginent d'autres façons de voter plus justes, plus fidèles au choix des citoyens. Alors est-il temps de changer de mode de scrutin ? Les scrutins alternatifs comme le vote par classement, par notes ou encore par appréciation sont des systèmes qui tentent de tenir compte de la plus grande variété des préférences des électeurs. Et parmi eux, le système du jugement majoritaire. C'est une méthode de vote inventée en 2007 par deux mathématiciens. Contrairement à de nombreux scrutins où l'électeur ne fait qu'approuver un seul candidat et rejeter tous les autres, comme en France, ce scrutin propose tout un nuancier aux électeurs afin d'exprimer leurs préférences. Chacun vote en évaluant tous les candidats à partir d'une échelle de valeurs : excellent, très bien, etc. Chaque électeur doit attribuer une des 7 mentions à chaque candidat. La même mention peut être attribuée à plusieurs personnes. On regroupe par la suite l'ensemble des mentions attribuées à chacun d'entre eux. On établit alors un profil de mérite. C'est le score obtenu dans chaque mention pour chaque candidat. On définit ensuite la meilleure mention, soit la mention majoritaire de chacun, située au milieu du profil de mérite. Ce milieu est défini par ce que l'on appelle la médiane. Il ne reste plus qu'à comparer les différentes mentions majoritaires entre les candidats pour savoir celui qui a été le mieux jugé. Pour l'association "Mieux Voter", le jugement majoritaire représente une alternative avantageuse au scrutin actuel. – Le principal avantage du jugement majoritaire par rapport au scrutin actuel, c'est qu'il est non manipulable. Ça veut dire que si on ajoute ou si on enlève un candidat, on ne change pas le résultat. Si on enlève un candidat à une élection, un candidat qui fait un tout petit score à une élection, dans le scrutin classique, on peut changer les équilibres, changer qui est au second tour et donc peut-être changer le résultat du second tour. En 2002, on a tous le souvenir de cette élection qui a marqué beaucoup de personnes. C'est la première fois que l'extrême droite arrive au second tour. Et dans les analyses politiques qui ont été faites après, beaucoup d'observateurs ont dit qu'en fait, peut-être, s'il n'y avait pas eu une division des voix à gauche et des candidatures à gauche, par exemple avec la candidature de Christiane Taubira, avec aussi d'autres candidatures qui s'étaient ajoutées, les Verts notamment, etc. et qui étaient des toutes petites candidatures qui ont fait quelques pourcentages de points d'opinion. Et bien en fait, on aurait eu Jospin au second tour et Jospin, au jugement majoritaire, remportait cette élection. Il était le favori de l'élection, il était le candidat le plus consensuel. Donc, on voit bien que dans le scrutin actuel, il y a un problème qui fait qu'on ne prend pas en compte les opinions des personnes dans leur globalité. Et donc, en fait, en ne demandant que l'avis sur une personne, on va biaiser finalement le résultat et la prise en compte des opinions. Et on a des résultats qui vont être changeants, qui vont être facilement manipulables. Si vous êtes un candidat, par exemple, de droite dans l'élection de 2002, vous avez tout intérêt à ce qu'il y ait une division à gauche. Et donc peut-être, par un jeu de relations, vous pouvez organiser le fait qu'il y ait des candidatures de plus à gauche pour faire en sorte que votre principal adversaire ne puisse pas l'emporter. Est-ce que le jugement majoritaire est mieux que les autres scrutins alternatifs ? – Il y a plusieurs avantages au jugement majoritaire de notre point de vue qui sont par exemple le fait qu'on utilise le langage naturel au jugement majoritaire. Quand on a un débat entre amis pour savoir où est-ce qu'on part en vacances, on a rarement une règle qui dit "par contre, tu peux dire qu'une destination". Au jugement majoritaire, on reprend le langage naturel, c'est-à-dire qu'on a des mentions qui sont des mentions qu'on utilise dans la vie de tous les jours : c'est excellent, très bien, bien, assez bien, passable, insuffisant. Si on compare par exemple au vote par notes, c'est par exemple utilisé par certains jurys sportifs. Chaque note n'a pas vraiment la même signification pour tout le monde. On sait que les notes, ce n'est pas très fiable de ce point de vue-là. Donc ça, c'est par rapport au vote par notes, on a l'usage du langage naturel. Par rapport au vote par classement, qui est un mode de scrutin qui est en train de se populariser et notamment qui a été utilisé à la primaire de New York, qui est aussi utilisé dans plusieurs états fédéraux aux États-Unis. Le problème, c'est que ça va forcer des choix. On ne peut pas mettre 2 personnes à égalité dans un vote par notes. Et on ne peut pas non plus mettre 2 personnes excellentes et puis plusieurs personnes plutôt en bas de l'échelle, si c'est notre avis. Et donc en fait, on biaise l'opinion en forçant à classer les gens avec une distance d'appréciation égale, alors que peut-être, dans l'appréciation de plusieurs candidats, il y a plusieurs alors que candidats qu'on trouve très très bien et plusieurs candidats qu'on trouve beaucoup moins bien. Et donc le vote par classement ne permet pas de prendre en compte l'opinion telle qu'elle existe vraiment. Est-ce que ce mode de scrutin a déjà été testé ? – Alors le jugement majoritaire a été appliqué plusieurs fois en France, notamment par les listes municipales en 2026 qui ont utilisé le jugement majoritaire pour définir leur tête de liste ou pour ordonnancer toute la liste. Ça a été aussi utilisé par la mairie de Paris pour son budget participatif. Nous les avons accompagnés à définir un système qui permettait de classer les projets au jugement majoritaire. Aujourd'hui, le parti Renaissance utilise aussi le jugement majoritaire en interne de son parti. On a des discussions avec les Républicains, on a des discussions avec les Écologistes aussi. Les Écologistes qui ont commencé à utiliser quelque chose d'assez similaire aussi pour leurs conseils fédéraux. Et on essaie de promouvoir évidemment le scrutin au jugement majoritaire pour des élections nationales et officielles, puisqu'aujourd'hui, ça n'a jamais été utilisé pour des élections officielles. Qu'a-t-on observé à la suite de ces expériences ? – Ce qu'on observe, en tout cas dans le cadre d'une primaire, c'est qu'il y a beaucoup moins d'invectives entre candidats. Souvent, dans les élections présidentielles, on a l'impression parfois que les candidats de droite s'attaquent plus entre eux qu'envers les candidats de gauche et inversement, les candidats de gauche s'activent plus entre eux qu'envers les candidats de droite. Ça, c'est classique parce qu'en fait, il y a des sondeurs qui vont dire : « En fait, monsieur Mélenchon ou monsieur Jadot, vous voulez gagner un petit peu de voix, allez taper un peu sur votre voisin, vous allez récupérer la frange un petit peu volatile de son électorat ». Ça, ça n'existe pas au jugement majoritaire parce qu'au contraire, si on est proche, on va se renforcer. Et ça, c'est tous les scrutins alternatifs qui permettent ça. On l'a vu par exemple dans la primaire démocrate aux États-Unis, à New York. Vous avez Zohran Mamdani, le candidat qui a remporté l'élection, qui a soutenu un de ses concurrents. Ils se sont auto-soutenus l'un l'autre. Et en fait, ça, ça crée des synergies plutôt de coopération plutôt que de compétition entre candidats et candidates qui vont avoir un agenda politique proche. On va remettre finalement l'agenda politique, les mesures au centre du débat parce que c'est de ça dont on va vraiment parler dans un scrutin alternatif au jugement majoritaire ou au vote par classement par exemple. Si on apprécie bien deux candidats, on n'a pas de raison de dénigrer l'un ou l'autre. On peut garder deux très bonnes appréciations pour les deux candidats. Qu'est-ce que ça change pour les électeurs ? – Pendant une campagne, ce qui va être intéressant, c'est qu'ils vont devoir s'intéresser à tous les candidats. Ils ne peuvent pas faire l'impasse sur un candidat parce qu'ils vont devoir tous les évaluer. Au jugement majoritaire, vous ne pouvez pas remplir un bulletin, un bulletin ne peut pas être valide s'il manque une appréciation. Dans des élections où il peut y avoir six candidats, par exemple sur une primaire, finalement, ça fait quand même beaucoup. Parfois, tout le monde ne connaît pas très bien chaque candidat, chaque candidate. Donc, ça demande un effort de politisation plus important. Et nous, on pense en tout cas, on croit vraiment que c'est plutôt une bonne chose parce que ça veut dire qu'on a un débat qui va être aussi un vote qui va être plus informé. Comment rendre les citoyens plus sensibles à ce sujet ? – On n'a pas fait de sondage sur ce sujet-là particulièrement, mais à chaque fois qu'on a interrogé les gens ou un échantillon sur le mode de scrutin, on avait plutôt une majorité de personnes qui disaient qu'elles trouvaient ça intéressant et qu'elles avaient envie plutôt de voir ce mode de scrutin-là se mettre en place. Donc ce qui est sûr, c'est qu'il y a un appétit de plus de... pas vraiment de plus de participation, mais de participation plus réelle aux choix politiques qui sont faits. Et on a bien vu avec les gilets jaunes, la revendication partait du prix de l'essence et elle a abouti à la demande d'un RIC (référendum d'initiative citoyenne). Donc, on voit bien que c'est une demande forte dans la population d'avoir des changements de ce type-là. Je travaille beaucoup sur l'abstention par ailleurs professionnellement. Je ne pense pas que les gens s'abstiennent parce qu'ils n'ont pas envie de donner leur avis. C'est juste qu'ils considèrent qu'on ne leur demande pas assez bien. Quand on a, par exemple, pour un référendum, le choix entre oui et non, on n'a pas vraiment le choix en réalité. Suivant la question et comment elle est posée dans les sondages, on sait bien qu'on obtient des réponses différentes. C'est exactement pareil pour les élections. Suivant la manière dont la question est posée, on n'obtient pas les mêmes réponses. Et quand on a des options de choix qui sont binaires, on n'obtient pas du tout une réponse complète. Mais alors, peut-on changer de mode de scrutin en France ? – Pour changer le mode de scrutin, il faudrait qu'on passe par une réforme constitutionnelle. Donc ça voudrait dire un vote du Congrès, donc du Parlement entier réuni ou un vote par référendum. Et il faudrait du coup convaincre une grosse partie de la population pour éventuellement signer une pétition qui demanderait ce changement.
Réalisation : Kyrill Nikitine, Johanna Pauly
Production : Universcience
Année de production : 2026
Durée : 9min20
Accessibilité : sous-titres français