Les NFT, pour non-fungible tokens (« jetons non fongibles »), sont les stars numériques du moment. Leurs ventes ont explosé en 2021, atteignant des dizaines de milliards de dollars et nourrissant les craintes d’une bulle spéculative. En attendant, les artistes s’en emparent, comme le photographe français Yann Arthus-Bertrand, qui a créé et vendu son premier NFT au profit de l’Ukraine. Les premiers métavers commencent à commercialiser des terrains virtuels sous forme de NFT. Autre exemple, le tournoi de Roland-Garros a mis en vente des NFT donnant accès à des tirages au sort pour gagner des lots en rapport avec le tennis… Que se cache-t-il donc derrière ce curieux acronyme ? Les NFT se réduisent-ils à un gadget ou à un outil de placement financier ? L’emballement qu’ils suscitent est-il justifié ? Plongée dans cet univers un peu mystérieux

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Création et vente de NFT, mode d’emploi /Infographie : Julien Tredan-Turini

La blockchain au cœur des NFT

Le NFT est un certificat numérique qui s’appuie sur la technologie blockchain, laquelle en assure fiabilité, transparence et traçabilité.

Acronyme issu de l’anglais non-fungible token, le terme NFT désigne un « jeton non fongible », c’est-à-dire un certificat de propriété numérique reliant un objet le plus souvent virtuel (œuvre, certificat, vidéo…) à un propriétaire. Cet actif est stocké dans un registre numérique grâce à la blockchain, une technologie de stockage et de transmission d’informations apparue en 2008 déjà utilisée pour sécuriser les cryptomonnaies. Dépourvue d’organe central de contrôle, cette base de données est composée de blocs (unités élémentaires) ajoutés les uns aux autres pour former une « chaîne ». À chaque inscription d’un nouveau bloc, les données sont authentifiées par un réseau d’ordinateurs décentralisés faisant tourner des algorithmes. Chaque transaction est ainsi validée avant d’être inscrite dans la blockchain. Chiffrées et infalsifiables, les informations sont consultables par l’ensemble des utilisateurs du réseau. L’inscription d’un « jeton » dans la blockchain permet d’authentifier son existence et sa date de création, d’assurer sa traçabilité et de mémoriser son contenu (tel objet virtuel appartient à telle personne). Quant à l’adjectif « fongible », il fait référence au caractère interchangeable d’un actif. Une pièce de 1 euro, par exemple, a la même valeur qu’une autre pièce de 1 euro. Elle est « fongible » : elle n’a de valeur que par sa fonction, pas en tant qu’objet (sauf pièces de collection). À l’inverse, le NFT, qui relie définitivement un objet numérique à un propriétaire, est considéré comme « non-fongible » : unique, identifiable et traçable, il possède une valeur propre.

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Des NFT aux ventes record

Le NFT du tout premier tweet, ici présenté lors de sa vente aux enchères, a été acquis pour 3 millions de dollars en mars 2021 (mais plafonne à 30 000 dollars deux ans plus tard, malgré plusieurs tentatives de revente aux enchères). Un chiffre bien éloigné du record détenu par l’œuvre Everydays: The First 5 000 days de l’artiste numérique américain Beeple, adjugé à 69,3 millions de dollars par Christie’s, à New York, en mars 2021 également. Soit le NFT le plus cher vendu à ce jour mais aussi, pendant plusieurs mois, la troisième œuvre d’art la plus chère vendue par un artiste vivant.

© A. Jocard/AFP

Des artistes numériques pionniers

En leur permettant de garantir la rareté d’une œuvre numérique et de toucher des royalties, le NFT a rapidement séduit les artistes.

Les artistes sont les premiers à s’être emparés des NFT, car ils permettent de conférer une forme de rareté, sinon d’unicité, à des œuvres numériques : photo, image, vidéo… Ces dernières ont en effet un désavantage par rapport aux créations physiques comme un tableau ou une sculpture : elles sont par nature aisément reproductibles par un simple « copier-coller » et échangeables sur le Web. En associant son œuvre numérique à un NFT, l’artiste en fait un objet unique, distinct d’une simple copie : il la dote d’une certification originale comparable à un certificat d’authenticité pour un objet matériel. L’opération, gratuite ou peu coûteuse, lui permet de maîtriser la diffusion et les droits d’auteur qu’il touchera tout au long de la vie de l’œuvre. Un avantage qui a conduit de nombreux artistes, comme le plasticien franco-algérien Neïl Beloufa, à adopter les NFT. D’autres industries voient les NFT comme un nouveau produit exclusif à commercialiser. Les éditeurs de jeux vidéo essaient par exemple de vendre aux joueurs des fonctionnalités ou des accessoires pour améliorer l’apparence ou les pouvoirs de leurs avatars. Dans le sport de haut niveau, certaines licences revendent des contenus sous forme de NFT, comme la Ligue nationale de basket américain, la NBA, qui commercialise les meilleures actions des matchs de la Ligue. Enfin, des studios comme 20 th Century Studios (Fox) ou Disney espèrent également vendre des NFT issus de leurs labels : personnages, films et séries cultes… Un nouveau produit dérivé, comme ceux qui ont fait le succès du label « Star Wars ».

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NFT engagé

Stay Free de l’artiste britannique Platon représente le portrait d’Edward Snowden, lanceur d’alerte devenu célèbre pour avoir dénoncé les programmes d’écoutes des communications des services secrets américains auxquels il appartenait. Ce tableau est composé de textes de lois américaines statuant sur l’illégalité de ces pratiques, adoptées après les révélations de l’ex-agent. Son NFT s’est vendu pour près de 5 millions de dollars en avril 2021. La vente a été faite avec le soutien d’Edward Snowden au profit des lanceurs d’alerte et de la liberté de la presse.

© Stay Free, d’après l’œuvre photographique de Platon

Une simple bulle spéculative ?

Le marché des NFT s’est emballé en 2021, porté par l’engouement des artistes et les perspectives de gains des boursicoteurs.

L’année 2021 a vu l’essor des ventes de NFT artistiques, parfois à prix d’or. Si bien que le marché mondial des NFT a atteint près de 41 milliards de dollars en 2021, contre 250 millions de dollars l’année précédente. Au risque de voir une bulle spéculative éclater ? Les NFT pâtissent depuis l’origine de leur proximité technique avec les cryptomonnaies, elles aussi basées sur la blockchain, à l’instar du Bitcoin dont le cours a fortement augmenté ces dernières années tout en présentant une grande volatilité. Certains voient dans le NFT un nouvel investissement au rendement prometteur… quitte, parfois, à vendre les NFT d’objets dont ils ne détiennent pas les droits ! La bulle semble cependant déjà en train de se dégonfler. En effet, le marché des NFT pourrait se « normaliser » en 2022, avec des ventes inférieures à 8 milliards de dollars au premier trimestre. Leur avenir reste toutefois suspendu à une question fondamentale : quelle est leur valeur juridique et fiscale réelle ? Comme souvent, la technologie est allée plus vite que la législation. Les réponses à ces questions sont actuellement discutées. En France, la loi de finances 2022 doit clarifier le régime fiscal des actifs numériques, cryptomonnaies et NFT inclus. En Europe, un projet de règlement du Parlement européen sur l’encadrement de ces actifs pourrait entrer en vigueur d’ici 2024. Le cadre réglementaire qui en découlera sera primordial pour aider le marché à retrouver une forme de sérénité, et pour l’ouverture de l’utilisation de NFT à d’autres domaines, notamment dans les professions ayant d’importants besoins en certification (notaires, greffiers, avocats…) ou des domaines sensibles, comme la protection des données personnelles de santé.

La science à la mode NFT

Des NFT attachés aux travaux de scientifiques de renom commencent à se vendre à prix élevé.

Un nouveau moyen de financer la recherche ? Les scientifiques s’intéressent eux aussi aux NFT. Parce que les sciences humaines l’étudient comme un nouvel objet d’étude dans la sphère des pratiques numériques, bien sûr. Mais aussi parce qu’ils voient dans les NFT une nouvelle possibilité de valoriser leurs travaux et d’en financer de nouveaux – du moins, pour l’instant, aux États-Unis. Les exemples en ce sens se sont multipliés ces derniers mois : Berkeley, la prestigieuse université de Californie, a vendu aux enchères un NFT basé sur les travaux d’un de ses scientifiques de renom, le cancérologue James Allison, prix Nobel de médecine en 2018. Cette œuvre, représentant des documents et des notes de recherche de la main même du chercheur, s’est vendue plus de 50 000 dollars le 8 juin 2021. Face au succès de cette opération, l’université pourrait renouveler l’expérience avec les travaux de Jennifer Doudna, prix Nobel de chimie 2020 pour la mise au point de la nouvelle technique d’édition du génome Crispr-Cas9, avec la Française Emmanuelle Charpentier. En juin 2021, c’est l’informaticien Tim Berners-Lee, le fondateur du World Wide Web, qui a mis aux enchères des NFT contenant le code source de l’ancêtre d’internet, pour 5 millions de dollars, au profit d’œuvres caritatives. Une entreprise californienne, RMDS Labs, a même annoncé la création d’ici la fin de l’année de la première place de marché de NFT permettant aux scientifiques de monétiser leurs travaux. Reste à résoudre l’épineuse question des droits : ces travaux appartiennent-ils aux chercheurs ou à leur organisme de tutelle ?

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Un morceau d’histoire des sciences

Cette œuvre baptisée The Fourth Pillar (le quatrième pilier) regroupe des documents rédigés de la main même de James Allison, prix Nobel de médecine en 2018 pour ses travaux sur l’immunologie. Ces recherches ont conduit au développement de l’immunothérapie, considérée comme le quatrième pilier des stratégies de lutte contre le cancer, avec la chirurgie, la chimiothérapie et la radiothérapie. Ce NFT s’est vendu aux enchères le 8 juin 2021, avec l’accord du chercheur, pour plus de 50 000 dollars, somme versée au profit d’un fonds de recherche de Berkeley.

© The Fourth Pillar (le quatrième pilier) (UC Berkeley) 2021

Métavers : l’avenir des NFT ?

Interagir dans un monde virtuel et y acheter des biens sous forme de NFT : telle est la promesse du Web3, nouvelle génération d’internet.

Quoi de mieux qu’un univers virtuel pour acheter, vendre et utiliser des objets virtuels ? Or les projets de métavers sont justement en train de se multiplier. Métavers ? Ce terme désigne les mondes virtuels en 3D dans lesquels un avatar – ou double numérique – peut discuter, commercer ou jouer avec d’autres utilisateurs, grâce à un casque de réalité virtuelle ou non. Ensemble, métavers et NFT, basés sur la blockchain, forment l’avenir d’internet : ce que l’on appelle le Web3, quand le Web 2.0 désignait l’internet « social » ou « participatif ». Les projets de métavers les plus connus sont développés par Meta (Facebook) et Microsoft, mais il en existe d’autres, dont certains permettent déjà l’achat ou la vente de NFT, comme « The Sandbox ». En avril dernier, Yuga Labs, une entreprise américaine spécialisée dans les NFT, a ainsi vendu pour 320 millions de dollars de parcelles de terrains dans son métavers « Otherside ». Les acheteurs pourront les personnaliser et éventuellement les rentabiliser grâce à une activité commerciale ou la publicité s’ils y accueillent beaucoup de visiteurs. Plusieurs marques sont à la fois présentes sur ces métavers et sur le marché des NFT, notamment les marques de luxe, qui voient dans les NFT dérivés de leurs produits un moyen de créer des « communautés ». L’avenir des métavers reste toutefois incertain. Combien en existera-t-il ? Y aura-t-il des ponts entre eux ? Acceptera-t-on de vivre avec un casque de réalité virtuelle vissé sur la tête ? Le domaine n’en est qu’à ses balbutiements.

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Réunion dans le métavers

À l’heure actuelle, les applications concrètes du métavers restent modestes, à l’instar de réunions entre avatars. Mais déjà, de nouveaux usages se dessinent, augurant d’un recours accru aux NFT, comme l’achat de titres de propriété immobilière dans des univers virtuels. Autre exemple : le métavers Decentraland a organisé en mars 2022 la première « Metavers Fashion Week », avec la possibilité d’acheter des pièces des collections de Dolce & Gabbana ou Estée Lauder sous forme de NFT, destinées à personnaliser les avatars des acheteurs, ou d’articles bien réels.

© Meta

Un coût énergétique problématique

Les NFT ont une importante empreinte carbone, liée à la blockchain.

Mais de nouvelles technologies pourraient bientôt leur permettre de la réduire. Les NFT sont dépendants de la blockchain, le mécanisme informatique qui assure leur fonctionnement. Or la plupart des blockchains s’appuient sur le principe dit de la « charge de travail » : à chaque ajout d’informations, les données sont déchiffrées et authentifiées par des milliers d’ordinateurs en réseau pour réaliser des opérations cryptographiques. Cela présente un coût énergétique élevé, puisque ces machines consomment de l’électricité (pour fonctionner et pour être refroidies), ainsi qu’un coût écologique à la mesure de la source d’énergie utilisée pour produire cette électricité. Dans le monde, la création de Bitcoins (sur le même modèle que celle des NFT) aurait ainsi consommé 80 à 130 TWh en 2021, selon le CNRS, soit près d’un tiers de l’énergie produite par le parc nucléaire français sur la même période (361 TWh). Ce problème a d’ailleurs conduit certains artistes engagés sur le plan écologique à boycotter la création de NFT pour leurs œuvres. Cela étant, certaines blockchains, comme Ethereum, la plus utilisée pour les NFT, prévoient de recourir à une autre méthode de sécurisation des inscriptions : la « preuve d’enjeu ». Une technique tout aussi sûre, mais faisant appel à beaucoup moins d’opérations, et par conséquent moins énergivore que la « preuve par le travail ». Ethereum annonce que cette transition lui permettra de réduire de 99,95 % sa consommation d’énergie annuelle, qui passera de celle d’un petit pays à celle d’une ville de 2000 habitants. Mais cette transition, annoncée comme imminente en mai 2021, tarde à être mise en œuvre.

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Des fermes numériques énergivores

La blockchain requiert d’importantes capacités informatiques mises au service de son fonctionnement en échange de rétributions sous forme de cryptomonnaie. Particuliers et entreprises ont ainsi investi massivement dans du matériel pour créer des fermes de « minage » (cryptomonnaies) ou de « mintage » (NFT). Ces dernières sont par nature gourmandes en énergie et à l’origine d’intenses émissions de CO2. Sauf à les alimenter par des sources d’énergies renouvelables, comme le photovoltaïque : pari lancé au printemps 2022 par le milliardaire Elon Musk (Tesla) pour réduire l’empreinte carbone de ses fermes de minage.

© Istock/Getty Images plus