— Pourquoi voulez-vous que quelqu'un qui a été élu par un système, le change une fois qu'il a été élu, alors qu'il lui a permis d'être élu ? C'est très compliqué. Ça ne peut être fait que par les citoyens. Je suis Rida Laraki. J'ai co-inventé avec Michel Balinski un mode de scrutin qui s'appelle jugement majoritaire.
"Le jugement majoritaire en 30 secondes chrono."
Le jugement majoritaire pose une question à l'électeur qui doit cocher pour chaque candidat une case. Évaluer chaque candidat dans une échelle de mentions, qu'on appelle un langage commun, comme les mentions du baccalauréat : Excellent, Très Bien, Bien, jusqu'à À rejeter. Le candidat aux meilleures évaluations par la majorité va gagner l'élection.
"Pourquoi le système de vote actuel est foireux ?"
Alors, je ne suis pas le premier. Ce mode de scrutin a été critiqué déjà à la Révolution française par plusieurs chercheurs. Premier défaut : on limite les électeurs et on les force à choisir, alors que leurs opinions sont beaucoup plus compliquées. Parfois, ils aiment bien 3, 4, 5 candidats. Ils rejettent 3, 4 autres candidats et ils ont une opinion ni favorable ni défavorable sur d'autres. Tout cela n'est pas pris en compte. Le deuxième problème, c'est ce qu'on appelle le paradoxe d'Arrow : la présence ou l'absence d'un candidat qui n'a aucune chance de gagner peut changer le résultat de l'élection avec les mêmes opinions des électeurs. Prenons un exemple pour l'illustrer, l'élection de 2002. Il y a 16 candidats, 11 des candidats sont de gauche. Le coût de ça fut une dispersion des voix des électeurs de gauche qui ont éliminé la gauche du 1er tour, qui ont vu la qualification de JM Le Pen au 2nd tour, écrasé par Jacques Chirac, à 82 % contre 17 et quelques. Ça montre bien que le fait que Jean-Marie Le Pen a dépassé de 0,5 % Jospin au 1er tour, ce n'était pas dû au fait qu'il était meilleur que Lionel Jospin. Mais au fait que les électeurs de gauche ont dispersé leurs voix entre plusieurs candidats.
"Le jugement majoritaire, c'est trop compliqué comme système."
Je conteste fortement cette affirmation. Au contraire, c'est beaucoup plus intuitif et plus simple pour l'électeur de donner son avis sur tous les candidats, "Celui-là, Très Bien. Celui-là, Bien. Celui-là, Assez Bien. Celui-là, À rejeter." ...que devoir en choisir un seul. Donc le bulletin de vote est plus simple. Le 2e reproche à faire au système, c'est le mode de calcul. Ça demande un peu de maths. Ce n'est pas très compliqué. On peut le faire avec des additions. Le système a été utilisé plusieurs fois. Il a été expérimenté. Il a été utilisé à l'école. Il a été utilisé par le CNRS, dans des comités de recrutement, par des associations. Il y a une association, Mieux Voter, qui a un site web. On peut faire un vote. Chaque année, plus de 10 000 votes sont effectués au jugement majoritaire. Ça montre bien que le système n'est pas si compliqué que ça. On peut l'adopter et l'utiliser. En Suisse, ils ont adopté un système extrêmement compliqué à expliquer. Il faut un ordinateur pour calculer les coefficients dans une matrice en lignes et colonnes pour déterminer le gagnant. Mais il a été adopté par référendum, par les électeurs, contre l'avis des grands partis politiques, car le système ne les favorisait pas. Malgré cela, le système, appelé biproportionnel, a été adopté. Et je ferais la petite remarque qu'il a été inventé en France. Un des inventeurs était Michel Balinski, mon co-auteur pour le jugement majoritaire. Allez, je vais changer de couleur. Je lis la question.
"Qu'est-ce qui te plaît le plus dans cette quête du vote parfait ?"
C'était la reconnaissance scientifique. Je n'ai jamais pensé une seconde que le système qu'on allait faire serait utilisé en pratique un jour et pourrait intéresser le grand public. Les noms derrière m'intéressaient. Arrow, prix Nobel, Amartya Sen, prix Nobel, Condorcet, académicien, Borda... Ce sont des sommités. Le fait d'avoir une intuition qui s'est révélée bonne sur une question éloignée de mon sujet de recherche, a été un très bel accident de la vie. Finalement, ça s'est révélé être un des meilleurs travaux de ma vie, dont je serai vraiment fier et qui me survivra peut-être.
"Pourquoi le jugement majoritaire serait un meilleur système que les autres alternatives ?"
Ça c'est une très bonne question. Il a trois propriétés importantes. Premièrement, il permet aux électeurs de bien s'exprimer via une échelle de mention très détaillée. Deuxième chose, il permet d'éviter le paradoxe d'Arrow. Et la troisième chose, c'est qu'il contre le mieux qu'il se peut le vote stratégique parmi les systèmes évitant le paradoxe d'Arrow. Là intervient un débat entre les scientifiques, qui ne vont pas être d'accord entre eux sur les propriétés importantes à avoir. Aucun système ne satisfait toutes les propriétés désirables. La question est : quel est le bon compromis par rapport aux propriétés qui existent ? Moi, j'affirme que le meilleur est donné par le jugement majoritaire pour des élections politiques. Pour des élections non politiques, sans problème de vote stratégique, ce n'est pas le meilleur système. Donc ça dépend de la question posée.
"Le jugement majoritaire est-il manipulable ?"
Il existe un théorème très célèbre, celui de Gibbard-Satterthwaite : "Il n'existe aucun système de vote non manipulable." Donc ça, il faut oublier. Par contre, on peut lutter contre la manipulation et les praticiens nous montrent le chemin. Le plongeon. Il y a 7 juges aux Jeux Olympiques qui vont donner une note de 0 à 10 à chaque plongeon. Les deux notes maximales et minimales sont éliminées. Et on garde trois notes des 7, et on fait la somme des trois. Pourquoi ? Pour éviter les ex-aequo. Le jugement majoritaire, c'est pareil. On enlève autant qu'il se peut de notes plus élevées et moins élevées jusqu'à ce qu'un candidat domine l'autre clairement. C'est le principe du jugement majoritaire. Donc, oui, il est manipulable, comme toute méthode de vote, mais par sa construction, c'est le moins manipulable. Ah, c'est bien de finir avec cette question. C'est le hasard.
"Pourquoi on n'arrive pas à changer de système de vote en France ?"
Pourquoi voulez-vous que quelqu'un qui a été élu par un système le change une fois qu'il a été élu, alors qu'il lui a permis d'être élu ? C'est très compliqué. Ça ne peut se faire que par les citoyens. Une Constitution, un système politique ou une méthode de vote, c'est comme une technologie. Les chercheurs ont beaucoup réfléchi sur les technologies possibles. Il y en a plein. Le jugement majoritaire est un exemple, mais on a plein de technologies existantes que les chercheurs connaissent bien, même s'ils ne sont pas d'accord entre eux. Les citoyens doivent maintenant se dire : "Passons à une autre République où nous aurons des règles meilleures qui nous permettront d'être meilleurs dans le monde dans lequel on vit." Il est temps de questionner ces règles du jeu. Elles ne sont pas gravées dans le marbre. On les a juste inventées il y a 70 ans. De Gaulle est venu, avec Debré, en disant : "Prenons un système à deux tours." Ce choix a été fait à un moment donné. Maintenant, faut réfléchir à changer ça. Ça viendra par les citoyens, l'école, la Cité des sciences et par plein de choses.