– Je dis souvent en plaisantant que l'idéal pour la santé, ce serait de s'entraîner pour faire 100 km et ne pas faire le 100 km. Lui, c'est Guillaume Millet. Physiologiste du sport, ancien ultra-trailer, il se spécialise dans l'étude de la fatigue neuromusculaire pendant les efforts extrêmes. Ces dernières années, il a vu son sport complètement changer d'échelle avec des courses toujours plus ultra.
– Quand j'ai commencé à courir, quand on faisait déjà 70 km, c'était considéré vraiment comme un ultra + +. Assez vite est arrivé l'ultra-trail du Mont-Blanc, 160 km à l'époque, qui faisait figure de mastodonte. Maintenant, cet ultra-trail est presque une course normale par rapport à d'autres. Il y a eu le Tor des Géants en 2010, 335 km. J'avais fait le premier Tor des Géants, 24 000 mètres de dénivelé positif. C'était clairement ma limite personnelle. Depuis, on a des ultra-trails aux formats encore plus longs. 70, 400, 700, 1 000 km. Les distances s'étirent et les durées aussi. 5 heures, 10 heures, parfois 40 heures d'efforts. Cela ne fait pas forcément rêver. Et pourtant, ces courses gagnent en popularité. Un engouement que l'on observe sur la ligne de départ, mais aussi en ligne sur des applications comme Strava, où chaque sortie est enregistrée, partagée et commentée. Mais entre endurance et ultra-endurance, qu'est-ce qui fait réellement la différence ?
– Le seuil anaérobie, la capacité à maintenir des efforts à haute intensité, évidemment, dans l'ultra-endurance, ce ne sera pas du tout applicable. Mais pour le semi-marathon, marathon, c'est important. La capacité à bien thermoréguler, donc lutter contre la production de chaleur, c'est plus important sur les épreuves courtes, de type marathon, que sur les ultra-endurance. À l'inverse, il y a des qualités d'endurance qui sont spécifiques à l'ultra-marathon, notamment en course à pied : est-ce que je suis capable de faire plusieurs dizaines d'heures et de manger régulièrement sans avoir de nausées ni envie de vomir, de diarrhée, des choses comme ça ? Ça peut paraître tout à fait anodin, mais en réalité, c'est hyper important. En course à pied, il y a la capacité... - et je pense que sur l'ultra-trail, c'est la qualité fondamentale - ...à avoir des muscles résistants aux dommages musculaires. Bouger, c'est bon pour la santé. Bon, voilà un consensus établi. Mais au-delà d'une certaine distance, est-ce encore vrai ? Depuis quelques années, des études évaluent les effets de l'ultra-endurance sur le corps. Elles recensent des dommages musculaires, des troubles digestifs transitoires et un peu plus inattendu, des effets sur le cerveau. Notamment, une baisse du contrôle cognitif et une réduction temporaire de la matière grise.
– Quand on fait une course, on a un déclin de la fonction cognitive, comme on a un déclin de la fonction musculaire, comme on a un déclin de la capacité du cerveau à activer les muscles. Donc, effectivement, tout est perturbé, on a mal, etc. Les articulations souffrent, les tendons souffrent. Donc, tout ça, ce n'est pas... Ce n'est pas terrible, mais ce ne sont pas les effets aigus qui nous intéressent. Ce qui compte, c'est le long terme. Et là, les données sont beaucoup moins nombreuses. Donc, on peut penser effectivement, si je répète des agressions du corps, on peut penser que le corps va finir par se détériorer. Ça, c'est une vision des choses. L'autre vision des choses, c'est de se dire : si j'ai des agressions régulières, le corps se renforce, le corps s'adapte. Je ne nie pas le fait qu'il existe un maximum dans la quantité d'activité physique que l'on peut faire chaque semaine. Je remets juste en cause le fait que ce maximum n'est atteint par presque personne. Ce que Guillaume Millet remet en question, c'est ça : l'effet du sport sur la santé suivrait une sorte de courbe en U inversée. Au début, quand on s'entraîne, la santé s'améliore. Et rapidement, on atteint un optimum. Mais ensuite, plus l'on en fait, plus les bénéfices diminueraient. Les effets du sport deviendraient presque délétères.
– Je ne suis pas d'accord avec ça. Les données ne montrent pas ça non plus. Les données montrent plutôt un J inversé. C'est-à-dire qu'on augmente. Quand on ne fait rien, puis un peu, c'est super. La santé s'améliore tout de suite. Par contre, on ne redescend pas aussi vite que ça. C'est un J. C'est-à-dire qu'on monte et ensuite, on arrive à un plateau. Je pense que le plateau est très loin. Ce n'est pas 5 heures par semaine, mais plus que ça pour arriver réellement au plateau. Ensuite, on reste dans le plateau. Quand on commence à abuser et à faire 20, 30 heures chaque semaine, là, effectivement, ça commence, mais ça redescend gentiment. En se concentrant sur des volumes élevés d'entraînement, ce que Guillaume Millet met en évidence, c'est que la limite en ultra-endurance ne vient pas uniquement des muscles, mais aussi et surtout du cerveau et du système nerveux.
– On a pu démontrer que la capacité à faire des tests de réaction ou des tâches plus complexes était très sévèrement atteinte après un ultra-marathon. On a pu montrer également que la capacité du cerveau, qui est une autre de ses fonctions, à contracter les muscles, était aussi diminuée lorsque l'on courait plusieurs heures ou plusieurs dizaines d'heures. Dans une course comme l'UTMB, on va perdre 40 % de sa force sur les quadriceps, en moyenne. Et dans ces 40 % de perte, il y a au moins la moitié qui est due à l'incapacité du cerveau à contracter les muscles. Les muscles seraient capables de faire plus, mais le cerveau n'est plus capable de les commander à leur maximum. C'est ce qu'on appelle la fatigue centrale. Contrairement à la fatigue musculaire ou périphérique, elle vient du cerveau, de la moelle épinière, autrement dit, du système nerveux central. Associée à notre perception de l'effort, elle participe à la régulation de l'intensité pendant la course. Et malgré les termes de "déclin cognitif" parfois employés, Guillaume Millet tient à rappeler une chose.
– Il n'y a pas une seule personne qui n'a pas intérêt à faire de l'activité physique et à en faire beaucoup. La course à pied, les sports d'endurance en particulier... - ça a marche aussi pour la musculation mais un petit peu moins - ...sont plus bénéfiques pour lutter contre la dépression que les antidépresseurs. Il y a toutes les études qui montrent les effets de prévention sur la maladie d'Alzheimer, sur Parkinson, etc. Et comment on peut expliquer ça ? Parce que quand on court, on va avoir une production de substances qu'on appelle des "fertilisants du cerveau", comme le BDNF, qui est un facteur neurotrophique dérivé du cerveau et qui permet la synthèse de nouveaux neurones, une meilleure connectivité entre les neurones. Et j'ai oublié quelque chose d'important, c'est l'oxygénation cérébrale. Comme le débit sanguin total sera beaucoup plus élevé, même si c'est un plus faible pourcentage qui va au cerveau, au total, ce qui compte, c'est la quantité de sang qui passe, le flux sanguin cérébral. Et il est augmenté lorsque l'on fait de l'activité physique. Mais si le corps s'adapte, si le cerveau régule l'effort, ne pourrait-on pas tous devenir marathoniens, voire ultra-marathoniens ? C'est ce que Guillaume Millet vérifie actuellement. Pendant 18 mois, il prépare un groupe de 40 sédentaires à devenir finishers d'un ultra-trail. Et pas n'importe lequel, la CCC. En août 2027, ils parcourront 100 km autour du Mont-Blanc, 6 000 mètres de dénivelé positif.
– Il y a 2 idées : dire que tout le monde est capable de le faire. Des hommes, des femmes qui ont du surpoids, etc., qui sont fumeurs. On ne parle pas de gens avec handicaps ou maladies chroniques, mais en tout cas des sédentaires qui ne sont pas malades. Et puis, 2e idée, c'est de se dire : s'entraîner 5 heures ou même 3 par semaine, c'est mieux que de ne rien faire du tout. Donc je suis tout à fait d'accord avec ça. Maintenant, tout le monde est d'accord avec ça. Par contre, tout le monde n'est pas d'accord sur le fait que 10-12 heures d'entraînement par semaine, c'est mieux que 5. Moi, je pense que oui. L'idée n'est pas de fabriquer des champions. Avec le projet "0 to 100", l'ultra-trail n'est plus un exploit réservé à une minorité. L'ancien athlète montre qu'il est en réalité plus accessible qu'on ne le pense.
– Plus on est sur des distances de type ultra-endurance, et plus le travail est important. Ceux qui vont se cracher dans les pognes et s'entraîner dur auront plus de chances de performer, même s'ils n'ont pas la génétique idéale que sur des disciplines d'athlétisme classique ou de 10 km sur route. Donc voilà, l'entraînement sportif, la compétition, le sport en général, c'est quelque chose de très moral. Si on s'entraîne, on progresse. Tout le monde progresse. L'ultra peut-être encore un peu plus que d'autres sports.