Infox ? Ripostes ! Diffusé le

Couper la chique aux climato-sceptiques

« Le changement climatique, ça sauve des vies ! » Les fake news comme celle-ci sont faciles à démonter, mais comment agir lorsqu’elles se multiplient ? Emmanuel Vincent, climatologue, a inventé un outil « Climate Feedback » pour donner la parole aux scientifiques. Avec la complicité de Thomas Gauthier, youtubeur québécois, il s’attaque à cette infox et nous donne des clés pour décoder le vrai du faux.

Un épisode de la série « Infox ? Ripostes !, des scientifiques face à la désinformation »

Réalisation : Hélène Seingier

Production : Fablabchannel, Universcience,en partenariat avec TV5 Monde et Phosphore/Bayard

Année de production : 2022

Durée : 7min50

Accessibilité : sous-titres français

Couper la chique aux climato-sceptiques

Thomas Gauthier : Super nouvelle tout le monde ! Il y a une étude qui vient de démontrer que le changement climatique ça sauve des vies ! Plus besoin de lutter contre le CO2 ! Je vous jure, je vous partage l'article tout de suite... Et voilà, allez lire ça. Bon et bien je vais aller faire rouler ma voiture pour aucune raison moi, c'est parti.

Emmanuel Vincent : Attends Thomas, c'est un fake, c'est pas ce qu'ont montré les scientifiques dans leur étude. Moi j'ai inventé un outil pour donner la parole aux scientifiques du climat et rétablir la vérité. Allez, on en parle.

GENERIQUE

Thomas Gauthier : Retour en arrière, on est dans les années 2010. En Europe on entend pas mal de climatosceptiques. Les changements climatiques ? Ça n'existe même pas... ou en tout cas c'est pas à cause des activités humaines ! Aux Etats-Unis, les lobbies du gaz ou du pétrole paient carrément des personnes pour nier le changement climatique dans les journaux. Ca interpelle les autres scientifiques, bien sûr, et parmi eux notre chercheur du jour, il est climatologue.

Emmanuel Vincent : En étant chercheur soi même, la première chose qu'on ressent face à la désinformation c'est la frustration. On peut faire un petit tweet, on peut écrire un article de blog mais personne ne va le lire donc c'est ça que beaucoup de scientifiques ressentent : ils sont un petit peu désemparés et frustrés de ne pas pouvoir rétablir ce qu'ils ont passé des décennies parfois à étudier, face à des gens qui du jour au lendemain se sont décrétés experts du changement climatique.

Thomas Gauthier : Parmi ces experts autoproclamés,il y a par exemple Bjørn Lomborg. Il gagne des fortunes pour écrire des articles pseudo-scientifiques sur le climat. Par exemple, dans le New York Post : "Le changement climatique sauve des vies".

Emmanuel Vincent : Ce qu'il a fait c'est qu'il a regardé une étude, qui est une étude réelle, qui dit qu'il y a moins de morts chaque année à cause du froid. Et là où il fait une erreur, c'est de dire que c'est à cause du changement climatique, donc le changement climatique sauve des vies. Sauf que l'étude sur laquelle il s'appuie, nous on a demandé à son auteur, monsieur Gasparini, qui nous dit que non ce n'est pas ce qui est dit. Ca peut être dû à beaucoup d'autres choses, par exemple il y a de meilleurs chauffages donc c'est normal que le nombre de morts diminue chaque année.

Thomas Gauthier : Eh oui, le gars déforme des études comme on déforme la pâte à modeler. Dans une autre publication, alors que la Californie, la Sibérie, l'Amazonie, l'Australie et tous les “i” de la planète brûlent, il écrit que les feux ont diminué. Sous-entendu : votre changement climatique c'est de la foutaise.

Emmanuel Vincent : La manière dont un négateur du changement climatique va essayer de manipuler les gens, c'est d'utiliser des termes flous, par exemple : "les feux ont diminué". Oui mais en fait ça diminue uniquement parce que les feux agricoles ont diminué. C'est-à-dire qu'avant les gens mettaient beaucoup le feu dans leurs champs pour nettoyer à la fin de la saison de récolte et de moins en moins ça se pratique à l'échelle de la planète. Et quand on enlève les feux agricoles, on constate que la surface brûlée par les feux de forêt augmente beaucoup, en partie à cause du changement climatique.

Thomas Gauthier : Alors pour contrer ces sombres conneries ambulantes, Emmanuel Vincent a mis sur pied le site Climate Feedback. Avec son équipe, il traque les contenus en anglais qui parlent de science et de climat et qui font le buzz sur internet. Et il demande à des experts, des scientifiques qui ont un doctorat sur le sujet et qui ont publié dans les meilleures revues, de vérifier si ça tient la route. Verdict : l'article sur les feux de forêt par exemple est trompeur, celui sur les changements climatiques qui sauvent des vies est sans fondement. On t'a grillé monsieur le climato-sceptique, tu as écris un gros baratin ! Ensuite Climate Feedback demande aux auteurs de corriger leurs articles. Celui-ci par exemple prétendait que la grande barrière de corail allait très bien... Oups ! Les auteurs avaient “mal lu” l'étude. Ils ont modifié le texte.

Emmanuel Vincent : Donc ça, ça arrive dans 10-15 % des cas. Dans d'autres cas, ils nous ignorent; Et dans certains cas, ils nous attaquent en justice. Thomas Gauthier : Oh les affreux ! Bon alors Emmanuel Vincent et son équipe prennent des avocats. Mais surtout, pour que les fake news circulent moins, ils font leur rapport à Facebook. La plateforme les rémunère pour vérifier les infos sur le climat. Ce qu'ils vont faire, c'est qu'ils vont montrer la vidéo sûrement beaucoup plus bas dans le feed, ne plus mettre en avant ce contenu qui a été marqué comme faux ou trompeur. Et ce que fait Facebook, en plus, c'est qu'il rajoute une petite notification par dessus le post, une image grisée qui dit : "Attention, l'information est fausse". Facebook envoie comme ça des milliers de notifications suite au signalement des scientifiques. L'équipe vérifie aussi que Youtube retire les pubs sur les vidéos qui nient le changement climatique. Comme celle de ce charmant monsieur. Elle fait presque un million de vues. Il dit notamment que le niveau de la mer a toujours monté.

EXTRAIT TRADUIT : - Vous reconnaissez quand même que l'eau monte ? - Oui, l'eau monte depuis approximativement 20.000 ans.

Emmanuel Vincent : C'est une affirmation qui est trompeuse, si on s'en tient à ça, parce que, il y a 20.000 ans effectivement il y avait un maximum glaciaire. Donc le dernier âge glaciaire s'est terminé il y a 20.000 ans. Et donc entre il y a 20.000 ans et il y a 8.000 ans, le niveau de la mer a augmenté d'environ 100 mètres, parce que la glace fondait. Mais depuis 8.000 ans, le niveau de la mer est stable. Et maintenant que l'homme réchauffe le climat, le niveau de la mer recommence à monter. Ce qui s'est passé c'est qu'effectivement cette vidéo a été marquée comme étant trompeuse, partiellement fausse, sur Facebook et donc il y a moins de gens qui l'ont vue.

Thomas Gauthier : Par contre, sur Youtube, la vidéo garde toujours de l'argent avec la pub. Bouuuuuh ! A chaque fois, pour écrabouiller les erreurs ou les mensonges, l'équipe de Climate Feedback sort des schémas, des chiffres. Par exemple ce graphique pour prouver que c'est bien le CO2 qui cause le changement climatique. A la verticale les températures, à l'horizontale la concentration en CO2, mais 21 ans plus tard.

Emmanuel Vincent : Pourquoi ? Parce qu'il faut prendre en compte l'inertie thermique C'est comme quand je me mets dans une couverture : au début j'ai froid et petit à petit ça chauffe. Là c'est pareil. Si on rajoute une couverture sur la Terre, on va se réchauffer mais ça prend vingt ans pour que l'effet du CO2 se voie sur la température. Et donc quand on fait ça, on voit une corrélation pratiquement parfaite. C'est jamais une preuve à 100%. C'est ça la science, c'est qu'on élimine des hypothèses, on en valide d'autres. C'est à la fois une force, puisqu'on regarde tout et on n'est jamais sûr à 100%, mais c'est aussi une faiblesse dans le sens où les négateurs peuvent faire : “Mais vous n'êtes pas sûrs alors moi je propose quelque chose d'autre”.

Thomas Gauthier : Au total, depuis 2015, Climate Feedback a évalué plus de 300 contenus du web. Facebook a envoyé des dizaines de millions d'alertes à ses utilisateurs pour qu'ils réfléchissent avant de partager. Je suis épaté. Mais qu'est-ce qu'on pourrait faire d'autre pour que les fake news sur le climat circulent moins ?

Emmanuel Vincent : C'est premièrement d'informer les gens sur le fait que, quand ils arrivent sur internet, le contenu qu'ils voient peut provenir de n'importe qui, qui va dire n'importe quoi, sans vérification. La deuxième chose, ça serait, dans les médias justement, de faire en sorte que, de leur côté, ils fassent plus attention aux experts qu'ils interviewent. Et la troisième, c'est que les plateformes elles-même fassent aussi un travail qui consiste à ne pas seulement mettre le contenu en avant parce qu'il est viral, populaire et uniquement ça, mais mettent en avant préférentiellement des informations fiables.

Thomas Gauthier : Ça semble tellement simple, dit comme ça ! Mais j'ai comme l'impression que votre équipe n'est pas prête d'être au chômage, vue l'inondation de fake news. En tout cas maintenant, avant de partager une info scientifique complètement incroyable, je vais me poser deux trois questions : Qui me raconte les résultats de cette étude ? Est-ce que cette personne aurait intérêt à déformer les résultats ? Et sur ce, je vous dis à très bientôt pour d'autres vidéos avec des scientifiques qui luttent contre la désinformation. Et d'ici là, dopez votre esprit critique.

Réalisation : Hélène Seingier

Production : Fablabchannel, Universcience,en partenariat avec TV5 Monde et Phosphore/Bayard

Année de production : 2022

Durée : 7min50

Accessibilité : sous-titres français