Au Brésil, l'agriculture intensive fait des ravages.
C'est particulièrement le cas dans la région de Santarém, dans l'État du Pará, où se termine la BR 163, la fameuse route du soja.
Là-bas, la déforestation progresse et les petits producteurs luttent contre le rachat de leurs terres par l'agro-industrie.
- Ici, c'est bien détruit. Nous, on s’étend sur environ 2000 mètres, et après ce sont des champs, des plantations de soja et de maïs.
En à peine 20 ans, 80 000 hectares de monoculture ont été plantés dans la région, ce qui représente 60 % des zones non-forestières du territoire.
Dans un tel contexte, la municipalité de Belterra, au sud de Santarém, est devenue un lieu d'intérêt pour la recherche agronomique et forestière.
Sur place, des scientifiques collaborent avec les populations locales pour promouvoir des pratiques agricoles respectueuses de l'environnement, conserver les espaces forestiers et réfléchir ensemble à des futurs plus désirables pour le territoire.
Daniela Pauletto est ingénieure forestière à l'Université fédérale du Pará occidental. Depuis plusieurs années, elle s'intéresse de près aux systèmes agroforestiers. Son but : documenter les pratiques et mettre en avant les avantages environnementaux et sociaux de ce type de production.
– Ici, beaucoup de gens pratiquent la déforestation, et ceux qui font de la reforestation ne reçoivent pas de réelle reconnaissance. C’est bien plus simple de faire ce qu'on voit ici : retirer toute la forêt, toute la végétation, et planter une seule espèce ou deux. Ça, c'est plus simple.
Aujourd'hui, Daniela nous amène à la rencontre d'un producteur avec qui elle travaille depuis plus de sept ans, Francisco Ribeiro Batista, surnommé Chicão.
– Tu vois, Chicão vend beaucoup de choses.
– Vous voyez, tout est en association de cultures. Il y a de tout : noix de coco, cupuaçu, piquiá, là de l'avocat, de la banane, du cumaru. Celui-ci, c'est de l'acajou.
Sur ces 20 hectares de forêt acquis avec sa femme il y a maintenant 30 ans, Chicão en cultive sept, majoritairement des arbres fruitiers endémiques de la région.
– Si on devait compter chaque fruit ici, ça prendrait deux jours. Le système que j'ai mis en place ici permet d'avoir des fruits tout le temps. Les graines viennent de Belém, je fais moi-même les semis et ensuite je les plante. Et les semis que je fais pour moi, je les vends aussi aux autres. Je ne trompe personne, si ça a marché pour moi, ça marchera aussi pour les autres.
Stockage de carbone, variétés diversifiées et pérennes, restauration des couverts forestiers et des sols, les avantages écologiques sont nombreux. Ce type de culture demande certes un travail minutieux, mais elle n'a pas besoin de beaucoup d'eau ni d'intrants chimiques.
Et l'intérêt pour les producteurs ne s'arrête pas là.
– Pour moi, c'est une thérapie. Travailler dans la forêt a beaucoup amélioré ma santé parce que je travaillais comme camionneur. Je risquais beaucoup ma vie. Quand j'ai déménagé ici, ça a été une amélioration de 100 %. Ma santé s'est beaucoup améliorée. Rien que l'air qu'on respire ici.
Avec 16 autres producteurs, Chicão fait partie du programme PROSAF, porté par l'institut public IDEFLOR-Bio.
L'objectif est clair : favoriser la restauration de zones rurales abîmées en y développant des systèmes agroforestiers.
Pour Daniela, ces systèmes sont précieux, mais ils se heurtent à une sérieuse limite.
– Ce n'est pas encore une option pour cultiver sans subvention, c'est une option encore très difficile. Ici, c'est une propriété qui se démarque, qui bénéficie beaucoup de la lutte et l'engagement du producteur, mais ce n'est pas le système le plus rentable en Amazonie. La première chose que je voudrais obtenir, c'est que les données que nous collectons auprès des producteurs, qui montrent qu'ils ont une grande diversité, qu'ils stockent du carbone, leur soient restituées sous forme de reconnaissance monétaire.
Proche de la retraite, Chicão va bientôt vendre ses terres, en espérant qu'elles ne tombent pas aux mains des sojeros, les producteurs de soja.
Quelques kilomètres plus loin, en plein cœur de la ville de Belterra, on trouve un îlot forestier unique en son genre.
Le Bosque de Pesquisas, la forêt de recherche en français, est une parcelle expérimentale plantée par l'Embrapa en 1979.
Cet espace de 96 hectares est l'une des toutes premières zones de sylviculture au Brésil. Laissé à l'abandon pendant près de 40 ans, les études dans le Bosque ont repris en 2024.
– On a des projets de recherche variés ici. On a des parcelles de différentes espèces d'arbres indigènes et exotiques. L'objectif est de suivre le développement des espèces plantées. Cette zone de recherche contribue grandement à essayer de résoudre le problème actuel de la déforestation.
Il existe très peu de données scientifiques sur les arbres natifs du Brésil. Noyer d'Amazonie, angélim, parapara, andiroba… Ici, une dizaine d'espèces sont étudiées de près pour fournir des informations utiles à des projets de reboisement et de sylviculture dans la région.
Les relevés sont faits avec différents outils, notamment une sorte de catapulte appelée le BigShot.
– Quand on fait de la phénologie, il y a des arbres dont on ne voit pas les fleurs ou qu'on ne connaît pas et ça aide. En les récoltant, on sait à quoi ressemble le fruit, on sait à quoi ressemble la fleur. Le Bis Shot sert donc à collecter les feuilles d'un arbre.
– Cette recherche en phénologie vise à comprendre la dynamique de la forêt : si la floraison se maintient à la même période, si la fructification a lieu à la même période ou si on observe des modifications à cause de l'augmentation des températures. Un exemple : le noyer d'Amazonie, qui a commencé à produire hors saison.
Les études sur la parcelle vont bien au-delà des relevés phénologiques.
En partenariat avec Arthur Perroton, chercheur au CIRAD, Bruno Américo mène des entretiens avec les habitants et habitantes des quartiers voisins, le tout dans une perspective anthropologique.
On fait de l'anticipation, on essaye de penser avec les habitants locaux, de définir ce que serait un futur désirable, à la fois pour Belterra dans sa totalité, mais en mettant au cœur cette parcelle forestière. Et le but, c'est de l'inscrire vraiment dans les dynamiques sociales de la ville et de créer le plus possible d'attachement, d'en faire un commun.
– Aussi, tout autour de cette zone, il y a des plantations de soja et de maïs, et les locaux considèrent ce lieu comme une barrière qui empêche les pesticides d'atteindre leurs maisons.
Selon la FAO, le Brésil est le pays qui utilisait le plus de pesticides au monde en 2021. Environ 11 kilogrammes par hectare contre 2 en Europe et jusqu'à 19 kilogrammes par hectare pour le soja en Amazonie.
Dans ce contexte, une zone forestière en milieu urbain est un lieu de loisirs et de repos précieux pour les populations locales.
– Réfléchir à la restauration et la récupération des zones forestières va au-delà des questions purement environnementales, c'est aussi un acte politique.
Le travail d'Arthur et Bruno ne se limite pas à cette parcelle.
En utilisant des outils issus des sciences humaines et sociales, ils mènent des ateliers de recherche participative sur tout le territoire.
L'agricultrice Maria Irlanda de Almeida a participé à ces ateliers avec son association de femmes paysannes, Amabela.
– Ça a été un travail très productif. Nous participons toujours, il y a toujours des chercheurs qui viennent ici pour travailler avec nous, principalement avec Amabela, récemment.
– Moi, je suis accueilli à l'UFOPA, l'Université fédérale du Pará occidental.
À l'UFOPA et dans toutes les universités publiques brésiliennes, il y a, de par la loi, une obligation de faire ce qu'ils appellent de l'extension.
L'université est tenue de faire des programmes de science et aussi de travail avec des communautés locales.
L'idée étant d'inscrire l'université dans les dynamiques sociales et écologiques locales.
Impliquée dans de nombreux autres projets de recherche en agronomie sociale, Maria lutte contre l'agro-industrie à Belterra depuis plus de 20 ans.
– Nous sommes le fruit de la résistance, des femmes qui se sont organisées pour que nous restions sur nos terres, pour que nous continuions notre production, pour que nous vivions dans l'endroit que nous aimons et d'où nous tirons notre production de notre propre terre. C'est ce que je veux dire par là, c'est que nous ne sommes pas contre le développement, mais contre la manière dont il nous est imposé.
La collaboration entre scientifiques et populations locales a un double avantage. En plus de nourrir la recherche avec des données empiriques, elle sert de levier pour exiger des actions politiques concrètes.
Quelques exemples : l'obtention d'un décret pour limiter la vente des terres, des bourses universitaires pour suivre des formations agricoles et, tout récemment, un appui technique pour planter des jardins forestiers chez 10 femmes de l'association, dont Maria.
– Ici nous allons planter des arbres fruitiers, le terrain fait 15 mètres sur 50. Donc, on va faire un verger et des agroforêts sur cette partie-là. Aujourd'hui, nous investissons, demain nous récolterons les fruits de cet investissement. J'ai un rêve très fort pour le futur et il est en train de se réaliser.
Malgré les difficultés, les collaborations entre scientifiques et petits producteurs portent progressivement leurs fruits.
Avec la récente sortie des géants de l'industrie du moratoire sur le soja en Amazonie et la menace d'un accord commercial entre l'Union européenne et le Mercosur, ces recherches sont précieuses et contribuent à la lutte contre la déforestation et la promotion de pratiques agricoles durables dans le pays.