Le 26 août 2026, une vague de boue dévastatrice a frappé le Népal, résultant d'une lave torrentielle géante provoquée par l'effondrement d'une portion d'un glacier et de son socle rocheux. Ce phénomène naturel intense illustre la puissance destructrice des changements rapides dans les régions glaciaires liés au réchauffement climatique. Cette catastrophe souligne l'importance cruciale de la surveillance des glaciers face aux risques environnementaux.
- Le type de catastrophe qu'on vient de voir au Népal, on peut assez facilement imaginer que ça puisse se produire dans les Alpes européennes et éventuellement aussi dans les Alpes françaises. Alors, peut-être pas avec une ampleur aussi importante, mais dans la mesure où nos vallées dans les Alpes, en France, en Europe, elles sont très largement anthropisées, très largement habitées, même si un événement de ce type se produisait dans des proportions moindres, il pourrait y avoir également des impacts importants pour les infrastructures à l'aval.
Donc aujourd'hui, partout dans le monde, les glaciers de montagne sont en retrait. Donc ce recul des glaciers, il a un impact à différents points de vue, notamment vis-à-vis de la ressource en eau, vis-à-vis de ce qu'on appelle le fonctionnement hydrologique dans les bassins versants de montagne. Et un autre enjeu important, c'est celui des aléas d'origine glaciaire et donc des risques potentiels sur les infrastructures et sur les sociétés qui sont situées dans les vallées et donc à l'aval de ces glaciers. Donc une partie de mon travail consiste à aller faire des mesures sur le terrain pour suivre l'évolution des glaciers et l'évolution de potentiels risques qu'on peut avoir.
En France métropolitaine, Antoine travaille principalement sur deux types de risques. Il y a les risques liés à la présence d'eau. Il s'agit généralement de lacs qui se forment à l'avant, sur le dessus et à l'intérieur du glacier, lorsque celui-ci recule. Le risque principal est une vidange brutale du lac suite à la rupture de la digue naturelle qui le maintient. L'autre type d'aléa est lié au régime thermique des glaciers. Lorsqu'un glacier froid se réchauffe et devient tempéré, avec une température proche du point de fusion, il se peut que le glacier, ou une partie, se décroche brutalement de son socle. Cela peut entraîner des millions de mètres cubes de glace et de roche dans les vallées en contrebas, comme on a pu le voir au Népal.
- Donc à l'échelle des Alpes européennes, à l'échelle des Alpes françaises, aujourd'hui on voit qu'avec le recul des langues glaciaires, on a l'apparition d'un nombre assez important de lacs proglaciaires notamment. Donc ça, c'est un enjeu qui est assez fort. Après, l'avantage, j'allais dire, des lacs proglaciaires, c'est qu'on peut relativement facilement les détecter, soit à partir d'images satellites, soit à partir de photographies aériennes, et on peut aussi relativement facilement suivre l'évolution de leur surface et de leur volume en allant faire des mesures sur le terrain, des mesures de bathymétrie qui permettent de connaître le volume du lac et la forme, finalement, de la cuvette au sein de laquelle ce lac va se produire. Donc ça, c'est un aléa qui a tendance à devenir de plus en plus important, mais, encore une fois, qu'on peut relativement bien anticiper. D'autant plus qu'on peut aussi mettre en place des systèmes artificiels pour vidanger ces lacs quand on voit qu'il y a un risque important pour les infrastructures à l'aval.
L'autre aléa, qui est celui de l'évolution du régime thermique, ça, c'est quelque chose qui est quand même beaucoup plus complexe à suivre, parce qu'il faut connaître la température de la glace. Dans les Alpes françaises, notamment dans le massif du Mont-Blanc, on sait qu'il y a des zones où on pourrait avoir des déstabilisations de glaciers à haute altitude, qu'on appelle les glaciers froids. Il y a notamment les deux glaciers qui descendent depuis le sommet du Mont-Blanc, qui sont le glacier des Bossons et le glacier de Taconnaz. Et actuellement, au niveau de la chute de séracs du glacier de Taconnaz, vers à peu près 3 500 mètres d'altitude, on est à des températures qui sont de l'ordre de moins 1, moins 2 degrés, donc on est relativement proche du point de fusion. Avec l'évolution des températures dans les années et décennies à venir, il y a des zones qui pourraient passer d'un régime froid à un régime tempéré, et donc avec potentiellement des déstabilisations plus ou moins importantes de cette partie du glacier.
C'est à l'Institut des géosciences de l'environnement, dans l'unité de glaciologie, qu'Antoine analyse et travaille sur les prospectives des aléas glaciaires.
- Dans certaines configurations, comme c'est le cas ici au niveau du glacier de Taconnaz, on voit que le glacier franchit une zone très raide. On a ce qu'on appelle une falaise de glace, avec des chutes de séracs, des chutes de blocs de glace qui sont assez régulières. Alors ces chutes, elles entraînent parfois des avalanches, notamment pendant l'hiver. C'est pour ça qu'au niveau de la partie aval du glacier de Taconnaz, il y a un énorme système paravalanche qui a été mis en place depuis déjà plusieurs années. Ce qu'on craint aujourd'hui, c'est, avec l'évolution des températures atmosphériques, une augmentation des températures de la glace là où elle est justement froide, et qu'on ait un changement de régime thermique, qu'on passe de ce régime thermique froid à un régime thermique tempéré. Et dans ce scénario, on pourrait avoir une déstabilisation d'une partie du glacier.
Alors, on ne sait pas quel volume pourrait être impacté, mais aujourd'hui, les travaux qui sont conduits au laboratoire par tout un ensemble de collègues, c'est à la fois un suivi de ce régime thermique, pour voir comment la température de la glace évolue au cours du temps. Donc ça, ça implique des forages qui vont être faits à différents endroits sur le glacier. Dans ces trous de forage, qui sont faits sur l'ensemble de l'épaisseur du glacier, donc parfois plus de 80 mètres d'épaisseur, on va venir placer des capteurs de température à différentes profondeurs, qui vont permettre de mesurer la température dans la glace. Donc ça, c'est une partie des travaux, qui consistent finalement à suivre l'évolution de ce régime thermique.
Et l'autre partie, c'est de faire des simulations, simulations dans le futur, pour voir comment, à quelle vitesse, en fonction du réchauffement des températures atmosphériques, à quelle vitesse ce régime thermique va évoluer. Et différents scénarios aussi de volume de glace qui pourraient être déstabilisés par ce changement de régime thermique. Donc les scénarios vont de quelques centaines de milliers à plusieurs dizaines de millions de mètres cubes de glace qui pourraient être déstabilisés. Et en fonction de ces scénarios, il y a des collègues qui font des simulations de quel serait l'impact d'une avalanche, en fonction, encore une fois, du volume mobilisé, sur les infrastructures à l'aval. Sachant qu'à l'aval, on a la vallée de Chamonix, la vallée de l'Arve, avec évidemment l'autoroute qui donne accès au tunnel du Mont-Blanc, etc. Donc il y a des enjeux qui sont vraiment assez importants.
Depuis une dizaine d'années, il existe un plan d'action pour la prévention des risques d'origine glaciaire et périglaciaire, dont l'acronyme est le PAPROG. Ce plan a permis de faire l'inventaire des risques glaciaires au niveau français, puis de mettre en place un travail de suivi et de modélisation de scénarios pour différents secteurs déterminés comme préoccupants.
Voici par exemple la simulation d'une lave torrentielle en cas de vidange brutale du lac qui s'était formé à l'avant du glacier des Bossons et qui a été vidangé en 2023.
Ici, les glaciologues ont pu projeter une carte de l'évolution des températures mesurées à la base du glacier de Taconnaz, en prenant en compte un scénario catastrophe d'une élévation moyenne des températures de 4 degrés d'ici 2100. Il s'agit d'une vue zénithale calquée sur une vue satellite. On observe que le front du glacier, en haut à gauche, se réchauffe et s'approche du point de fusion. Plus on avance vers 2100, plus la zone du zéro degré augmente. Le risque de rupture thermique du glacier dans le cadre de ce scénario pessimiste est donc démontré par ce modèle.
- Un des grands atouts de ce plan d'action pour la prévention des risques d'origine glaciaire et périglaciaire, c'est que finalement il a été initié par l'État, en lien avec des laboratoires de recherche, en lien aussi avec les préfectures, notamment quand il y a des besoins d'actions concrètes, soit pour aller vidanger un lac qui serait menaçant, soit pour aller financer des travaux de suivi d'un ensemble de sites. On voit bien aujourd'hui qu'il y a ce besoin, finalement, d'aller travailler avec aussi les pouvoirs politiques, de manière à anticiper au mieux les conséquences de potentiels risques, en lien avec le besoin, finalement, de protéger les populations, protéger les activités, tout en ayant aussi le souci de l'impact écologique que pourra avoir l'ensemble de ces travaux.