Certains l'appellent la soucoupe, l’ovni. D’autres la comparent tout simplement à un œuf ! En réalité, c’est un laboratoire flottant unique au Monde.
A Lorient, on a suivi les préparatifs d’une expédition hors norme, 24 heures avant le départ, direction l’Arctique. Là-bas, les scientifiques vont affronter cinq mois de nuit totale et jusqu’à moins 45 degrés.
Vous allez comprendre que c’est un défi technique,
- C'est comme une espèce de petite ville flottante.
logistique,
- Les deux derniers mois, je reçois des palettes et des palettes d'instruments.
et scientifique.
- On est la dernière génération à pouvoir faire ça.
Mais surtout, c’est une aventure humaine où chacun va repousser ses limites. Bienvenue à bord de la Tara Polar Station.
TITRE : UNE EXPEDITION HORS-NORME EN ARCTIQUE
De l’extérieur, difficile d’imaginer que ce navire abrite 4 étages. Lui, c’est Romain Troublé, le directeur du projet. Il nous embarque dans un dédale de couloirs.
- Il y a un étage supérieur ici qui est tout le système de navigation et de timonerie. En dessous, on a l'espace de vie, la cuisine, l'infirmerie. Et puis le pont principal qui est le plus grand pont qui est dans la coque. Vous avez les cabines, l'habitation, les sanitaires et tous les laboratoires. Et en dessous encore, là, sous l'eau cette fois-ci, il y a encore un pont.
C’est ici qu’on retrouve une machinerie XXL. L’idée ? Assurer une autonomie pendant 500 jours !
- Il faut imaginer que le bateau, c'est une espèce de petite ville flottante. Donc il y a plein de systèmes. Il y a l'eau potable, par exemple. Il y a aussi, bien sûr, pour tous les gens, la partie évidente, la propulsion. Mais il faut aussi produire de l'électricité. Notre travail en tant que mécanos, c'est non seulement de réparer, c'est plutôt de maintenir pour éviter qu'il y ait des interventions correctives.
Ce navire a été pensé sur-mesure. Voici les images de sa construction, dans ce hangar à Lorient. La particularité principale du navire ? Sa forme ovale ! Et vous allez comprendre pourquoi. En fait, le capitaine va bloquer le navire dans la glace. Il va tout simplement se déplacer en dérivant.
- On va se faire accompagner sur les derniers milles par un brise-glace pour aller se faire prendre dans la banquise. Et après, là, on est en autonomie. On dit ciao brise-glace, on s'amarre à la glace et on espère tenir un an à un an et demi comme ça en dérivant. Ça fait comme un tapis roulant. Et nous, comme on est bloqués dans cette glace, on va bouger avec. Et les jours où il n'y a pas du tout de vent, c'est assez rigolo. Si je zoome sur la carte, vous voyez ce qu'il se passe. On va faire des tours sur nous-mêmes en fait. On va faire des boucles.
C’est ce que l’équipe a pu constater sur la banquise en Finlande. Ils ont pu tester les équipements, les protocoles scientifiques, de secours et surtout la capacité du bateau.
- Si on se retrouve dans des conditions avec de la glace qui casse et de la houle qui se forme, ces points du bateau sont très fragiles. Et donc, on a vu pour renforcer ça en chantier, pour trouver des moyens de bloquer ce safran quand on est dans la glace pour être sûr que... Parce que si on casse ce safran, tant qu'on est en dérive, c'est pas grave. Mais quand on va repartir pour rentrer à la maison, si on ne peut plus diriger le bateau, on sera bien embêté. Il faudra qu'on soit remorqué.
Tout ça pour un enjeu de taille. Étudier l’impact du réchauffement climatique en Arctique. Un territoire qui se réchauffe 3 à 4 fois plus vite que la moyenne mondiale. Là-bas, il n’y aura quasiment plus de banquise à la fin de chaque été d’ici 2045.
On est la dernière génération à pouvoir faire ça. On est la dernière génération à pouvoir quantifier, mesurer cet Arctique avant qu'il ne change complètement, comme l'ont dit les rapports du GIEC. Dans l'histoire de l'humanité, il y a eu trois bateaux qui ont dérivé dans la glace pendant un an, un hivernage complet.
Donc il y a très peu d'opportunités de passer du temps là-haut et d'avoir à bord du bateau des chercheurs qui analysent pendant un an, un an et demi, au fil de saison, ce qui se passe.
Les chercheurs veulent notamment comprendre ce qui se passe sous la banquise, avec les êtres vivants. Dans ce laboratoire, les 6 scientifiques réaliseront leurs analyses.
- La première chose qu'on veut faire, c'est les dénombrer. Dénombrer tous les organismes, de la bactérie jusqu'à des organismes qui font environ un centimètre. Et ça, on le fait à l'aide d'un ensemble d'instruments. Il y en a un ici qui s'appelle un cytomètre en flux. C'est le genre d'instrument utilisé dans les hôpitaux pour compter les globules rouges, les globules blancs qui a été développé dans le milieu médical, que nous, on utilise pour compter les bactéries et les micro-algues.
Mais la plupart du temps, les échantillons seront conservés pour être analysés au retour.
Donc on a une machine à bord pour produire notre azote liquide. C'est grâce à ça qu'on va pouvoir préserver, cryopréserver un certain nombre d'échantillons, notamment des échantillons pour du séquençage d'ADN. Donc en fait, à l'intérieur, ils sont équipés de racks qui vont nous permettre de conserver nos différents échantillons.
Sans ça, on ne peut pas partir en expédition puisque beaucoup, beaucoup de nos échantillons vont être conservés ici dans l'azote liquide.
En tout, plus de 200 protocoles vont être réalisés. Chacun a été sélectionné avec minutie. Il devra être réalisé dans un timing précis.
- On sait que, OK, on part sur la glace, on va faire des carottes de glace, mais tout ça, on sait que ça prend du temps. Il faut s'équiper, il faut préparer le traîneau pour qu'on va tirer sur la glace pour amener toute l'instrumentation. Il faut s'habiller, il faut prendre le fusil, il faut prendre sa radio de sécurité. Déjà là, vous avez perdu une heure de temps juste pour préparer le matériel pour aller sur la glace. Et ensuite, sur la glace, il fait froid, il faut vraiment optimiser vos gestes. C'est comme une chorégraphie qui se passe sur la glace entre les scientifiques. Chorégraphie qui va s'affiner au fur et à mesure du temps, bien évidemment.
À bord, 10 tonnes de nourriture, de quoi alimenter les expéditeurs. Eric Pelletier est spécialisé en génomique environnemental. Il va vivre une nuit polaire de 140 jours dans cet espace confiné.
- Il reste 2-3 petits trucs quand même. Il faut que l'on tienne un marathon, on va partir 9 mois. Il ne faut pas qu'on soit épuisé après un mois. L'absence de lumière va avoir un impact. On sait très bien qu'il y a une baisse de l'activité liée à cette absence de lumière, de la routine, l'ennui qui se pose, même si on a un rythme de travail intense.
- Bon voyage !
- Salut ! Ciao !
Ces expéditeurs devraient arriver dans l’océan arctique au cours du mois de septembre. Leur retour à Lorient est prévu seulement pour la fin de l’année 2027.