C'est sur la plage de Vert bois, à quelques kilomètres de la pointe de Gatseau, sur l'île d'Oléron, que nous avons rendez-vous avec Jean-Baptiste Libaud, hydrographe pour le département de la Charente-Maritime. Jean-Baptiste s'apprête à arpenter le profil de cette plage, qui retient l'attention des chercheurs et du département. Ici, l'érosion marine n'est plus une projection, mais une réalité mesurable. – Techniquement, on va se projeter sur notre écran afin de voir où commence le profil. On a 2005 en orange et 2023 en violet. On voit, en fin de compte, que le pied de dune a sensiblement reculé d'environ 200 m. Alors déjà, rien qu'en tant qu'observateur, on va dire annuel, même si on vient souvent sur ces plages, on se rend compte déjà des choses. Quand on voit tous les débris qu'on a sur la plage, ça indique déjà qu'on a eu beaucoup, beaucoup d'énergie. Et pourquoi cette plage ? Elle est symptomatique de l'évolution du trait de côte et surtout de son recul. Il est surtout ici. Car à l'origine, on voit, il y avait une route. On a même encore des câbles d'alimentation qui sont présents ici. Et en fin de compte, à peu près là où on voit le pêcheur, ici, il y avait un rond-point. Il y avait un rond-point jusqu'en 2005-2006. On peut le voir sur les photos aériennes. En France, le littoral recule. Chaque année, la mer gagne du terrain, grignotant plages, falaises et dunes, effaçant peu à peu des paysages que l'on croyait immuables. De la côte atlantique à la Manche, en passant par la Méditerranée, l'érosion côtière s'accélère. Selon les données scientifiques, près d'un quart des côtes françaises sont en érosion, un phénomène amplifié par l'élévation du niveau de la mer. Parmi les territoires exposés, le département de la Charente-Maritime se distingue comme l'un des littoraux les plus fortement touchés d'Europe. Ces dynamiques d'érosion sont suivies et analysées de près par Éric Chaumillon, géomorphologue et chercheur spécialisé dans l'évolution des littoraux. – Effectivement, la mer monte. Sur la dernière décennie, on est à plus de 4 mm par an. Ça fait quand même 40 cm par siècle. Donc c'est énorme, en fait. C'est vrai que la Charente-Maritime a une spécificité parce que non seulement elle est en plein Golfe de Gascogne et donc effectivement, c'est une zone tempétueuse. Et en Charente-Maritime, on n'a ni les roches, dans bien des cas, ni les côtes hautes. Donc on a des côtes de faible altitude, des côtes sédimentaires, extrêmement vulnérables aux fortes vagues qui viennent du large. Et donc on a en plus, le dernier paramètre que je n'ai pas indiqué, des côtes qui sont à proximité des embouchures. Alors qu'est-ce que c'est ? Ça peut être une embouchure d'estuaire. Et donc dans ces embouchures, les dynamiques sédimentaires sont encore plus fortes que sur une plage éloignée de l'embouchure, une plage normale. Avec tous ces paramètres, on a des taux d'érosion extrêmement importants. Alors ces taux extrêmement importants, ils sont absolument colossaux, puisqu'on a des valeurs moyennes sur ces secteurs de 6 mètres par an de recul. 6 mètres par an de recul, j'insiste. C'est beaucoup plus que les érosions même fortes à l'échelle de la France, qui sont souvent qualifiées de fortes à partir d'érosions de 1 à 2 m par an. Donc c'est beaucoup plus fort. Et puis, sur certaines années, quand c'est particulièrement tempétueux, c'est extraordinairement fort. C'est-à-dire que c'est des taux de recul qui dépassent les 10 mètres par an. Et on a même un record absolu. On a un recul sur une année à 60 mètres de plage qui a été perdue en une seule année. Donc quand on a des plages qui s'érodent à 6 m par an en moyenne, voire plus, ça veut dire qu'il y a d'autres paramètres. Ces autres paramètres, c'est la dynamique sédimentaire, qui est essentiellement liée aux vagues. C'est-à-dire que ce sont les vagues, les agents dominants de l'érosion côtière. – Donc là, je vais aller me diriger vers le profil que j'ai à l'origine. À l'origine, celui qui a été créé et défini au milieu des années 2000. Le trait de côte... est ici, en 2005. Et si on regarde... là-bas, actuellement, la dune, le trait de côte, se situe au niveau des laisses de mer qu'on peut voir, regardez les arbres. La forêt est touchée, la forêt s'efface. En 2005, on avait vraiment la dune ici. Le GPS va se mettre en route, et c'est parti. Ce profil, en fin de compte, je vais aller juste qu'à la rupture de pente de la dune, en fait. Enfin, si on peut l'appeler "dune", si on regarde bien, elle n'existe pratiquement plus, en fait. C'est là où on voit vraiment que la côte recule très sensiblement ici. Là, on devrait même avoir, à cet endroit-là, une butte, en fait, qui symboliserait vraiment la limite du trait de côte. Moi, je suis vraiment en dehors de ma zone de prospection normale. Là, je vais aller jusqu'ici. Pour pouvoir définir la limite de cette pseudo rupture de pente qu'on n'a même plus, d'ailleurs. Les données mesurées par Jean-Baptiste partiront au laboratoire LIENSs de La Rochelle. Éric Chaumillon et son équipe vont recouper ces informations avec l'étude des sédiments et de la morphologie des côtes. – Ça, c'est des photos qui sont prises dans le Sud d'Oléron. On voit très bien que ce n'est plus la plage qui s'érode, mais c'est ce qu'on appelle le front de dune. Et donc c'est terrible parce que le front de dune, c'est en fait la partie la plus sensible parce que le sable qui constitue la dune est plus fin que le sable de plage. Là, c'est vraiment l'île d'Oléron en train de disparaître, clairement. Là, il y a moins de falaises à cause de plein d'overwash successifs. Donc, il n'y a quasiment plus de dunes. Aux endroits où la dune subsiste, on va voir le régime de collision. Il y a les vagues qui vont rentrer, qui vont percuter la dune. Et puis, on voit que ça s'érode. Il y a les arbres qui tombent dans l'eau. Enfin bref, extrêmement spectaculaire. Ce qui est intéressant aussi, c'est qu'on voit que ce n'est pas toutes les vagues. C'est une certaine catégorie de vagues. On a une périodicité plus basse que les périodes des vagues. Donc les vagues, elles arrivent, grosso modo, en moyenne, toutes les 12 secondes, quelque chose comme ça. Et puis, de temps en temps, il y a une vague plus grosse. Toutes les 2, 3 minutes. Et c'est celle-là qui va faire mal. Il faut attendre. Voilà, par exemple, celle-là... Crack ! Voilà vraiment le régime de collision. Ah ouais ! Hop, l'overwash, là. – En été, les conditions sont généralement plus calmes. Les vagues de faible énergie favorisent le transport et le dépôt du sable sur la plage. C 'est une phase d'accrétion. Le profil de la plage s'adoucit, et le littoral peut s'élargir. En hiver, les tempêtes génèrent des vagues plus hautes et plus énergétiques. Elles arrachent le sable de la plage et le transportent vers le large, où ils forment des bancs sous-marins. C'est une phase d'érosion. La plage s'abaisse et se rétrécit. Ce cycle saisonnier est un fonctionnement naturel du littoral. Toutefois, avec l'augmentation du niveau de la mer et la récurrence des fortes tempêtes hivernales, les pertes ne sont plus compensées par les apports estivaux. Le recul du trait de côte devient inéluctable. Le département de Charente-Maritime a réalisé de nombreuses digues pour limiter le recul sur son littoral. Sébastien Pueyo, chef du service ingénierie du département, assure les projets de digues anti-érosion présents sur le territoire. – Là, on est sur un aménagement qui va permettre de fixer le trait de côte et stopper l'érosion, éviter qu'on ait un recul et que ce recul vienne attaquer... On a une voie ferroviaire juste derrière, à vocation touristique. Donc là, ici, le parti pris a été fait, dans les années 80-90, de venir créer un ouvrage dur pour fixer ce trait de côte et protéger cette infrastructure-là. C'est vraiment une dynamique partenariale qui est engagée sur la gestion des risques littoraux en Charente-Maritime, entre le département, les communautés de communes, les communautés d'agglomération et l'État. La plupart des digues que l'on observe sur les côtes du littoral sont en fait des digues anti-submersion. Ces ouvrages agissent comme un barrage pour protéger les infrastructures et les habitants qui vivent sur les basses terres à proximité du bord de mer. – La mer qui monte, on ne peut pas appuyer dessus, il n'y a pas de solution. Et avec un océan globalement plus haut, ces niveaux extrêmes sont atteints plus souvent, donc les vagues attaquent plus fréquemment le haut de plage, la dune, parfois même débordent, et donc on va avoir des érosions exacerbées, et il va falloir se préparer à ça. Et donc finalement, l'option la plus raisonnable, c'est d'arrêter de construire à proximité de la côte. Là, on comprend qu'on ne va pas pouvoir tout protéger. Le monde scientifique est là pour dire : "OK, mauvaise nouvelle, mais il existe une bonne nouvelle : les solutions fondées sur la nature." Les écosystèmes littoraux, les dunes, les plages, les zones humides littorales, les mangroves, les récifs, je ne vais pas tous les citer, offrent des capacités d'autoprotection par rapport aux tempêtes, par rapport aux tsunamis, par rapport à l'élévation du niveau des mers, et la seule condition pour que ces services soient rendus, c'est de protéger ces écosystèmes. En plein cœur de la Rochelle, un marais urbain a été sauvegardé pour permettre à la nature de jouer son rôle en cas de submersion marine. L'eau de la mer pourra naturellement remplir le marais au lieu de stagner en zone urbaine. Pour éviter de futures catastrophes et limiter les impacts humains et économiques, les chercheurs nous montrent qu'il est indispensable d'anticiper dès aujourd'hui l'aménagement du littoral, afin de faire face à une érosion et à une élévation du niveau de la mer inéluctables dans les prochaines décennies.