Lorsque vous vous envolez vers les tropiques, il n'y a pas que les plages de sable blanc. Il existe un territoire moins connu et qui pourtant est d'une importance capitale. C'est la mangrove. Elle joue un rôle fonctionnel très important de protection, de barrière et de protection des côtes contre la houle, contre l'érosion. Ces forêts immergées, poussant entre eau douce et eau salée, protègent les côtes de la montée des eaux. Et pourtant, pollution et urbanisation les mettent en péril. On a perdu sur cette zone-là presque 10 hectares en 10 ans, rien qu'avec l'apport d'eau douce trop massif provenant du bassin versant. Mélanie Hirtemann est écologue, spécialiste des mangroves et fondatrice du cabinet d'études environnementales Nature et Développement. Elle travaille chaque jour à étudier cet écosystème pas comme les autres sur un territoire bien précis : la Martinique. Et ce n'est pas un hasard. La Martinique, ce qui est intéressant avec ce territoire, c'est d'abord qu'il est situé au cœur de l'arc des Petites Antilles. Et ça, c'est déjà très important parce que ça va constituer des ponts pour la biodiversité entre le continent américain nord et le continent américain sud. En Martinique, il y a 63 mangroves recouvrant une très grande partie du littoral. La plus grande se trouvant à l'est, dans la baie de Genipa. On la voit ici, elle fait 1 200 hectares d'un seul tenant. Elle est très importante pour la richesse, la diversité des habitats de mangrove et surtout l'accueil de la faune, parce qu'elle accueille presque 200 espèces d'oiseaux. On va avoir un vrai relais d'île à île. Réserve de biodiversité et rempart contre la montée des eaux sur les îles, les mangroves sont extrêmement précieuses. Mais pollution, urbanisation et changement climatique les mettent en péril. Le travail de Mélanie est d'observer et cartographier ces mangroves afin de faire un bilan de leur état en Martinique. On ne sait pas dire quel type de faciès va freiner le plus, quel type de faciès va être le plus efficace contre cette houle. L'intérêt de cette étude, c'est de recueillir un certain nombre d'indicateurs, de bioindicateurs de la structure de la mangrove. Sa première mission de la journée se passe sur la fameuse mangrove de la baie de Genipa. Ici, on est sur une mangrove Rhizophora mangle. Ça, c'est le nom latin pour exprimer le palétuvier rouge. Aux Antilles, et notamment en Martinique, on a cinq espèces de palétuviers. Les palétuviers rouges, les palétuviers noirs, les palétuviers gris et les palétuviers blancs. L'idée de ces mesures est de comprendre quel type de palétuvier et quel type de paysage est le plus efficace pour lutter contre la montée des eaux. Alors, 2 mètres, 3 mètres. Pour ça, Mélanie et son équipe délimitent une parcelle de 10 mètres sur 10 mètres. Et ensuite, au sein de cette parcelle, on va étudier la structure et la composition de la mangrove. Le travail de longue haleine commence. À l'intérieur de cette parcelle, elle va compter le nombre d'arbres et va décrire précisément chacun d'eux. On va mesurer le diamètre à DBH, c'est-à-dire 1 mètre 30 à peu près du sol, le nombre de racines et le diamètre des racines pour en faire une moyenne. Et tous ces indicateurs vont nous servir ensuite à illustrer un modèle. La mesure du tronc, toujours à la même hauteur, permet de pouvoir comparer les arbres et les territoires du monde entier. L'état de santé de l'arbre est ensuite enregistré ainsi que son inclinaison. Et surtout, élément essentiel chez les palétuviers rouges, il faut compter les racines échasses. Elles sont faciles à repérer, car elles sont au-dessus du sol. Pourquoi on mesure et les troncs et les racines ? D'abord, pour calculer la force de frein de l'eau sur les racines, ça, c'est sûr, mais aussi parce que ça nous donne une indication sur la possibilité de pouvoir lutter contre l'érosion. Parce que les racines, quel rôle elles vont jouer ? Ces racines échasses, elles ont un grand rôle dans la rétention du sédiment. Donc, plus normalement, on a de racines, plus on lutte contre l'érosion. Toutes ces informations seront ensuite transmises au BRGM afin de réaliser une cartographie et un modèle de la mangrove martiniquaise. Mélanie et ses équipes rejoignent ensuite un autre terrain de mangrove. Ici, les palétuviers ne sont plus rouges, mais noirs. Là, on arrive sur un autre type de faciès. On arrive sur un faciès qui est beaucoup plus en amont du faciès Rhizophora, c'est-à-dire à palétuvier rouge que l'on voit en front de mer. Et ces arbres palétuviers noirs, on les reconnaît aussi facilement parce qu'ils ont énormément de pneumatophores. Ces drôles de tubes qui jonchent le sol comme des racines tuba permettent à l'arbre de respirer à travers un sol imbibé d'eau. En Martinique, ce sont ces habitats-là, Avicennia, en tout cas à palétuvier noir, qui sont les plus menacés sur le territoire par la construction et l'urbanisation, et aussi l'apport des eaux douces au pluvial. Là, je vais faire une mesure de salinité de l'eau de surface de façon à pouvoir suivre et vérifier combien de sel il y a ici. J'utilise pour ça un outil simple et très efficace qu'on appelle un réfractomètre. Il ne fonctionne que grâce à la quantité de sel qu'il va y avoir dans le liquide qu'on y met. Et plus c'est salé, plus la lumière sera déviée. Donc là, je peux lire directement. Ici, évidemment, on connaît ce problème-là et c'est pour ça qu'aussi on étudie cette zone, c'est que la salinité de l'eau de surface ici est à zéro. Et en arrière mangrove, ici, on devrait trouver des 60 à 70 pour mille. Toute l'eau douce qui provient de la non-infiltration liée à l'artificialisation des sols, à l'urbanisation, etc., va se retrouver dans ces faciès-là. On a un vrai problème qui s'établit et qui va perturber le milieu. Allons voir sur le terrain les conséquences directes de ce manque de salinité sur la mangrove martiniquaise. On peut voir l'ancienne zone où il y avait de la mangrove, mais l'eau douce qui est arrivée en trop grande quantité a favorisé la pousse de l'herbe de Guinée. Et ça, ça a stoppé la régénération. Ça a empêché physiquement la régénération des petites plantules de palétuvier noir. On a perdu sur cette zone-là presque 10 hectares en 10 ans, rien qu'avec l'apport d'eau douce trop massif provenant du bassin versant. Faute de sel, la mangrove périt, mais heureusement, ce n'est pas une fatalité. Tout le travail de l'équipe de Mélanie permet de faire des recommandations afin de lutter contre ce phénomène. On met en place des protocoles qui vont être adaptés à cette situation. En l'occurrence, on replante ici une essence, voire deux, d'arbres qui ne sont pas forcément des arbres de mangrove, mais qui sont des arbres de forêt marécageuse. Et ces forêts marécageuses, elles ont la possibilité de pousser dans de l'eau douce. Et l'idée, c'est qu'en plantant cette forêt à Pterocarpus, à manglier médaille, on pompe l'eau douce pour éviter qu'elle aille ouvrir encore plus les mangroves qui sont existantes. Ces plantations sont suivies de près par Mélanie. Elle réalise régulièrement des prélèvements de sol afin d'en mesurer la quantité de polluants et la salinité. Et ces actions semblent fonctionner. Quatre ans après la plantation de ces arbres, les premiers résultats semblent prometteurs. Ces mangliers médailles poussent encore dans de l'eau douce et on voit que le sol s'est stabilisé, qu'il a commencé à s'assécher. Et surtout, ce qu'on remarque, c'est que l'ombre s'est faite comme on l'avait prévu et du coup, l'herbe de Guinée dessous n'est plus. Les travaux comme ceux de l'équipe de Mélanie sont essentiels sur ce territoire, car prendre soin de la mangrove martiniquaise, c'est préserver une biodiversité riche, mais aussi l'île et ses côtes. Ce qu'il faut comprendre, c'est que les mangroves, elles sont fonctionnelles et utiles que si ces habitats sont eux-mêmes en bon état et fonctionnels. Or, en Martinique, ce sont ces habitats-là qui sont les plus menacés sur le territoire par la construction et l'urbanisation, et aussi l'apport des eaux douces, eaux pluviales.