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Guerre en Ukraine : quelles conséquences sur nos choix énergétiques ?

La guerre en Ukraine aura-t-elle un impact sur nos choix énergétiques futurs, et plus particulièrement sur le nucléaire en Europe et en France ? Christian de Perthuis, économiste, fondateur de la chaire Économie du climat à l’université Paris Dauphine, nous livre son point de vue.

Pour aller plus loin, lisez notre enquête : Quelle place pour le nucléaire dans la transition énergétique ?

Réalisation : Marie Brière de la Hosseraye , Olivier Boulanger

Production : Universcience

Année de production : 2022

Durée : 13min55

Accessibilité : sous-titres français

Guerre en Ukraine : quelles conséquences sur nos choix énergétiques ?

La guerre en Ukraine a un impact fort sur le système énergétique, car elle a fait remonter très rapidement les prix des énergies fossiles : le prix du gaz, c'est connu, le prix du pétrole et celui du charbon. Donc le premier impact de ce conflit sur les choix énergétiques en Europe, va être de répondre à cette dépendance à l'égard des énergies fossiles, et surtout celles importées de Russie. En l'état actuel des choses, l'Europe dépend à 30% de la Russie pour son approvisionnement en charbon. Elle dépend à moins de 35% de la Russie pour ses approvisionnements en pétrole, en partie sous forme de pétrole brut, mais surtout de produits transformés, notamment le Diesel, importé de Russie. Et la plus grosse dépendance, c'est celle par rapport au gaz naturel : 40% des approvisionnements européens viennent de Russie. Pour réagir à cette situation, et dans une optique à long terme, l’U.E. va accélérer sa sortie de la dépendance à l'égard de la Russie, en commençant par le charbon. Il existe des sources alternatives assez faciles à trouver. Ensuite, le pétrole et enfin le gaz qui constituera probablement la durée la plus longue. Ceci va avoir de fortes implications sur des choix à faire en matière d'investissement énergétique et en matière de gestion de la demande d'énergie. Du côté de la demande d'énergie, si l'on veut réduire vite la dépendance à l'égard des énergies fossiles, il faut accélérer les efforts d'économie d'énergie, à la fois sur l'efficacité énergétique et aussi sur la sobriété énergétique. C'est le premier point : on assiste à une accélération des politiques en Europe sur la gestion de la demande. Il s'agit en partie de choix délibérés de politique publique et aussi de choix contraints. Lorsque le prix de l'énergie augmente, les ménages et les entreprises sont contraints d'économiser l'énergie, ce qui a un coût pour la croissance. À plus long terme, on peut se demander si ce nouveau contexte énergétique va uniquement accélérer la transition vers des énergies bas carbone ou aussi accélérer des investissements dans d'autres sources d'énergie fossile, puisque lorsque le prix du gaz ou le prix du pétrole est élevé, ceci peut inciter à des investissements pour extraire plus de pétrole ou de gaz. Dans la majorité des cas en Europe, on accélère les investissements vers les énergies décarbonées, car il y a relativement peu de gisements d'énergie fossile en Europe. Ceci va donc plutôt contribuer à accélérer la transition énergétique. En ce qui concerne le rôle du nucléaire, il faut être conscient qu'en Europe, on a une mosaïque assez étonnante. Près de la moitié des pays européens n'ont pas d'énergie nucléaire. Et parmi les pays qui n'en ont pas, la plupart ne souhaite pas y accéder, sauf un pays : la Pologne, qui souhaite investir dans le nucléaire. Ensuite, en Europe de l'Ouest, parmi les pays qui ont le nucléaire, la quasi-totalité a décidé d'en sortir progressivement : l'Allemagne, la Belgique, la Suède. Il reste deux pays qui ont une situation assez différente : c'est le Royaume-Uni et la France qui n'ont pas encore fait le choix de continuer la sortie du nucléaire ou réinvestir dans un nouveau nucléaire. Voilà à peu près la situation. Je ne pense pas que le conflit en Ukraine accélèrera les investissements dans le nucléaire à cause de la représentation collective des risques nucléaires. Vous avez vu que pendant le conflit, l'armée russe a rapidement pris le contrôle du site de Tchernobyl, puis de la plus grande centrale nucléaire en Europe. Ceci montre que l'industrie nucléaire est une industrie à risques. Des risques qui sont liés à l'exploitation des centrales, avec des risques d'accident bien connus, mais aussi des risques liés à la gestion des déchets nucléaires, avec les problèmes de radioactivité, les risques de dissémination, et les risques liés aux conflits armés. Il me semble que le plus probable, c'est qu'en Europe comme en France, la guerre en Ukraine va accélérer la transition énergétique vers plus de sobriété, vers plus d'énergie bas carbone, mais je ne pense pas qu'elle accélèrera les investissements dans le nucléaire. La situation de la France en matière d'énergie nucléaire est très particulière. Première particularité : nous sommes le seul pays au monde à tirer environ 70% de notre électricité de réacteurs nucléaires. Deuxième particularité, assez méconnue : le programme électronucléaire français lancé après le premier choc pétrolier dans les années 1980, a été une vraie réussite industrielle, car on a construit un parc de 58 réacteurs nucléaires en une dizaine d'années. Ces parcs étaient initialement conçus pour une durée de 40 années. Mais aujourd'hui, la durée de vie d'une centrale n'est décidée ni par le gouvernement, ni par l'exploitant, mais par l'autorité de sûreté nucléaire. Il n'y a donc pas de fin de vie légale d'une centrale nucléaire. L'autorité de sûreté nucléaire, au bout de 40 ans, délivre ou pas une autorisation de fonctionnement pour 10 années supplémentaires, etc. Donc on est face à une situation où 40 ans après la décennie 1980, donc durant la décennie 2020, une grande partie du parc existant va arriver à 40 ans. Elle va bientôt dépasser cette période et la première question qui se pose, c'est : faut-il arrêter ces centrales ou prolonger leur exploitation ? Cette question est très importante parce que si on veut prolonger l'exploitation d'une centrale après 40 ans, il faut réinvestir dedans. Et ce n'est pas un petit investissement. Ce sont de très gros investissements pour pouvoir continuer à assurer l'exploitation des centrales pendant un certain temps. Les investissements nécessaires pour prolonger les centrales nucléaires de 10 à 20 ans, suivant les cas, représentent un montant de 50 milliards. Cet investissement est-il rentable ? Oui, cet investissement est rentable, car les centrales âgées de 40 ans sont totalement amorties et les coûts de fonctionnement modérés, car le coût du combustible est faible dans une centrale nucléaire. Ça, c'est le premier choix à faire. Et jusqu'à présent, on ne l'a pas clairement posé dans les années passées. Le deuxième choix est de savoir ce qu'on met à la place des réacteurs ou des centrales nucléaires, une fois qu'on les ferme. Même si on les prolonge jusqu'à 40, 50, voire 60 ans, au bout d'un moment, il faut fermer le réacteur nucléaire. Là, il y a deux philosophies possibles : personne ne veut remplacer ces réacteurs par des moyens de production fonctionnant à partir des fossiles. On a donc le choix entre des réacteurs nucléaires et des moyens décarbonés de produits d'électricité, voire pas de moyen si on arrive à faire assez de sobriété énergétique. Donc là, on a deux options : premièrement, quand les centrales arrivent en fin de vie, on ne les remplace pas par de nouvelles centrales, mais par des moyens décarbonés. Une autre option consiste à dire qu'on va remplacer ces centrales par d'autres moyens nucléaires et là, il y a deux voies possibles : soit on fait des successeurs aux réacteurs nucléaires de type EPR, le type de Flamanville, qui sont de très gros réacteurs d'une puissance de plus de 1,7 gigawatt. Les premiers réacteurs faits dans cette technologie-là sont extraordinairement coûteux, car on sait que le kilowattheure produit à Flamanville, d'après la Cour des comptes, sera de 110 à 120 euros par kilowatt, soit le kilowattheure le plus cher. Donc il y a d'autres voies possibles pour le nucléaire post-réacteur actuel qui serait la voie des SMR, des petits réacteurs modulaires. Cette technologie a déjà été développée à l'extérieur de la France, en Russie et aux États-Unis, et EDF y travaille. Selon certains, ces réacteurs modulaires seraient une solution moins coûteuse et moins dangereuse que les grands EPR. Donc voilà l'éventail des choix. Il va falloir faire ces choix, qui ont jusqu'à maintenant été retardés dans les quinquennats précédents. Et le problème, en matière de nucléaire, c'est que les choix faits aujourd'hui seront contraignants pour des décennies. Car si on choisit de construire un réacteur nucléaire et de l'exploiter, sa durée d'amortissement est d'au moins 30 à 40 ans. Les choix faits dans la décennie 2020 vont très fortement impacter le système énergétique jusque vers 2060. Dans les choix énergétiques, la question des prix et des coûts de production est cruciale. Mais elle est difficile. On peut dire que le coût de production des énergies renouvelables a extraordinairement baissé au cours des deux dernières décennies, notamment durant la dernière décennie. Aujourd'hui, la façon la moins coûteuse de produire de l'électricité ce sont les panneaux photovoltaïques, ainsi que l'énergie éolienne. Ce n'était pas vrai il y a 10 ou 20 ans. Donc ce contexte est nouveau. Bien évidemment, lorsqu'on augmente la part des sources renouvelables dans le système électrique, se pose la question de l'irrégularité de la production, l'intermittence soleil / pas de soleil, vent / pas de vent. Il faut donc investir dans le stockage et dans la gestion des réseaux, donc c'est un investissement de plus. Mais le coût du stockage de l'électricité par batteries a baissé. D'où les récents véhicules électriques avec batteries embarquées. Avant, on n'avait pas assez d'autonomie. Donc ça, c'est un premier volet. Dans tous les scénarios de décarbonation à long terme, notamment ceux de l'Agence internationale de l'énergie, on accélère l'investissement dans les énergies renouvelables, en raison de la baisse des coûts. Du côté du nucléaire, on a un paysage de coûts différent. Le coût du kilowattheure produit par les anciennes centrales est assez faible car ces centrales ont été construites pendant les années 1980, avec une technologie assez simple, et surtout reproduite à l'échelle de 58 réacteurs. Aujourd'hui le coût du kilowattheure du nucléaire ancien est donc assez bas. Le coût du nouveau nucléaire, celui de l'EPR à Flamanville, mais c'est pareil avec l'EPR en Finlande ou les deux EPR en Chine, est beaucoup plus élevé parce que contrairement aux énergies renouvelables, l'énergie nucléaire n'a pas baissé dans les années 2000 et 2010. Au contraire, il a augmenté à cause des difficultés industrielles rencontrées notamment sur le chantier des nouveaux EPR. On a donc un phénomène de ciseau très défavorable au nucléaire en termes de coûts, puisque les coûts des énergies décarbonées hors nucléaire sont en forte baisse, alors que le coût du nouveau nucléaire est plutôt en hausse.

Réalisation : Marie Brière de la Hosseraye , Olivier Boulanger

Production : Universcience

Année de production : 2022

Durée : 13min55

Accessibilité : sous-titres français