Interviews Diffusé le

Plaidoyer pour le carbone

Le carbone est l’incarnation du mal dans notre société moderne polluée. Pourtant, il est à l’origine de la vie et donne encore lieu à de nouvelles découvertes. Décarboner le monde, oui ! Mais à condition de ne pas oublier les facettes positives de cet élément chimique irremplaçable. 

Une interview de l’historienne des sciences Bernadette Bensaude-Vincent à l’occasion de la sortie de son livre « Carbone, ses vies, ses œuvres » (éd. Seuil, 2018).

Réalisation : Barbara Vignaux

Production : Universcience

Année de production : 2019

Durée : 4min56

Accessibilité : sous-titres français

Plaidoyer pour le carbone

J'ai écrit un livre dessus, mais je ne peux pas dire ce qu'est le carbone. Il est tellement multiple. Connu depuis l'Antiquité, le carbone occupe une place enviable dans le tableau périodique des éléments. Bien que beaucoup étudié, il donne encore lieu à des découvertes. Le mode d'existence du carbone est vraiment multiple. À l'état de corps simple, il peut se présenter sous des formes radicalement différentes. Soit comme diamant qui est le symbole de la dureté et de l'éternité. Ou bien de graphite qui se laisse effeuiller, ou de ces magnifiques ballons de foot que sont les fullerènes découverts à la fin du XXe siècle. Ou les nanotubes qui sont aussi des cavités. Donc, il se présente sous toute sorte de formes. Et surtout, le secret du carbone, à ma connaissance, c'est unique. Il est capable de se lier à lui-même. La liaison C-C, la liaison carbone-carbone est à l'origine d'un grand nombre de composés organiques. C'est le secret du carbone, le secret de la vie en fait. Ce sont des liaisons très robustes entre carbone-carbone. Et autour, il peut y avoir d'autres atomes qui se greffent, parce qu'il lui reste encore des bras ou des liaisons. Et il peut s'accrocher avec des hydrogènes, des oxygènes, etc. Mais c'est ça qui fait que le carbone à lui tout seul a une chimie appelée chimie organique. C'est en fait la chimie du carbone. À ma connaissance, aucun autre élément n'est candidat pour avoir sa propre chimie. Économie zéro carbone, décarbonner, on a l'impression que notre civilisation est en devoir de décarbonner. Alors que l'origine de la civilisation, c'est le carbone. Et c'est aussi l'origine de la vie. Le carbone est un élément qui est dans tous les composés organiques, qu'ils soient végétaux ou animaux. Le carbone, c'est aussi le squelette de l'ADN qui est fait avec des sucres, donc du carbone. Quand on dit "décarbonner", c'est le paradoxe, on se réfère à une seule forme de carbone, qui est le CO2, le dioxyde de carbone qu'on appelait autrefois air fixe ou acide carbonique. C'est une sorte de diable qu'on a sorti de sa boîte car le carbone à l'état d'énergie fossile est enfoui sous terre. Dans notre grande "non-sagesse", on a extrait le charbon et le pétrole de la terre, et on les a libérés dans l'atmosphère sous forme de dioxyde de carbone. Tout le problème est là. Maintenant, on voudrait faire rentrer ce diable dans sa boîte et trouver des puits de carbone pour essayer de respirer enfin un air plus sain pour nous parce que le taux de CO2 devient alarmant aujourd'hui dans la plupart des villes en particulier. Sous forme de nanotubes ou de graphènes, le carbone contribue à des matériaux ou à une énergie plus sobre. C'est le paradoxe intégral. Le carbone est le problème, c'est le mal dont on voudrait se débarrasser. Mais c'est aussi le remède d'une certaine façon, puisqu'on a inventé cette notion d'équivalent carbone pour désigner les gaz à effet de serre qui empoisonnent l'atmosphère. L'équivalent carbone nous permet de gérer la situation et il y a même un marché carbone avec la tonne carbone. Le carbone se prête finalement à tous nos usages, à la fois poison et remède. C'est une sorte de "pharmakon", comme on disait en Grèce antique. Cela montre à quel point on ne peut pas se passer du carbone. C'est notre partenaire et notre allié. C'est pourquoi ça m'insupporte quand on parle du méchant carbone, et de décarbonner. Ça témoigne d'un mépris ou d'une méconnaissance de toutes les formes d'utilisation et de dépendance qu'on a à l'égard des matériaux. En général, il faut prendre grand soin de ses partenaires. Peut-être qu'on a manqué de soin envers le carbone.

Réalisation : Barbara Vignaux

Production : Universcience

Année de production : 2019

Durée : 4min56

Accessibilité : sous-titres français