D’où provient ce son ? De la droite ? de la gauche ? ou bien... de l’arrière ? Cette question peut paraître simple pour une personne qui entend bien mais n’a rien d’évident pour une personne équipée d’implants cochléaires. C’est justement pour y remédier que des chercheurs lyonnais ont imaginé un programme de rééducation ludique. Les implants cochléaires ont pour mission principale de filtrer le bruit ambiant et de se focaliser sur la parole. Et ils y arrivent très bien puisqu’ils permettent à des personnes sourdes d’entendre et de communiquer avec leur entourage. Mais cette optimisation des implants pour la communication orale s’est faite, jusqu’ici, au détriment de la localisation des sons dans l’espace. – C’est vrai que, de prime abord, on pourrait se dire : « on a 2 implants, c’est une technologie qui est très fine ça remplace les 2 oreilles que peuvent avoir des normo-entendants ». En fait, on s’aperçoit que pour arriver à bien localiser, on utilise notamment la forme de notre oreille, on utilise les petits osselets à l’intérieur… et l’implant, lui, by-pass toutes ces informations-là. On se retrouve avec des informations très appauvries, qui ne sont pas suffisamment fines pour que le cerveau arrive à localiser correctement les sons de l’environnement. Conséquence : les personnes implantées ont de grandes difficultés à savoir d’où viennent les sons, à savoir de quel côté arrive un véhicule par exemple, mais aussi à distinguer la parole lorsque l’environnement est bruyant, comme dans le métro. – On a été l’une des premières équipes à montrer que l’on pouvait faire de la rééducation de la localisation des sons, avec une originalité, à savoir que l’on travaille dans un milieu multisensoriel, dans lequel on travail autant les informations visuelles et auditives. Le sujet est impliqué dans sa collecte d’informations, donc il n’est pas passif. – Dans notre étude, la majorité des enfants qui sont inclus, sont des enfants sourds de naissance, qui ont été implantés très tôt, dans les 2 premières années de vie, et qui sont porteurs de 2 implants cochléaires. Aujourd’hui, c’est Mohamed, 15 ans, qui vient pour une séance de rééducation à l’hôpital Édouard-Herriot de Lyon. C’est sa 6e séance. Habitué, il enfile un casque de réalité virtuelle et se retrouve plongé dans une pièce en 3D peuplée de dragons. Sa mission est alors d’identifier LE dragon qui parle grâce à une enceinte mobile. Bien évidemment, aucun dragon ne bouge les lèvres et Mohamed doit se fier à son audition. – "Dossier". – "Dossier". – "Dossier". – "Repas". – "Repas". – "Repas". – "Sifflet". – L’avantage du casque de réalité virtuelle, c’est que les sujets ont une mobilité spontanée de la tête. Donc on entraîne les participants à spontanément bouger la tête pour rechercher des dragons. Or on sait que bouger la tête, ça améliore la localisation des sons. Le cerveau, c’est une machine qui envoie des commandes et qui passe son temps à faire des vérifications. Pour la bonne et simple raison qu’il a besoin de savoir si le but qu’on lui a demandé d’atteindre est atteint, sinon il corrige. Et nous, c’est ce qu’on fait dans la rééducation, c’est pour ça que les enfants ont un retour et on leur demande de se corriger. – On a le sentiment qu’on joue sur la plasticité cérébrale. Quand on est implanté cochléaire, la grosse problématique, c’est qu’il y a une discordance entre les informations visuelles et auditives. Donc on essaye, avec la rééducation, de faire en sorte qu’il y ait une synergie entre la carte visuelle des sons de notre environnement et la carte auditive. Au-delà de la mobilité, le casque de réalité virtuelle offre la possibilité de maîtriser totalement l’environnement. Au fur et à mesure des essais, les dragons deviennent plus nombreux, plus proches et parlent même parfois dans le brouhaha d'une cour d’école. – On va commencer à mettre du bruit. Tu me diras si c'est bon ou pas. Tu es prêt ? – Oui. – Oui, c'est bon – On peut y aller ? Comme Mohamed, 16 enfants bi-implantés cochléaires, entre 8 et 17 ans, vont suivre le programme d’entrainement et voir leurs performances enregistrées au fil des séances. – "Réveil". Parallèlement, 40 enfants normo-entendants ont été recrutés comme groupe contrôle. – Là, tu m’as impressionné car je pensais que c’était plus compliqué en bas. Certaines fois, je les ai alignés, ce qui fait que si tu savais où ils étaient en azimut, il fallait que tu choisisses après. Et là, je t’ai vu scanner, scanner, scanner… – Tu vois, là, il a fait plein de mouvements : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7 mouvements avant de valider sa réponse. Et vers la fin, quand on a mis le dragon invisible, on a un mouvement, un tout petit mouvement, un tout petit mouvement et il a validé sa réponse. – Au cours d’une même séance, en une demi-heure, il a quand même réussi à s’améliorer entre le début où il y a beaucoup de dragons et la fin où il y a le dragon invisible. – Le seul truc que je trouve le plus compliqué, ce sont les sons vers le haut et le bas. Franchement, avec la séance que j’ai fait tout à l’heure, je pense que ça va progresser. J’ai vu que j’avais progressé vers le bas et j’espère que je vais finir par être bon. Et les effets sont clairement perceptibles, à travers l’amélioration des performances mais aussi le témoignage des familles. Au quotidien, les enfants arrivent plus facilement à repérer d’où viennent les sons, à savoir, par exemple, de quelle pièce on les appelle à la maison, et comprennent mieux ce qu’on leur dit lorsqu’il y a du bruit. L’objectif à terme : collaborer avec des orthophonistes pour simplifier le dispositif et en faire un véritable outil de rééducation. – L’industrie de l’implant va peut-être faire évoluer cette technologie-là mais ce n’est pas encore là. Aujourd’hui, ce que l’on peut faire, c’est donner des pistes, des clés pour rééduquer ces enfants et ces adultes. – Et on se rend compte qu’il y a plein plein de déficits auditifs qui sont masqués, c’est ce qu’on appelle les handicaps invisibles, qui sont au-delà du fait que « j'entends mal ». Ces problèmes de localisation des sons peuvent aussi se voir chez les personnes plus âgées, qui ne sont pas qualifiées comme déficientes auditives mais qui commencent à avoir des pertes. Ils peuvent se retrouver chez des gens qui ont des difficultés à intégrer l’information auditive, dans le cas de la schizophrénie, et c'est un projet qu'on mène aussi. Ils vont se retrouvera aussi, et c’est autre projet qu'on veut monter, notamment chez les personnes qui ont des aides auditives, parce que le principe est même. En France, chaque année, un enfant sur 1 000 naît sourd profond. Et dans son rapport de 2021, l’Organisation mondiale de la santé a souligné qu’une personne sur 4 sera atteinte de déficience auditive en 2050. La thématique de la spatialisation sonore mérite donc, plus que jamais, que l’on y prête une oreille attentive.