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La pandémie de Covid a mis en lumière les manquements à « l’intégrité scientifique » © AFP/Archives Nicolas Asfouri

De la simple erreur à la fraude caractérisée, les travaux scientifiques ont aussi leurs errements, que la pandémie de Covid a exposés au grand jour. Si les problèmes graves restent rares, la course aux publications favorise les manquements à « l’intégrité scientifique », expliquent ses spécialistes.

Le 4 juin 2020, The Lancet annonce le retrait d’une étude sur l’hydroxychloroquine qui affirmait que ce médicament est inefficace contre la Covid-19 et même dangereux. Depuis sa publication fin mai, plusieurs scientifiques ont publiquement exprimé leurs doutes sur la fiabilité de cette étude. 

La revue médicale est prestigieuse, la molécule au cœur de débats enflammés : le scandale est planétaire. « La rétractation de cet article – faite à raison – a été un moment important, beaucoup de gens ont pensé qu’on ne pouvait pas faire confiance aux articles scientifiques », déplore Elisabeth Bik, figure de proue de l’intégrité scientifique, interrogée par l’AFP.

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La microbiologiste Elisabeth Bik dans son bureau, en Californie, le 15 juin 2021 © AFP Amy Osborne

Cette microbiologiste traque les anomalies dans les publications (essais mal conçus, chiffres incohérents, liens d’intérêts non déclarés, photos retouchées) susceptibles de constituer des « manquements à l’intégrité scientifique ». Ce sont toutes les règles qui garantissent qu’une recherche est menée de façon honnête et rigoureuse, dans le strict respect de la démarche scientifique.

Du labo à la publication, « le contrôle de l’intégrité, c’est la garantie du fait que la science est effectuée de façon satisfaisante et donc sert à quelque chose », note Catherine Paradeise, sociologue, professeur émérite à l’université de Marne-la-Vallée, en région parisienne.

Via Twitter, son blog ou des commentaires sur la plateforme PubPeer, Elisabeth Bik rend publiques ses découvertes, à charge pour les auteurs de s’expliquer et/ou aux publications de corriger, voire de retirer les articles.

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La microbiologiste Elisabeth Bik montre les anomalies dans les images d’une publication scientifique dans son bureau en Californie, le 15 juin 2021 © AFP Amy Osborne

Depuis 2013, elle a signalé près de 5000 articles et plusieurs centaines ont entraîné corrections ou rétractations, dit la scientifique, très attaquée sur les réseaux sociaux depuis qu’elle a pointé ce qu’elle considère comme des anomalies dans des études co-signées par le professeur Didier Raoult. 

Si l’activité de Mme Bik – et d’autres scientifiques actifs sur les réseaux sociaux – constitue sa face la plus visible, l’intégrité scientifique a aussi un versant institutionnel, plus discret, au sein des établissements de recherche.

Le souci de l’intégrité, « ça existe depuis qu’il y a des chercheurs, d’une certaine manière », relève Ghislaine Filliatreau, déléguée à l’intégrité scientifique à l’Institut français de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Mais c’est au début les années 1990, lorsque les Etats-Unis créent l’Office for Research Integrity (ORI) qu’elle s’institutionnalise.

Le souci était d’abord financier, « parce qu’il y avait eu assez de scandales pour que le législateur américain décide de ne pas mettre ses financements n’importe où », rejoint par les entreprises privées, également soucieuses de leurs deniers, relève Mme Filliatreau.

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La France s’est dotée il y a quelques années d’un Office français de l’intégrité scientifique (OFIS) © AFP/Archives Loïc Venance

La France s’est quant à elle dotée il y a quelques années d’un Office français de l’intégrité scientifique (OFIS). Dans la plupart des établissements de recherche, des responsables « intégrité » traitent les allégations « d’inconduite scientifique » visant leurs chercheurs. 

C’est dans ce cadre que l’université Aix-Marseille enquête depuis 2020 sur les publications de Didier Raoult et son équipe concernant le traitement de la Covid-19 par la très controversée hydroxychloroquine. « Quand on fait de la recherche, on doit tracer tout ce qu’on fait, c’est fondamental dans les bonnes pratiques (…), on doit donc pouvoir demander aux intéressés de nous montrer leurs cahiers de labo, leurs protocoles, nous dire qui a fait quoi pendant l’expérience », explique Ghislaine Filliatreau.

Les cas graves (plagiats, expériences bidonnées, résultats inventés…) sont rares, soulignent les spécialistes, mais la crise sanitaire a offert une nouvelle « caisse de résonance aux difficultés de l’intégrité scientifique », soulignait en mars le sénateur français Pierre Ouzoulias, co-auteur d’un rapport sur le sujet.

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Le contrôle de l’intégrité, c’est la garantie que la science est effectuée de façon satisfaisante © AFP/Archives Raul Arboleda

Car il y a aussi un « problème systémique » de la recherche propice aux manquements, souligne le rapport, comme de nombreux chercheurs. Les financements sont très largement indexés sur le nombre d’articles publiés, cela « a produit des effets pervers », explique notamment Catherine Paradeise. Avec le risque de voir la quantité primer sur la qualité ou « de s’arranger un petit peu avec les conditions expérimentales » pour gagner du temps, dit-elle. 

Un rythme de publications encore accéléré avec la Covid, avec des travaux rendus publics « trop vite », note Elisabeth Bik, qui prône aussi de renforcer la relecture par les pairs (peer reviewing).

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Des chercheurs craignent que les questions d’intégrité finissent dans les tribunaux © Ritzau Scanpix/AFP/Archives Henning Bagger

Si la pandémie a fait connaître au grand public l’importance de la démarche scientifique, elle fait aussi craindre à de nombreux chercheurs que les questions d’intégrité finissent dans les tribunaux, depuis que Didier Raoult a déposé plainte contre Elisabeth Bik pour « harcèlement moral ». 

Une enquête a été ouverte le 2 mai, a indiqué la procureure de la République de Marseille à l’AFP.

Une « judiciarisation de la critique et de la controverse scientifique » dénoncée ces dernières semaines par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et l’Ecole normale supérieure (ENS) en France ou dans une lettre ouverte signée de centaines de scientifiques mondiaux « attachés à la transparence et à l’intégrité de la recherche ».