On pourrait presque croire que tout est réglé. Quand on parle d’inégalités économiques femmes-hommes, on pense d’abord au salaire. Et sur ce terrain, les nouvelles sont plutôt bonnes. Ces dernières années, l’écart se réduit. Mais regardons les chiffres de plus près :
- Les femmes gagnent en moyenne 22 % de moins
- À temps de travail équivalent, 14 % de moins
- Et à travail strictement égal, c'est-à-dire même diplôme, même ancienneté, même poste… Autrement dit, « toutes choses égales par ailleurs » — on arrive à 4 % !
4 % ? Tentant de dire, les inégalités, c’était avant
Céline Bessière :
Alors, ce raisonnement est faux. Puisque cette situation de « toutes choses égales par ailleurs » n’existe pas. C’est-à-dire que les hommes et les femmes ne sont pas dans les mêmes secteurs d’activité, n’ont pas les mêmes niveaux d’études. Les femmes sont plus diplômées que les hommes aujourd’hui en France mais elles sont moins dans les filières scientifiques, elles sont moins dans les secteurs d’activité, notamment industriels, qui peuvent être plus rémunérateurs que les secteurs plus féminisés. Alors si on remonte et qu’on se dit « bon alors ce 14 %, il est plutôt intéressant. À temps de travail égal, on va regarder la différence de revenus ». Mais, de la même manière j’ai envie de dire, le temps de travail professionnel des hommes et des femmes, ce n’est pas le même. Donc, le 22 % ou le 23 %, il est vrai aussi. L’ensemble des hommes et l’ensemble des femmes ne gagnent pas du tout la même chose. Alors Rachel Silvera disait ¼ en moins, c’est presque encore vrai. C’est un quart, un cinquième, en moins de niveau de rémunération des femmes par rapport aux hommes.
Céline Bessière :
En réalité, les inégalités économiques ne se jouent pas uniquement sur le salaire. Et pendant que l’écart de revenu se réduit, un autre écart, lui, s'agrandit : celui du patrimoine.
Et ça c’est relativement nouveau. Les premières enquêtes émergent dans les économies en développement, où la question centrale n’est pas tant le salaire mais plutôt la possession de biens et de terres. Des économistes comme Bina Agarwal, Carmen Deere et Cheryl Doss ont commencé à poser une question simple : que possèdent réellement les femmes ?
Céline Bessière :
Et bien on se rend compte qu’on avait un obstacle pour aller étudier cette inégalité patrimoniale Femmes-Hommes. Et cet obstacle, c’est l’appareil statistique lui-même. Parce qu'en France, mais c'est le cas dans tous les pays européens, en Amérique du Nord, en Australie, etc… Toute la statistique publique est organisée autour de la notion du ménage et comme disait Margaret Maruani, « le ménage c’est un cache-sexe », qui masque les inégalités économiques femmes-hommes. Au sein du ménage, on avait des enquêtes qui nous permettaient de mesurer le patrimoine. Donc, en France, c’est l’enquête Patrimoine de l’Insee. Mais c’était une observation par ménage, donc une observation par famille. Et donc il a fallu un effort supplémentaire tout à fait conséquent de la part de plusieurs chercheurs et chercheuses dont, Marion Leturcq, Nicolas Frémeaux, Sybille Gollac… pour aller à l’intérieur de cette enquête Patrimoine de l’Insee, pour aller regarder qui possède quoi. Et que nous montrent ces publications ? Surprise ! L’inégalité patrimoniale femmes-hommes n’est pas du tout en train de se réduire comme l’inégalité de revenu. Elle est en train de s'accroître.
Et oui ! Entre la fin des années 1990 et les années 2010, l’écart de patrimoine homme-femme est passé de 9 % à 16 %.
Céline Bessière :
Au milieu des années 90, l’essentiel des couples étaient des couples mariés sous le régime de la communauté de biens réduite aux acquêts. C’est-à-dire que tout ce qui est acquis au cours du mariage à partir de la date du mariage va appartenir 50-50 aux deux membres du couple. Ça, c’est un puissant égalisateur des patrimoines des hommes et des femmes. Mais depuis la fin des années 90 alors, en réalité le mouvement avait démarré bien sûr avant, on a de moins en moins de couples qui se marient, on a aussi de plus en plus de couples qui se séparent, donc qui séparent, qui partagent leur patrimoine conjugal. Et, on a aussi de plus en plus de couples, notamment chez les plus riches qui font des contrats de mariage en séparation de biens.
Moins de mariages, plus de séparations. Résultat : les patrimoines se construisent de manière plus individuelle et donc, de manière plus inégalitaire. Marion Leturcq et Nicolas Frémeaux parlent d’ « individualisation des patrimoines ».
Céline Bessière :
Pile au moment où le mariage, donc dans les années 1980, est devenu une institution… C’était une institution très patriarcale ! Et pile au moment où ça devient, économiquement, une institution plus neutre, les hommes et les femmes ont cessé massivement de se marier. Et donc, reproduisant de l’inégalité.
En parallèle, le patrimoine prend de plus en plus de place dans nos sociétés. Posséder un logement, hériter, investir ou épargner devient déterminant. Et cette accumulation n’est pas neutre : elle creuse les écarts déjà existants et crée de nouvelles inégalités.
Céline Bessière :
En fait, on est tellement baignés dans la norme égalitaire avec l’idée qu’on est dans un pays où dans le fond, l’égalité économique soit est là, soit est presque là, soit va bientôt être là. Qu’on ne se rend pas compte que cette norme égalitaire produit de l’inégalité. Donc c’est hyper vicieux cette histoire ! C’est que, bah un cas très très clair de ça. C’est vous prenez un couple qui a une inégalité de salaire, ce qui est quand même la réalité encore aujourd’hui, de l’ordre de 40% dans les couples. Bon. Si, au nom de l’égalité, vous payez les dépenses 50/50 et bien vous produisez de l’inégalité.
Transition : Si ces mécanismes sont si difficiles à voir, c’est parce qu’ils se jouent à l’intérieur de la famille. Et c’est là que la recherche devient essentielle : elle permet de mesurer des phénomènes comme le partage des tâches domestiques ou la répartition des ressources au sein du couple. Et grâce à ces travaux, on comprend que la sphère privée construit également les inégalités économiques.
Céline Bessière :
Il y a eu un lien très fort entre le mouvement féministe qui a mis l’accent, avec son slogan : « le privé c’est politique », et les chercheuses qui ont commencé à aller étudier le travail domestique que les féministes qualifiaient de travail gratuit et dénonçaient comme du travail gratuit. Et c’est pour ça qu’on a aujourd’hui des petits trésors qui sont les enquêtes « Emploi du temps » par exemple, qui sont des enquêtes très coûteuses à mener. La dernière sur laquelle on travaille aujourd’hui, on est en 2026, sont des données de 2010. Parce que ce sont des enquêtes qui coûtent chers et à chaque fois il faut pousser dans les institutions pour que ces enquêtes aient lieu.
Et ces enquêtes sont précieuses. Leur principe est simple : des individus indiquent ce qu’ils font toutes les cinq minutes environ. La dernière étude montre qu’en additionnant travail professionnel et travail domestique, les femmes travaillent 54 heures par semaine, contre 51 heures pour les hommes. Mais toutes les heures ne se valent pas. Pour les femmes, près des deux tiers de ce temps correspond à du travail non rémunéré. Pour les hommes, c’est simplement l’inverse.
Autrement dit : regarder les revenus ne suffit pas à jauger les inégalités. Il faut regarder à la fois le patrimoine, le travail domestique, les normes familiales… et tous ces mécanismes, souvent invisibles.
Céline Bessière :
On n’est pas sur une autoroute de réduction des inégalités économiques femmes-hommes parce que juste, on regardait cet indicateur des revenus et que quand on regarde le patrimoine, bah non, c’est une autre image. Donc moi, je crois déjà à l’éducation. Ce qui est frappant c’est que, avec le livre Le Genre du capital avec Sybille Gollac, on a beaucoup circulé en dehors de l’université. Et c’est vrai que quand on parle à des classes de lycéens, lycéennes, ils ont un peu l’impression que ce qu’on décrit c’est comme si ça concernait les vieilles générations et puis que eux et elles, c’est bon, ça va se réduire. Et nous on leur dit que « Mais nous on pensait comme vous en fait. On pensait que nos mères avaient résolu ce problème ». Donc je pense qu’il y a un travail éducatif à mener. Ce qu’on fait aussi beaucoup avec Sybille Gollac c’est, on échange beaucoup avec les professionnels du droit et de la justice, pour voir ce qui se joue justement dans les tribunaux, au moment des divorces et des séparations conjugales, pour voir quelles sont les marges de manœuvre des professionnels, que ce soit, des juges aux affaires familiales, les avocates en droit de la famille, les notaires… Donc voilà, il y a mille choses à faire. Je pense aussi que ça ne peut pas être que les chercheurs et les chercheuses qui proposent les solutions. C’est pour ça que je ne suis jamais très à l’aise avec ce genre de questions. Nous on est là aussi pour documenter, pour montrer des faits et c’est à tous les échelons de la société en fait, dans son couple, dans sa famille, dans ses relations avec un notaire, un juge, un avocat… C’est toute la société en fait qui doit s’emparer de ces questions là et ça ne peut pas être les chercheurs et les chercheuses qui proposent des solutions toute faites.