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Interview de Marthe Gautier en avril 2015 pour la revue Madmoizelle.Com

À l’instar de la Française Marthe Gautier, qui vient de mourir et dont le rôle crucial dans la découverte de la trisomie 21 avait été « oublié », de nombreuses femmes scientifiques ont vu leur contribution à la recherche minimisée voire niée. C’est Marthe Gautier qui a mis en évidence la présence d’un chromosome supplémentaire chez les personnes atteintes du syndrome de Down. Pourtant, cette découverte a été attribuée à un homme, Jérôme Lejeune, et son nom à elle, mal orthographié, relégué à la seconde place des signataires de l’article confirmant les résultats obtenus par l’équipe française en 1959. Il faudra attendre 1994 pour que le comité d’éthique de l’Inserm reconnaisse que dans « la découverte du chromosome surnuméraire, la part de Jérôme Lejeune (…) a peu de chance d’avoir été prépondérante ».

Nombreuses sont les femmes à avoir vu leur rôle, pourtant crucial dans l’avancée de la recherche, grandement minimisé, quand il n’était pas carrément nié. Parmi les cas les plus connus, on peut citer Rosalind Franklin, chimiste britannique qui, la première, identifia la structure en double hélice de l’ADN. En octobre 1962, le prix Nobel de médecine est pourtant attribué à trois hommes pour cette découverte. Ou encore l’astrophysicienne britannique Jocelyn Bell qui découvrit en 1967 le premier pulsar. Mais ses observations valurent un prix Nobel à son directeur de thèse, sans que son nom y fût associé.

 « L’effet Matilda » 

Cet évincement de la contribution des femmes scientifiques à la recherche a été théorisé au début des années 1990 par l’historienne des sciences Margaret Rossiter. Elle a en fait approfondi la théorie du sociologue Robert King Merton, selon laquelle certains grands personnages sont reconnus au détriment de leurs proches qui, souvent, ont participé à leurs recherches. Un concept appelé l’« effet Mathieu », en référence à un verset de l’évangile. Margaret Rossiter constate que cet effet est démultiplié quand il s’applique aux femmes scientifiques. Elle donne à ce concept le nom d’« effet Matilda » en hommage à la militante féministe Matilda Joslyn Gage qui, dès la fin du XIXème siècle, avait dénoncé l’invisibilisation des femmes dans les sciences.

Curie

Photo non datée de Marie Curie et de son époux Pierre Curie dans leur laboratoire à Paris © AFP/Archives

« Au XIXe siècle, les femmes en Europe sont quasiment exclues du monde des sciences au nom de leur soi-disant infériorité naturelle », explique Louis-Pascal Jacquemond, historien spécialiste de l’histoire des femmes et des sciences. Si elles sont sœurs, mères, femmes ou filles de scientifiques, elles peuvent participer à leurs côtés aux avancées de la discipline mais leur rôle est minimisé, comme celui de l’épouse d’Albert Einstein, la physicienne Mileva Marić.

Même Marie Curie voit son nom presque systématiquement accolé à celui de son époux. « Les politiques de démocratisation de l’enseignement de l’après-Seconde Guerre mondiale confortent l’accroissement du nombre de filles et de femmes dans les sciences. Mais leurs carrières se heurtent à un plafond de verre », poursuit M. Jacquemond.

 

« Mon travail ! »

Et « au XXIe siècle, les femmes scientifiques de haut niveau sont toujours considérées comme exceptionnelles », déplore-t-il. « Pendant longtemps le rôle des femmes a été perçu comme subalterne, auxiliaire », renchérit Sylvaine Turck-Chièze, physicienne, ancienne présidente de l’association « femmes et sciences ». « Les noms des doctorantes ne sont plus aujourd’hui omis de leurs travaux mais la reconnaissance met du temps ». Les noms des femmes sont en tout cas insuffisamment cités dans les manuels scolaires, regrette Natalie Pigeard-Micault, historienne spécialiste de l’histoire des femmes en sciences et en médecine. « Cela donne l’impression que la recherche scientifique se limite à une poignée de femmes ».

L’historienne remarque d’ailleurs que Marie Curie est toujours présentée comme « exceptionnelle », ce qui laisse entendre qu’une femme doit « être un génie » pour réussir dans les sciences. C’est pour lutter contre ces stéréotypes que l’association « Georgette Sand », qui aspire à une meilleure visibilité des femmes dans l’espace public, organise de nombreux ateliers dans les collèges et les lycées sur ces questions. « Aujourd’hui les femmes en filières scientifiques sont très bonnes élèves mais n’ont pas la gnaque, on ne leur apprend pas à lutter contre l’invisibilisation, à se défendre quand quelqu’un accapare leur travail », dit Ophélie Latil, fondatrice de l’association. « Il faut savoir dire : +non, c’est mon travail !+ », défend-elle.