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Les trois différents types de zones de fonds marins explorées en vue d’une exploitation minière potentielle © AFP Jonathan Walter, Paz Pizarro, Laurence Saubadu

L’immense abysse entre Hawaï et le Mexique abrite des milliers d’espèces encore méconnues mais plus nombreuses et sophistiquées que prévu, selon de nouvelles études qui alertent sur leur fragilité face aux projets d’extraction minière des grands fonds marins. Les compagnies minières s’intéressent en particulier à l’immense plaine abyssale de la zone de Clarion-Clipperton (CCZ), pour sa richesse en « nodules », ces concrétions disséminées sur le plancher océanique et qui contiennent des minéraux cruciaux pour les batteries et autres technologies de la transition énergétique.

Ces profondeurs sans lumière, situées à plus de 3000 mètres, étaient autrefois considérées comme un véritable désert sous-marin, mais l’intérêt croissant pour l’exploitation minière a poussé les scientifiques à en explorer la biodiversité, en grande partie ces dix dernières années grâce aux expéditions financées par les entreprises privées. Et plus les scientifiques cherchent, plus ils découvrent : un concombre de mer géant surnommé « l’écureuil gélatineux », une crevette aux longues pattes velues, de nombreux petits vers, crustacés et mollusques etc.

Ces découvertes nourrissent les inquiétudes face aux projets industriels. Vendredi, l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM) a adopté une feuille de route visant à l’adoption en 2025 des règles encadrant l’extraction minière sous-marine, au grand dam des ONG qui réclament un moratoire. 

Les plaines abyssales couvrent plus de la moitié de la planète, mais restent encore largement inexplorées. Elles constituent « la dernière frontière », selon le biologiste Erik Simon-Lledo, qui a mené une recherche publiée lundi dans la revue Nature Ecology and EvolutionCette étude a cartographié la répartition des animaux dans la CCZ et révélé un ensemble de communautés plus complexes qu’imaginé. « À chaque plongée, nous faisons une découverte », rapporte Erik Simon-Lledo, du Centre océanographique national de Grande-Bretagne.

Pour les défenseurs de l’environnement, cette biodiversité est le véritable trésor des grands fonds, menacé par l’énorme panache de sédiments millénaires que l’exploitation minière ne manquera pas de soulever. Les nodules eux-mêmes constituent un habitat unique pour des créatures hors du commun.

La faune unique de la CCZ s’explique par son âge et son immensité exceptionnelle. La région est « incroyablement vaste », souligne Adrian Glover, du Muséum d’histoire naturelle de Grande-Bretagne, co-auteur de l’étude et du premier inventaire d’espèces de la région, publié en mai dans Current Biology. Selon cet inventaire, plus de 90 % des quelque 5000 espèces recensées sont nouvelles. Leur diversité est désormais considérée comme légèrement supérieure à celle de l’océan Indien, affirme M. Glover. Et il faut explorer très loin pour trouver deux fois la même créature.

Grâce à des véhicules sous-marins autonomes récents, les scientifiques ont constaté que les coraux et les ophiures, animaux proches des étoiles de mer, sont communs dans les régions de l’est de la CCZ, mais pratiquement absents dans les eaux plus profondes, où l’on trouve davantage de concombres de mer, d’éponges et d’anémones à corps mou. Toute réglementation future de l’exploitation minière devrait tenir compte de cette répartition « plus complexe que nous ne le pensions », selon Erik Simon-Lledo.

Les nodules, eux, se sont probablement formés au cours de millions d’années : des fragments solides — dent de requin, os d’oreille de poisson — se sont déposés sur les fonds, puis se sont agrandis à un rythme infiniment lent par l’accumulation de minéraux présents à des concentrations extrêmement faibles, explique M. Glover. La zone est également « pauvre en nourriture », ce qui signifie que peu d’organismes morts dérivent vers les profondeurs pour se fondre dans la boue du plancher océanique. Selon M. Glover, certaines parties de la CCZ n’ajoutent qu’un centimètre de sédiments par millier d’années.

Contrairement à la mer du Nord, dont la formation s’est achevée il y a 20 000 ans, lors de la dernière période glaciaire, la CCZ remonte à « des dizaines de millions d’années ». Il est peu probable que l’environnement touché par l’exploitation minière se rétablisse à une échelle de temps humaine. « Cet écosystème serait condamné pour des siècles, voire des milliers d’années », a averti Michael Norton, membre du Conseil consultatif scientifique des académies européennes (EASAC). « Il est difficile de prétendre que cela ne constitue pas un préjudice grave ».