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Le médecin urgentiste Pierre-Emmanuel Lebas, le 11 janvier 2022 à l'hopital de Draguignan, France © AFP Nicolas TUCAT

Le médecin urgentiste Pierre-Emmanuel Lebas, le 11 janvier 2022 à l'hopital de Draguignan, France © AFP Nicolas TUCAT

Médecin aux urgences de l’hôpital de Draguignan (Var) qui ont dû, faute de personnel, fermer la nuit, Pierre-Emmanuel Lebas lance un cri du cœur aux candidats à l’élection présidentielle en France : « Ne sacrifiez pas le service public hospitalier ! » 

À 61 ans, il travaille depuis l’âge de 26 ans dans le service de santé public, « sans jamais » s’arrêter. « Moi, c’est mon combat, sauver le système public. J’y suis très attaché. Historiquement, c’est le service public qui a permis les grandes découvertes », rappelle-t-il. « On ne peut pas laisser périr un système qui a sauvé des gens et en sauve encore alors que les failles qu’on dénonce vont devenir dangereuses pour la population », assène en pesant chacun de ses mots le praticien qui reçoit au service des urgences de l’hôpital de la Dracénie.

Situé dans un département de la Côte d’Azur, région pourtant bien dotée en structures médicales, ce centre hospitalier de l’arrière-pays couvre les besoins en soins d’un bassin de 100 000 habitants.

En cet après-midi de janvier, Pierre-Emmanuel Lebas accueille aux urgences un maçon tombé d’un échafaudage, un homme souffrant d’insuffisance cardiaque ou une petite fille qui colorie un ballon gonflable avec une infirmière en attendant sa mère. « Sa maman, qui a subi des coups, est en consultation avec le médecin légiste », chuchote le médecin, pour qui « il n’y a que dans le public qu’on prend en charge ce genre de cas ».

Mais à sept ans de la retraite, le Dr Lebas s’inquiète de « peut-être commencer à voir des services fermés et redistribués vers le privé ». En octobre, il s’est élevé contre la fermeture nocturne, entre 20 h 30 et 8 h 30, des urgences de l’hôpital de Draguignan. Face à la pénurie de praticiens, « le quotidien était devenu très compliqué », témoigne-t-il. 

Si une vingtaine de postes de praticiens temps plein sont budgétés, « on n’était jusqu’à récemment que six médecins urgentistes ». « Cela nous a amenés à travailler pendant près de deux ans entre 80 et 100 heures par semaine et à différer nos vacances », remarque-t-il, ajoutant qu’aucun des médecins n’a pu prendre de congés à Noël.

Le médecin urgentiste Pierre-Emmanuel Lebas, le 11 janvier 2022 à l'hopital de Draguignan, France © AFP Nicolas TUCAT

Le médecin urgentiste Pierre-Emmanuel Lebas, le 11 janvier 2022 à l'hopital de Draguignan, France © AFP Nicolas TUCAT

Cette carrière qui lui a offert « des moments fabuleux » l’a aussi forcé à mettre de côté ses passions, comme la course automobile. Elle a aussi eu un coût sur sa vie familiale : « Oui, il y a eu des sacrifices… Je n’ai pas vu mon fils grandir ». « On vient de recruter deux personnes, mais on ne peut pas rouvrir 24 h/24 sans être aux alentours de 12 à 13 praticiens », explique-t-il. Alors, il a fallu fermer la nuit. Au-delà de 20 h 30, les urgences n’acceptent plus que les malades « qui ne peuvent pas être transférés ». 

En dehors des urgences vitales, obstétricales, psychiatriques et de l’accueil des femmes et des enfants victimes de violences, ceux qui « peuvent attendre » doivent se rendre en pleine nuit à Brignoles, Fréjus ou Toulon, des villes à des dizaines de kilomètres ou consulter le lendemain.

« Il n’y a pas eu à ce jour de patient ayant été redirigé sur Fréjus ou Brignoles étant arrivé à ces destinations dans un état grave, cela grâce à un tri très rigoureux », confie M. Lebas, mais « l’écueil est néanmoins pour la population la plus éloignée de Draguignan » et vivant dans cette région.

Cette fermeture de nuit « est un échec pour nous qui sommes la deuxième génération à avoir créé les services d’urgence. On ne peut pas admettre que pour des raisons budgétaires et peut-être plus ou moins idéologiques on puisse détruire ce système », déplore Pierre-Emmanuel Lebas. D’autant qu’il voit des solutions : « Les jeunes médecins qui souhaitent s’installer comme généralistes pourraient démarrer obligatoirement par un mi-temps salarié de cinq ans en médecine de ville et un mi-temps à l’hôpital ». Il dénonce aussi le numerus clausus – ce système qui limite le nombre d’étudiants – qui a été « entre guillemets supprimé » par une réforme en 2019 en laissant toutefois les universités fixer elles-mêmes leurs capacités d’accueil : « c’est de la poudre aux yeux ».

Dans la bouche et les programmes des candidats à l’élection présidentielle, la santé et l’hôpital sont-ils suffisamment abordés ? « Non », répond-il sans hésiter. Durant cette campagne, « on saupoudre, comme d’habitude, et je ne cible pas un candidat plutôt qu’un autre ».