Découvrez les 1835 actus du blob
illustration

Des antilopes saïgas dans la steppe près d’Almaty, le 28 mai 2021, au Kazakhstan © AFP/Archives Abduaziz Madyarov

Un drôle de museau dépasse des herbes des vastes steppes arides du Kazakhstan : ce nouveau-né saïga témoigne du récent baby-boom au sein de cette espèce d’antilopes qui, ces dernières années, avait tutoyé l’extinction. Gants en latex aux mains, Albert Salemgareïev, de l’Association pour la conservation de la biodiversité du Kazakhstan, se met à genoux face à un nouveau-né saïga pour le peser et le marquer, dans un effort de recensement du cheptel au moment où la saison de mise bas bat son plein.

Il y a six ans, les saïgas semblaient presque condamnés et l’espèce avait tutoyé l’extinction. En 2015, portée par un climat inhabituellement chaud et humide, une bactérie avait tué quelque 200 000 bêtes, réduisant de moitié la population de cet animal. Certains scientifiques craignent d’ailleurs qu’avec le changement climatique de telles épizooties puissent se répéter.

Aujourd’hui, si l’antilope bondit de nouveau dans les immenses steppes du Kazakhstan, c’est le résultat « de l’efficacité des mesures de conservation des populations et de lutte contre le braconnage », juge le ministère kazakh de l’Écologie. Les derniers relevés aériens ont montré que le nombre d’individus était passé entre 2019 et 2021 de 334 000 à 842 000.

Cornes et braconnage

Pour Fariza Adilbekova, coordinatrice de l’initiative de conservation Altyn Dala, le nombre des naissances en avril et en mai est un évènement « extrêmement réjouissant ». D’autant que l’épizootie de 2015 avait frappé en pleine période de mise bas, quand les troupeaux se rassemblent en groupes serrés, facilitant les contaminations.

Cet épisode dramatique n’était que le dernier flirt de l’espèce avec l’extinction. Au début du 20e siècle, la chasse avait réduit à quelques milliers le nombre d’individus. La période soviétique offrira aux saïgas une protection sans précédent, sous la forme d’une interdiction totale de chasse jusqu’aux années 1950 puis de quotas très stricts.

illustration

Un antilopin saïga dans la steppe près d’Almaty, le 28 mai 2021 au Kazakhstan © AFP/Archives Abduaziz Madyarov

Mais la dislocation de l’URSS et les chaos des années 1990 voient le développement d’un braconnage effréné, favorisé par un juteux trafic de cornes des mâles qui sont utilisées dans la médecine traditionnelle de la Chine voisine. 

Avec l’espèce au bord du gouffre, le gouvernement kazakh s’est décidé à agir en durcissant la législation contre ce marché noir et renforçant son application à partir de la fin des années 2010. Un fait divers terrible a aidé cette prise de conscience en 2019, avec le meurtre de deux gardes-chasse par des braconniers qui émeut l’opinion publique. Ces crimes ont marqué un tournant car « la société a commencé à prêter attention au braconnage », note Fariza Adilbekova. L’une des deux victimes, Ierlan Nourgaliev, est devenu un héros national, honoré notamment par une fresque murale à Almaty, plus grande ville du pays, le montrant berçant un jeune saïga.

Le retour des mâles

Si Mme Adilbekova salue le durcissement des mesures anti-braconnage et la récente décision de créer un parc national dans l’ouest du pays, elle regrette que certains projets d’infrastructure aillent de l’avant. L’un d’eux est la construction d’une route de plus de 1000 kilomètres à travers la steppe et le semi-désert de la moitié ouest du Kazakhstan, coupant les voies migratoires de l’antilope.

Le rebond de la population de saïgas crée également de nouveaux défis, estime l’autre spécialiste, Albert Salemgareïev. Dans le nord-ouest du pays, l’antilope se retrouve en concurrence avec le bétail domestique. Mais dans l’ensemble, Albert Salemgareïev voit une dynamique positive pour l’espèce.

« Non seulement le nombre des saïgas augmente mais le nombre des mâles par rapport aux femelles augmente également », note l’expert. Il y a cinq ans, le ratio mâle/femelle était descendu à 1 pour 18, or les dernières études suggèrent un ratio plus proche « d’un pour sept ou un pour huit », un effet de la baisse marquée du braconnage.