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Amegilla andrewsi, l’une des 20 000 espèces d’abeilles © Zestin Soh

Les insectes sont au centre d’études récentes montrant des déclins de population, mais les données au niveau mondial sont imprécises et fragmentaires, parfois peu fiables. Les abeilles, ces insectes pollinisateurs, n’échappent pas à la règle. Or une équipe internationale est parvenue à réaliser pour la première fois une carte avec une répartition précise des espèces d’abeilles dans le monde entier. Leur étude est parue dans la revue Current Biology en date du 19 novembre 2020.

Pour cela, les chercheurs ont combiné et comparé deux grandes sources de données : l’une provenant de cinq registres publics collectés par des scientifiques, des musées d’histoire naturelle, ou des bases de données issues de sciences participatives, comme le Gbif (Système mondial d’information sur la biodiversité). L’autre est une liste de contrôle de plus de 20 000 espèces d’abeilles par pays, compilée par une équipe coordonnée par John Ascher, biologiste à l’université de Singapour et co-auteur de l’étude.

Après vérification rigoureuse et exclusion des doublons, cet énorme ensemble de plus de 5800 millions de données s’est drastiquement réduit. Seuls 907 000 (donc environ 16 %) des enregistrements ont été conservés. La combinaison de ces groupes de données – l’un plus abondant, l’autre plus solide – a permis de créer des cartes qui offrent une image beaucoup plus claire et fiable de la répartition des espèces d’abeilles dans plusieurs zones géographiques du globe. Et de vérifier l’hypothèse selon laquelle « il y a bien plus d’espèces d’abeilles dans les zones tempérées et méditerranéennes que dans les zones tropicales, contrairement à ce que l’on constate pour la plupart des autres organismes », souligne Adrien Perrard, chercheur spécialiste des abeilles et des guêpes, de l’université de Paris- laboratoire iEES-Paris et (qui n’a pas participé à l’étude). 

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Cette carte montre la répartition des abeilles dans le monde. Les zones plus sombres abritent davantage d’espèces © Orr et al./Current Biology

En effet, de nombreux plantes et animaux suivent un modèle, connu sous le nom de « gradient latitudinal », dans lequel la diversité augmente vers les tropiques et diminue vers les pôles. Les abeilles constituent une exception à cette règle, ayant plus d’espèces concentrées loin des pôles et moins près de l’Équateur : c’est le modèle dit du « gradient latitudinal bimodal ». 

Les résultats de l’équipe confirment qu’il y a plus d’espèces d’abeilles dans l’hémisphère nord que dans le sud, et plus dans les environnements arides et tempérés que sous les tropiques. Cette carte permet de « mieux comprendre pourquoi on a une telle diversité de pollinisateurs à certains endroits et moins à d’autres, mais aussi d’identifier les zones prioritaires en termes de protection de la biodiversité pour ces pollinisateurs », explique Adrien Perrard.

Des espèces encore à découvrir

« Les États-Unis abritent, de loin, le plus d’espèces d’abeilles, particulièrement dans le sud de la côte ouest au climat sec et ensoleillé, mais il y a aussi de vastes régions du continent africain et du Moyen-Orient qui ont des niveaux élevés de diversité non découverte, plus que dans les zones tropicales », précise l’auteur principal de l’étude, John Ascher. « Il y a enfin les zones méditerranéennes, et notamment la France : nous sommes un des pays les plus riches en termes de biodiversité d’abeilles… et donc les enjeux de conservation ne se situent pas seulement dans des zones éloignées, tropicales ! », ajoute Adrien Perrard.

Si les pays avec un climat sec et ensoleillé, parfois même un environnement désertique, ont une flore propice au développement des abeilles, a contrario les forêts et les jungles abritent moins d’espèces (d’abeilles), les arbres supplantant la flore dont elles se nourrissent. Cependant, nuance Adrien Perrard, « la diversité des abeilles en forêt est méconnue et particulièrement en forêt tropicale, difficilement accessible », ce d’autant plus que dans ce dernier cas, la flore, riche, se niche dans la canopée, encore plus difficile à étudier. Un constat qui, soit dit en passant, illustre les biais et le manque d’information auxquels doivent faire face les scientifiques.

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Amegilla insularis pollinisant une fleur © Zestin Soh

Cette étude offre pour la première fois une évaluation complète de la répartition et du déclin des populations d’abeilles à travers le monde. Car jusqu’à présent, « le caractère fragmentaire et très localisé des données compliquait leur utilisation à des fins d’analyse à grande échelle » explique Alice Hughes, biologiste et membre de l’Académie chinoise des sciences, co-auteur de l’article.

Et la France ?

Si la France a participé indirectement à l’étude grâce aux données versées dans le Gbif, il n’existe toujours pas de liste rouge des abeilles sauvages alors que d’autres pays d’Europe comme la Belgique, les Pays-Bas, l’Angleterre en possèdent une et que l’Espagne la met actuellement en place. Pourtant, 961 espèces ont été répertoriées sur le territoire d’après l’Inventaire national du patrimoine naturel français et « lorsque l’on fait le rapport entre la taille du pays et le nombre d’espèces d’abeilles, on est dans le top 10 au niveau mondial » explique Adrien Perrard. Mais faute de moyens, « on ne connait pas bien nos abeilles et parfois nous devons faire appel à des experts hors de France pour identifier des spécimens », ajoute-t-il. Or « obtenir un maximum de données est essentiel pour comprendre le déclin des espèces, particulièrement avec le changement climatique ».

Certaines espèces bénéficieront sans doute du réchauffement climatique. En France, des abeilles pourront ainsi étendre leurs zones de répartition vers le nord. Or, la diversité des espèces se retrouve principalement dans les zones montagneuses – les Pyrénées, les Alpes du Sud, la Corse –, des territoires bien délimités. Elles risquent de ne plus y bénéficier, avec le temps, de conditions climatiques qui leur conviennent. Ces espèces inféodées aux montagnes, avec une zone de répartition réduite, risquent de disparaître. « On commence déjà à l’observer, malheureusement » s’inquiète Adrien Perrard. En attendant, les chercheurs espèrent que leurs travaux ouvriront la porte à une méthodologie plus performante, qui permette de mieux comprendre et préserver les abeilles pollinisatrices à travers le monde.