Une inquiétude récurrente

Le spectre de la famine généralisée resurgit périodiquement, désormais aggravé par le changement climatique. Une inquiétude à nuancer.

La population mondiale devrait culminer à plus de 10 milliards en 2080. Avec un enjeu majeur, celui de l’alimentation. La Terre pourra-t-elle nourrir autant d’êtres humains ? La question resurgit périodiquement, à chaque nouveau franchissement de seuil – 6, 7, 8 milliards… La réponse, faussement évidente, consisterait à contrôler la croissance démographique pour maîtriser les ressources. L’idée n’est pas neuve, puisqu’elle a été formulée dès 1798 par l’économiste britannique Thomas Malthus (1766-1834) dans son ouvrage Essai sur le principe de population. Dans les faits, entre 1800 et aujourd’hui, la population mondiale a été multipliée par huit. Sur la seule période 1999-2022, soit moins de 25 ans, elle s’est accrue de 2 milliards d’individus. Or, malgré cette croissance, la faim recule depuis plusieurs décennies : les ressources naturelles sont donc à priori suffisantes pour alimenter une population planétaire croissante. Demain, la question est donc moins de savoir si la Terre pourra nourrir 10 milliards d’humains que de déterminer de quelle manière : la lutte contre le changement climatique imposant de nouvelles contraintes, l’alimentation doit devenir plus « écolo ». Côté offre, les pratiques agricoles doivent mieux respecter l’environnement. Côté demande, les habitudes alimentaires doivent s’ajuster aux capacités planétaires, avec une consommation réduite de viande et une lutte féroce contre le gaspillage. Enfin, l’accès à l’alimentation doit être mieux réparti : la faim sévit encore aujourd’hui. Jouant de ces paramètres, des chercheurs élaborent différents scénarios, du plus inquiétant au plus vertueux.

Malthus, une postérité controversée

Quel est le legs de Malthus ? Avançant l’idée, originale à l’époque, que la nourriture disponible doit définir la taille de la population, ce pasteur anglican prône la chasteté et le mariage tardif pour limiter le nombre de pauvres dans la société londonienne de l’époque. Mais dans les années 1960, l’économiste danoise Ester Boserup (1910-99), parfois qualifiée « d’anti-Malthus », montre que, au contraire, la pression démographique favorise l’évolution des techniques agraires et donc la production. Aujourd’hui, le contrôle coercitif des naissances n’est plus à l’ordre du jour : c’est le vieillissement démographique qui mobilise les autorités publiques… et donc la relance de la natalité !

Réalisée en 1851 par le caricaturiste George Cruikshank, cette gravure représente l’avenir surpeuplé de Londres inspiré des écrits de Thomas Malthus © Getty Images

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La persistance de la faim

Aggravée par les conflits et les crises, l’inéquitable répartition des ressources demeure à la racine de la faim dans le monde.

En 2022, la production et le commerce mondial de denrées alimentaires permettent en théorie de nourrir les 8 milliards d’habitants de la planète. Or, d’après le Programme alimentaire mondial (PAM), près d’un humain sur dix ne mange toujours pas à sa faim. Mais la disponibilité des ressources naturelles n’est guère en cause. En septembre 2022, le PAM alertait ainsi sur la situation catastrophique de six pays et près d’un million de personnes, sous l’effet conjugué de catastrophes naturelles, avec une grave sécheresse dans la Corne de l’Afrique ; et de conflits armés, comme en Somalie. Et le PAM de souligner : « Les conflits violents restent le principal moteur de la faim aiguë ». Mais l’insécurité alimentaire concernait alors plus de 26 millions de personnes, toujours victimes des effets à moyen terme de la crise sanitaire (et les destructions d’emplois consécutives) et des retombées de la guerre en Ukraine (et la hausse du cours des matières premières). Fixé par les Nations unies en 2015 dans le cadre des Objectifs de développement durable, le cap « faim zéro » pour 2030 semble désormais hors d’atteinte : à cette date, souligne l’ONU, près de 8 % de la population mondiale souffrirait toujours de la faim, « même en cas de redressement économique mondial ». L’aide humanitaire reste donc essentielle pour assurer la subsistance planétaire, car elle permet de pallier ponctuellement l’inégal accès aux ressources alimentaires mondiales. Deux chiffres font écho, d’une façon caricaturale, à cette inéquitable répartition : si près de 830 millions d’individus sont en sous-nutrition*, près d’un milliard sont obèses.

* État de la sécurité alimentaire dans le monde, ONU, 2022

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Quand l’aléa bouleverse le scénario

Deux événements récents rappellent que la sécurité alimentaire reste soumise à des aléas imprévisibles, impossibles à modéliser dans les scénarios d’avenir. Après la pandémie de Covid-19, en 2020, qui a désorganisé les chaînes d’approvisionnement, l’invasion de l’Ukraine par la Russie a entraîné la flambée des prix des céréales et des engrais, notamment l’azote (largement extrait du gaz). Pour cause : le « grenier à blé » ukrainien et son voisin russe figurent parmi les premiers exportateurs mondiaux de céréales. Premier importateur de blé tendre, l’Égypte a dû constituer des stocks stratégiques en urgence et diversifier ses fournisseurs. Distribution alimentaire à Izioum, dans l’est de l’Ukraine, le 24 septembre 2022

Distribution alimentaire à Izioum, dans l’est de l’Ukraine, le 24 septembre 2022 © Natolii Stepanov/AF

Entre climat et commerce, une agriculture sous tension

Infographie blé

Source : FAO

Infographie eau

Source : FAO ; Aquastat

Une assiette santé planétaire

Existe-t-il un menu qui permette de nourrir une population mondiale en hausse, sans dégrader davantage l’environnement ?

Les prévisionnistes se sont longtemps concentrés sur les moyens de produire davantage de denrées alimentaires, mais depuis une dizaine d’années, ils recommandent aussi de consommer… beaucoup moins. Si bien que les grandes orientations d’un régime à la fois bon pour les santés humaine et environnementale sont identifiées : réduire l’apport journalier en calories d’un tiers environ (y compris les pertes et gaspillages) et manger moins de produits animaux. Réunissant 40 experts en nutrition, santé publique et environnement, un panel international réuni par la revue médicale The Lancet a ainsi défini une « assiette santé » planétaire pour 2050.* Au menu : la multiplication par deux de la consommation mondiale de fruits, légumes, noix et légumineuses, et la réduction de moitié de la consommation de viande rouge et de sucre. Dans ce modèle, les populations des pays développés auront le plus d’efforts à fournir, puisqu’elles suivent aujourd’hui le régime le plus carné et le plus sucré. En outre, ces pays devront diviser le gaspillage alimentaire… par deux ! Les mêmes experts estiment que ce « régime santé » permettrait d’éviter quelque 11 millions de décès prématurés par an liés à la surconsommation alimentaire. Ce scénario « santé » – qui table sur le maintien des surfaces agricoles à leur niveau actuel, sans extension – ne constitue pas nécessairement la réponse au défi d’une alimentation vertueuse. Mais il montre que des solutions techniques existent bel et bien.

* The Lancet, 2 février 2019

Régionaliser l’alimentation ?

Et si la solution consistait à disposer d’une offre agricole à l’échelle de grandes régions (Europe ; Amérique du Nord, etc.) ? C’est l’un des scénarios pour 2050 élaborés par deux organismes français, le Cirad et l’Inrae, intitulés Agrimonde-Terra (publiés en juillet 2020 dans Plos One). Ce scénario présente de multiples avantages : lier industrie alimentaire et production régionale en privilégiant des variétés adaptées au climat local ; raccourcir les chaînes d’approvisionnement en limitant les risques de rupture ; réduire le stockage et les échanges mondiaux. Le Proche et le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest resteraient toutefois importateurs nets d’aliments.

© Elena Larina/Getty Images Plus

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Pertes et gaspillage

Dans le monde, près d’un tiers de la nourriture produite pour l’Homme est perdue ou gaspillée. Ainsi, 14 % des récoltes mondiales sont perdues durant la production ou le transport : destruction par le gel ou la sécheresse, rupture de chaîne du froid, etc. En outre, 17 % de la nourriture est gaspillée, c’est-à-dire jetée par le commerçant ou le consommateur. Plus fréquente dans les pays en voie de développement, la perte se produit avant l’accès au consommateur ; le gaspillage, plus courant dans les pays riches, une fois l’aliment mis en vente. En outre, ce tiers de nourriture perdue et gaspillée contribue pour 8 à 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, souligne l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

© Nicolas Guyonnet /Hans Lucas via AFP

Moins de viande au menu

Cesser de manger de la viande est loin d’être la panacée ; en revanche, une réduction de la consommation mondiale est indispensable.

Excessive, une consommation de produits animaux supérieure à 25 ou 30 grammes/jour – et notamment de viande – nuit à la santé humaine, en aggravant le risque d’hypertension, de maladies cardiovasculaires, de diabète de type 2 et de cancer colorectal. Elle nuit aussi à l’environnement, puisque l’élevage du bétail (bovins, ovins et caprins) occupe les deux tiers de la superficie agricole mondiale et génère plus de 14 % des émissions de gaz à effet de serre. Gare aux fausses solutions comme le végétalisme, souvent envisagées du point de vue du Nord. La part de l’élevage industriel, intensif et polluant, doit sans doute être réduite. Mais dans le monde, l’élevage assure aussi la subsistance de 1,7 milliard de petits exploitants dans le Sud6 auxquels il fournit laine, peaux, nourriture, force de traction et fertilisant pour les sols. En outre, l’élevage valorise à 80 % des surfaces non cultivables, comme les prairies, montagnes, steppes ou savanes, qui constituent par ailleurs des réservoirs de biodiversité et stockent le carbone7. C’est donc plutôt vers un rééquilibrage dans le choix des protéines que la consommation mondiale devrait s’orienter, aux dépens des protéines animales et en faveur des protéines végétales : un ratio 50/50 que prônent d’ailleurs l’OMS et la FAO. Ce rééquilibrage bénéficierait aux légumineuses : lentilles, haricots, pois chiches, petits pois, riches en protéines (20 à 40 % selon les espèces). Peu coûteuses et riches en fibres, les légumineuses sont en outre capables de fixer l’azote de l’air et donc économes en engrais.

Comment réduire la part de viande dans les assiettes ?

La hausse de la consommation mondiale de viande est due à la croissance démographique et à l’évolution des régimes alimentaires, dans des proportions variables selon les pays.

L’exemple de la viande de bœuf

Infographie boeuf

L’exemple de la viande de bœuf | Source FAO | Infographie : WeDoData

Une production plus verte

Il est déjà possible de produire davantage en dégageant moins de gaz à effet de serre et en utilisant moins d’intrants chimiques.

À l’avenir, il faudra produire davantage pour nourrir la population mondiale : +50 à +70 % d’aliments d’ici 2050 (par rapport à 2010), selon les scénarios3. Mais avec des pratiques agricoles soutenables, car le système agroalimentaire génère aujourd’hui plus de 30 % des gaz à effet de serre, constitue la principale source de perte de biodiversité et de déforestation, et consomme 70 % de l’eau douce dans le monde. Alors, comment produire davantage et mieux ? Tous les scénarios insistent sur l’indispensable amélioration des pratiques agricoles. Ainsi, l’Institut du climat de Potsdam estime que le système actuel ne permet de nourrir écologiquement que 3,4 milliards de personnes, mais qu’il pourrait en nourrir plus de 10 milliards4 grâce à des mesures éprouvées comme l’expansion des terres agricoles ; l’irrigation accrue, avec du stockage d’eau en saison humide et le recours au goutte-à-goutte ; les apports d’azote pour fertiliser les terres ; la restauration des terres dégradées ; le paillage des sols pour éviter l’évaporation improductive… Avec des contraintes supplémentaires, cependant, comme le défrichage de nouvelles terres ou une répartition de l’eau au profit de l’irrigation. Cela étant, pour améliorer la productivité agricole, d’autres marges de manœuvre restent à exploiter. L’introduction de légumineuses, par exemple, améliore la résistance aux maladies et aux parasites et améliore la fertilité des sols. Résultat : une hausse des rendements des cultures principales – riz, blé et maïs – de 20 % au niveau mondial et de 40 % en Afrique ! C’est ce que révèle l’analyse de 450 expérimentations de terrain menées dans 53 pays5.

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Demain, du bio partout ?

Une agriculture « 100 % bio » serait capable de nourrir 9 milliards d’individus en 2050, selon une équipe suisse (Nature Communications, 14 novembre 2017). Mais la faisabilité et les bénéfices en restent controversés. D’une part, les rendements plus faibles du bio contraindraient à mettre en culture des surfaces nouvelles, y compris d’actuels pâturages ou prairies riches en carbone (Nature Communications, 22 octobre 2019). D’autre part, un tel tournant nécessite d’être minutieusement préparé, comme l’a montré la chute dramatique de la production au Sri Lanka après l’interdiction des engrais et pesticides chimiques. Une interdiction décrétée en avril 2021 et levée… six mois après.

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