Grandes tueuses Publié le

Maladie du sommeil, un combat permanent

La maladie du sommeil est présente en Afrique depuis toujours. Au début du 20è siècle, le médecin militaire Eugène Jamot met en place une arme contre ce fléau causé par un parasite et transmis par la mouche tsé tsé : le dépistage de masse. Reste que dans les zones où la maladie est quasiment éteinte, la vigilance reste de mise...

Un épisode de la série "Grandes tueuses"

Réalisation : Gérard Lafont

Production : Etat d'Urgence Production, MSF, Inserm, DNDi, Institut Pasteur, Fondation Mérieux, CANOPE, Universcience

Année de production : 2015

Durée : 13min34

Accessibilité : sous-titres français

Maladie du sommeil, un combat permanent

LA MALADIE DU SOMMEIL

1. L’histoire

En 1374, le sultan du Mali, gravement malade, tombe dans une torpeur dont il ne sortira jamais. Sa mort est la première attribuée à ce que l’on appellera : la maladie du sommeil.

Entre le XIV et le XIXème siècle, les cas de maladie du sommeil sont de plus en plus nombreux. A la fin du XIXème siècle, une première grande épidémie frappe l’Ouganda et le bassin du Congo. Les historiens parlent d’un million de morts.

Au même moment, la colonisation, qui entraîne la déforestation, la construction de routes et des déplacements de population, contribue à l’expansion de la maladie.

En 1901, les biologistes anglais Forde et Dutton trouvent dans le sang des malades la cause de la maladie : un parasite, le trypanosome. En 1903, le médecin anglais David Bruce découvre le vecteur du parasite, la mouche tsé-tsé.

En 1905, on teste un premier traitement : l’atoxyl, un composé d’arsenic très toxique pouvant entrainer la cécité.

La médecine coloniale se lance alors, au début des années 1920, dans une grande entreprise d’éradication de la maladie. Eugène Jamot, médecin militaire, directeur de l’Institut Pasteur de Brazzaville pose les bases de ce que l’on appellera la « doctrine Jamot » : détecter tous les cas possibles et les traiter pour éliminer le réservoir du parasite, l’homme. Avec ses équipes mobiles armées de microscopes, il sillonne les régions les plus reculées à la recherche de malades qu’il traite avec des dérivés de l’arsenic.

Au Cameroun, entre 1919 et 1930, la doctrine Jamot fait baisser la prévalence de la maladie, c’est à dire le pourcentage de malades par rapport à la population, de 60%  à 4 %.

En 1949, le médecin suisse Ernst Friedheim a l’idée de combiner un dérivée de l’arsenic avec un antagoniste utilisé contre les gaz à base d’arsenic pendant la Seconde Guerre mondiale: le nouveau médicament, le mélarsoprol est encore utilisé aujourd’hui au stade avancé de la maladie.

Dans les années 1960, les colonisateurs quittent la plupart des pays affectés et l’attention se relâche… La mouche tsé-tsé en profite pour faire son grand retour. Une nouvelle épidémie éclate en 1970 et atteint son pic en 1998. Depuis, les efforts ont grandement affaibli la maladie et l’Organisation Mondiale de la Santé se donne l’objectif de l’éliminer d’ici 2020.

2- La géographie

La mouche tsé-tsé qui transmet le parasite de la maladie du sommeil à l’homme a élu domicile sur un vaste territoire de 36 pays africains. La maladie sévit dans 19 d’entre eux. A l’intérieur d’un pays, la maladie du sommeil se concentre dans des zones pouvant aller du simple village à une région toute entière.

Les populations rurales qui dépendent de l’agriculture, de la pêche, de l’élevage et de la chasse sont les plus exposées.

Plus de 4 cas sur 5 des cas signalés se trouvent en République démocratique du Congo. La République centrafricaine, le Congo-Brazzaville, le Tchad, le Soudan du Sud, l'Angola, l'Ouganda, le Gabon, la Guinée et la Guinée équatoriale font aussi partie des pays les plus touchés. On peut y voir l'influence des conflits qui désorganisent les systèmes de santé et poussent les populations à se déplacer.

L’exemple ougandais des années 80 est éclairant.

La guerre civile ougandaise pousse la population du nord ouest du pays à se réfugier dans l’actuel Soudan du Sud où la maladie du sommeil est présente depuis toujours. En Ouganda, sur les terres laissées en friche, la mouche tsé-tsé prolifère. Quand les réfugiés rentrent chez eux, ceux qui ont été infectés au Soudan, devenus « réservoirs humains du parasite », réinstallent la maladie en Ouganda.

En 1986, la maladie du sommeil explose dans cette région.

En 2009, pour la première fois depuis un demi-siècle, on a signalé moins de 10 000 cas de la maladie.... en réalité, on se rapprocherait plutôt des 30 000 cas.

Tant qu’il restera des porteurs du parasite, le réservoir humain ne sera pas tari et la mouche tsé-tsé continuera à propager la maladie.

Le danger réside donc dans les zones où la maladie est considérée comme quasiment éteinte pouvant affaiblir la vigilance des services de santé.

3. Le corps

Le cycle de la maladie du sommeil commence par une piqûre de la mouche tsé-tsé.

Si la mouche pique une personne déjà malade, elle ingère des parasites avec le sang. Ces parasites, les trypanosomes, se concentrent dans le tube digestif de la mouche. Vingt jours plus tard, les parasites migrent dans les glandes salivaires de l’insecte… à la prochaine piqûre, la mouche tsé-tsé contaminera une nouvelle victime.

Le parasite entre dans le système lymphatique puis passe dans le sang et se propage dans tout l'organisme. Dans un premier temps, les défenses immunitaires attaquent les parasites… Pour se défendre, le parasite mute, prend une nouvelle forme, échappe au système de défense de son hôte, jusqu’à ce qu’une nouvelle vague d’anticorps le reconnaisse et l’agresse. Ce cycle d’attaque et de défense se reproduit plusieurs fois avec l’apparition de symptômes tels que des poussées de fièvres, maux de têtes, douleurs articulaires… symptômes qui traduisent à l’extérieur le combat intérieur entre cellules immunitaires et parasites.

Mais ces symptômes sont parfois trop légers pour être détectés alors que justement c’est au cours de cette première phase que la maladie pourrait se soigner le plus facilement.

Quand la maladie n’est pas soignée à temps, le parasite se dirige vers le cerveau. Un filtre protège le cerveau des agents pathogènes, des toxines et des hormones qui circulent dans le sang : la barrière hémato-encéphalique. Mais le trypanosome réussit à la franchir. A ce stade, comme la  barrière hémato-encéphalique bloque aussi certaines molécules médicamenteuses, la maladie est bien plus difficile à soigner.

Une fois que le trypanosome est parvenu à se glisser dans le cerveau, le cycle du sommeil se dérègle. Le malade, qui souffre de confusion mentale, de troubles de la coordination, alterne des moments de grande fatigue et des moments d’agitation. Il dort le jour et veille la nuit. La détérioration de son système nerveux le plonge finalement dans un coma. Sans traitement, c’est la mort.

4. Les soins

La première arme contre la trypanosomiase humaine africaine fut celle mise en place par le médecin Eugène Jamot au début du XXème siècle: le dépistage de masse. D’autant plus essentiel que la première phase de la maladie, très longue, est souvent dépourvue de symptômes.

Le médecin peut faire un premier diagnostic à partir des signes cliniques, comme la présence de ganglions dans le cou. Pour détecter la présence du parasite il doit faire une analyse de sang, et observer ses échantillons au microscope.  Pour connaitre le degré de progression de la maladie, il doit enfin examiner le liquide céphalo-rachidien prélevé par une ponction lombaire, très souvent douloureuse.

Plus le diagnostic est précoce, plus on évite l’évolution de la maladie vers le stade neurologique bien plus difficile à traiter.

Deux médicaments permettent ensuite de traiter les malades quand ils sont dans le première stade : la pentamidine et la suramine. C’est un traitement relativement facile à administrer par injections intramusculaires, efficace malgré de lourds effets secondaires.

Lors de la deuxième phase, on se servait jusqu'il y a quelques années d'un médicament de l'époque coloniale, un dérivé de l’arsenic, le mélarsoprol. Bien qu’efficace, ce traitement est très toxique. Dans 5% des cas le remède tue le malade ou lui inflige des séquelles neurologiques graves.

JEREMIE (Synthé)

J’ai été soigné par le remède appelé Arsobal. Le traitement faisait mal.

C’était intraveineux mais c’était mal. Ca nous chauffait vraiment. Quand on injectait l’Arsobal, après avoir injecté, on ouvrait la bouche. Vraiment il faisait chaud.

Dans les années 1990, on découvre presque par hasard les effets bénéfiques d’un anti-cancéreux, l’éflornithine, contre la maladie du sommeil. Il est plus efficace et moins dangereux que le mélarsoprol, mais son utilisation est très compliquée : quatre perfusions par jour pendant quatorze jours… en pleine brousse, c’est presque mission impossible. Les médecins n’ont souvent pas d’autre choix que le vieux Mélarsoprol.

DU NOUVEAU : NECT (Synthé)

En 2009, un nouveau traitement développé par le DNDi, l’Initiative médicaments pour les maladies négligées arrive enfin sur le terrain. NECT est une combinaison d’éflornithine et d’un autre médicament, le nifurtimox. Ses résultats sont satisfaisants pour le deuxième stade de la maladie. NECT est mieux toléré, plus efficace, et réclame quatre fois moins de perfusions. On l'utilise aujourd'hui dans plus de 98% des cas dans le deuxième stade de la maladie.

5. Le futur

Dr Antoine Tarral, DNDi

Le traitement de la maladie du sommeil, à l’heure actuelle, se fait par un médicament qui s’appelle NECT, qui est une perfusion pendant 7 jours,

2 heures par jour, 2 fois par jour, plus un traitement oral, tous les jours, 3 fois par jour pendant 10 jours. Ca représente un certain nombre de flacons et de comprimés à transporter pour chaque malade, au total ça fait à peu près 10 kg, de matériel, de médicaments par malade. La nouveauté ça serait de trouver un médicament oral. A l’heure actuelle, DNDi a fait sa recherche depuis plusieurs années sur un médicament oral, on a un médicament oral qui s’appelle Fexinidazole. Ce médicament, c’est 24 comprimés à administrer pendant 10 jours, comparé au NECT c’est un énorme avantage. On continue notre recherche sur une amélioration, une facilité de ce traitement. L’idéal serait de trouver un médicament qui se donne une fois pour toute et on a en notre possession un médicament de la famille des oxaboroles, qui est à l’étude à l’heure actuelle et qui se donnera en une seule fois pour traiter toute la maladie. Il faut compter environ deux années d’étude pour démontrer à la fois sa sécurité et son efficacité, et puis ensuite on le mettra à  la disposition de l’OMS si il est efficace et il rentrera dans la feuille de route de l’OMS qui a comme objectif, l’élimination de la maladie en 2020

Réalisation : Gérard Lafont

Production : Etat d'Urgence Production, MSF, Inserm, DNDi, Institut Pasteur, Fondation Mérieux, CANOPE, Universcience

Année de production : 2015

Durée : 13min34

Accessibilité : sous-titres français