Après la Lune, objectif Mars ?
Après la Lune, Mars est le prochain objectif de conquête spatiale des États-Unis. Donald Trump a promis d'y planter son drapeau et Elon Musk rêve d'y envoyer des millions de personnes. Mais qu’en est-il du point de vue scientifique ? Est-ce possible d’envoyer des humains dans un futur proche ? Dans quelles conditions ? Interview avec Lucie Poulet et Cyprien Verseux, spécialistes de l’exploration martienne, tous les deux ayant participé à des missions analogues de plusieurs mois de confinement pour simuler des missions habités sur la planète rouge.
Réalisation : Sébastien Avila
Production : Universcience
Année de production : 2026
Durée : 14min03
Accessibilité : sous-titres français
Après la Lune, objectif Mars ?
Mars, la planète rouge. Si proche et pourtant si lointaine. Elle est devenue la cible des ambitions américaines les plus démesurées. Le 20 janvier 2025, lors de son discours d'investiture, le président des États-Unis, Donald Trump, annonce vouloir y planter son drapeau. De son côté, Elon Musk a bien compris l'intérêt d'une alliance politique. Le milliardaire à la tête de SpaceX planifie la colonisation de Mars depuis des années et promet de l'atteindre avec sa fusée géante Starship dès 2026. Alors, réalité scientifique ou délire mégalomaniaque de l'homme le plus riche de la planète ? – Avec les plans de Musk et de Trump, on n'est plus vraiment sur de l'exploration. On est plus sur des missions drapeaux. On va aller sur la planète planter notre drapeau, dire qu'on y est allé et revenir. Je ne suis pas sûre qu'il y ait une ambition, du côté de Trump, d'aller faire de la science sur Mars. Il veut juste dire que les États-Unis y sont allés. Côté Musk, on est encore sur une autre dimension. On est sur des dimensions de colonisation. Déjà, le terme me pose problème. Oui, il va faire le transporteur, il va les emmener de la planète Terre à la planète Mars. Par contre, il n'a pas prévu comment ces gens allaient survivre une fois sur place. Mais avant d'arriver sur Mars, il faudra résoudre plusieurs défis lors du voyage, qui sera très long. – Il faut que la Terre et Mars soient dans la bonne configuration pour partir. Avec les technologies actuelles, il faut 6 à 8 mois pour aller sur Mars. On est à 55 millions de kilomètres. Et donc là... On est à 400 millions de kilomètres avec le Soleil au milieu, donc les deux planètes ne se voient pas. Tous les deux ans, lorsque la Terre s'approche de Mars, une fenêtre de lancement est possible. On peut alors démarrer un voyage de 240 jours, soit 8 mois environ, pour atteindre la planète rouge. À ce moment-là il faut choisir entre repartir tout de suite ou attendre plus d'un an pour que les deux planètes se rapprochent de nouveau. – Sur les scénarios de la NASA, on a typiquement la mission de 500 jours, la mission de 1000 jours. C'est ce qu'on trouve le plus classiquement. Donc la mission de 500 jours, on reste 15 jours sur la planète et on rentre. Et la mission de 1000 jours, on reste plus longtemps. 500 jours de plus du coup, pour profiter de la prochaine fenêtre de lancement. Pour aller sur Mars, la NASA avait prévu un véhicule de transfert, une sorte de petite station spatiale qui pourrait accueillir les astronautes pendant leurs voyages, d'aller et de retour. Elon Musk souhaite la remplacer par son Starship. Une fusée géante et réutilisable qui promet de révolutionner le transport spatial, mais qui est encore loin d'avoir fait ses preuves. Quel que soit le vaisseau, une très grande partie de la mission s'effectuera en apesanteur, ce qui a des effets néfastes pour la santé des astronautes. – Là, on a les mêmes contraintes que sur la station spatiale en termes de perte osseuse et de perte de masse musculaire. C'est pour ça que les astronautes se retrouvent à faire deux heures de sport par jour pour éviter de perdre tout ça. La grosse différence par rapport à la station, c'est que sur le voyage entre Mars et la Terre, on va avoir des radiations ionisantes que l'on n'a pas sur la station parce que la station est protégée par le champ magnétique terrestre. À force de se faire bombarder un peu chaque jour par des doses de radiations importantes, les astronautes vont avoir un risque accru de développer un cancer dans les 10 à 20 prochaines années. L'autre effet des radiations, c'est que si on a une dose beaucoup plus importante qui arrive d'un coup, et c'est le cas quand on a des éruptions solaires, là par contre, ça peut être létal. Parce que les doses sont tellement importantes que ça va tout simplement tuer notre équipage d'un seul coup, donc il faut pouvoir les protéger en cas d'éruption solaire. Les missions Artemis qui ont commencé à envoyer des astronautes vers la Lune devront toutes faire face à cette même problématique. La capsule Orion doit quitter la protection du champ magnétique terrestre pendant la plus grande partie du voyage. En cas d'éruption solaire, les astronautes devront se mettre à l'abri au centre du véhicule en se couvrant avec le plus d'objets possibles pour faire bouclier. Mais ces dangers physiques ne sont qu'une partie du problème. Les missions de longue durée mettent aussi au défi la résistance mentale de l'équipage. – Il y a un gros risque psychologique sur des missions martiennes. Il faut essayer de comprendre ces dynamiques de groupes en environnement isolé, confiné. Il y a des missions analogues qui ont été faites sur ces dernières années. La NASA a une mission qui s'appelle Chapea où ils font des missions qui durent un an. Ils ont un équipage de 4 personnes enfermées pendant un an. De mon côté, j'ai participé à une mission appelée HI-SEAS qui était financée par la NASA et se déroulait dans un habitat à Hawaï. On était sur le flanc d'un volcan. On avait de la nourriture lyophilisée et des communications qui étaient avec des latences. Donc on ne pouvait pas communiquer en direct avec notre famille ou nos amis. Donc là je suis dans notre salle de séjour. Durant 4 mois, l'équipe va réaliser des missions d'exploration à proximité du dôme habitable, mener des expériences et remplir des questionnaires détaillés sur leur vie quotidienne. – L'objectif de ce type de mission, c'était d'identifier quels étaient les traits de caractère à favoriser ou à ne pas favoriser lors des sélections d'astronautes pour des missions martiennes. Si on veut que la mission réussisse, il faut vraiment se mettre au service du groupe, s'oublier un petit peu. On a une anecdote assez drôle. Au tout début de la mission, on nous avait donné du fromage frais. C'était le seul gouda pour les quatre mois, donc il fallait vraiment le répartir judicieusement. On avait décidé de le garder pour faire des apéros ensemble. Et puis, au bout de trois semaines, on trouve que la quantité de gouda a fortement diminué alors qu'on n'a pas fait tant d'apéros ensemble que ça. Une des coéquipières a vu un des coéquipiers aller dans le frigo, se couper un gros bout de gouda et le manger, comme si de rien n'était. Il ne voyait pas le problème. Jusqu'à ce qu'on lui explique, après il a compris. Dans un environnement avec toujours les mêmes personnes, en environnement confiné, sans pouvoir sortir, avec des règles qui sont assez strictes, ça peut déclencher des tensions et prendre de l'importance. Au bout d'un moment, on en a ras-le-bol de manger toujours la même chose. C'est pour ça qu'on fait autant de recherches sur la nourriture, sur les différentes recettes, sur la diversité des plantes à amener et être sûr qu'on va pouvoir apporter à l'équipage une alimentation diversifiée. L'établissement d'une base martienne passera par une gestion minutieuse des ressources vitales, notamment l'eau et l'oxygène. Pouvoir les recycler en circuit fermé est l'objectif du projet Melissa. – On a pensé à reproduire des écosystèmes terrestres dans l'espace, donc des écosystèmes artificiels entièrement contrôlés qui vont permettre de recycler les différentes ressources. On va prendre les déchets, les transformer pour pouvoir réutiliser tout ce qu'on a embarqué. Le principe de la boucle Mélissa, on parle de boucle parce qu'on est sur un système fermé, c'est d'avoir, comme dans un écosystème naturel, des décomposeurs, des producteurs et des consommateurs. Nos décomposeurs, dans le cas de Melissa, ce sont des bactéries qui vont permettre de dégrader les déchets jusqu'à obtenir une forme qui est assimilable par des plantes et des microalgues. Les plantes et les microalgues sont nos producteurs, ils vont produire grâce à la photosynthèse de la nourriture, de l'eau et de l'oxygène, et ils vont utiliser le dioxyde de carbone qui est expiré par l'équipage. Ensuite le compartiment de l'équipage c'est le compartiment des consommateurs, donc on retrouve les différents acteurs d'un écosystème naturel. Pour le moment, le prototype Melissa n'abrite qu'un équipage de souris de laboratoire. Le module est donc loin d'embarquer vers Mars. Et si plutôt que d'adapter la vie aux conditions martiennes, on n'essayait pas d'adapter Mars toute entière à la vie ? On appelle ça la terraformation. Et c'est une ambition radicale défendue aussi par Elon Musk. Selon Elon Musk, bombarder les pôles ferait fondre le CO2 en le libérant dans l'atmosphère et créant ainsi un effet de serre artificiel qui pourrait réchauffer la planète. – La terraformation, physiquement ce n'est pas possible. On a plusieurs scientifiques qui se sont penchés sur la question. C'est très beau dans les livres de science-fiction et ça fait rêver. Mais on ne pourra pas terraformer Mars et on ne pourra pas utiliser Mars comme planète B. Ça donne une espèce de faux espoir à certaines personnes sur Terre. La réalité, c'est qu'on pourra espérer avoir des bases scientifiques, comme celles qu'on a en Antarctique, sur Mars, qui viennent explorer scientifiquement la planète. Mais il n'a jamais été question d'aller fonder une famille ou d'allez fonder des villes en Antarctique. On a simplement des bases scientifiques et ça suffit. Explorer Mars comme on explore l'Antarctique. Cyprien Verseux connaît bien les deux. Cet astrobiologiste a passé une année dans la base polaire Concordia en 2019. Puis en 2024, il a publié un ouvrage collectif sur l'exploration martienne réaliste. – Pour moi, la raison d'aller sur Mars, c'est surtout la science et l'exploration, parce qu'on a beaucoup de choses à apprendre de Mars. On ne sait pas par exemple s'il y a eu de la vie sur Mars. Il y a à peu près 4 milliards d'années, Mars ressemblait beaucoup à la Terre et les conditions étaient telles qu'il se peut qu'il y ait eu de la vie à ce moment-là. Après, peut-être qu'elle s'est éteinte, ou qu'elle a continué dans la surface. Perseverance a trouvé des roches qui ont été exposées à peu près quatre milliards d'années et ces roches sont très particulières. Elles ont notamment des petites tâches claires qui font un peu moins d'un millimètre et ces tâches, quand on les trouve sur Terre dans des roches, en général c'est le signe qu'il y a des microbes qui ont transféré des électrons de composés organiques sur des métaux notamment du fer. Donc qui utilisent le fer comme nous on utilise l'oxygène. Cette réaction chimique s'appelle l'oxydoréduction. C'est un mécanisme qui peut libérer de l'énergie comme lors de la respiration cellulaire ou de la photosynthèse. – Ça ne veut pas dire que c'est ce qui s'est passé. Parce que ce genre de réactions peuvent aussi avoir lieu sans biologie, avec de la physique et de la chimie simple. Mais dans les conditions auxquelles la roche a été exposée au cours de son histoire, on n'arrive pas vraiment à trouver d'explication qui exclut la biologie. Dans les laboratoires, il y a beaucoup de chercheurs qui essaient de recréer la même chose sans microbes. Pour l'instant, on n'y arrive pas. Ces précieux échantillons devaient être ramenés sur Terre dans le cadre de la mission Mars Sample Return, afin d'être analysés avec des instruments de pointe. Mais face à un coût estimé à plus de 11 milliards de dollars, le gouvernement américain a finalement renoncé. En janvier 2026, la mission est annulée. La NASA a choisi alors de réorienter ses ressources vers le retour d'astronautes sur la Lune en 2028. Avec, toujours au cœur de la mission, la fusée géante Starship de SpaceX. Une étape jugée indispensable pour coloniser Mars. – L'exploration de Mars que je défends et pour laquelle je travaille, ce n'est pas de développer des villes sur Mars. C'est d'avoir des stations de recherche avec un équipage de scientifiques réduit qui a un impact minimum sur l'environnement. Et même si on arrivait à avoir des robots qui étaient aussi doués que les humains pour la science pour faire des recherches sur place, je pense qu'il faudrait quand même envoyer des humains parce que l'exploration spatiale ce n'est pas que la science et un robot ne peut pas nous dire ce que ça fait d'être debout sur une planète rouge, de regarder un Soleil couchant bleuté ou de danser un tango en gravité partielle. Je pense qu'il y a quelque chose de profondément inspirant dans le fait d'explorer des terres inconnues ou dans ce cas des planètes inconnues. – Pour nous, scientifiques qui travaillons sur ces sujets, le risque, c'est qu'effectivement un milliardaire se dise "ça y est ma fusée est prête, j'envoie des gens" et que ce soit une catastrophe. Ça ferait une publicité vraiment horrible des missions martiennes. C'est aussi pour ça qu'on insiste sur une exploration éthique de la planète. C'est un projet tellement vaste, qu'il ne pourra pas se faire seulement par une nation, mais par la collaboration des nations entre elles. Avec les États-Unis on espère, avec la Russie aussi et avec bien sûr avec la Chine. Quand on a certains milliardaires qui nous expliquent qu'ils vont y aller tout seul, c'est assez irréaliste. L'Histoire a montré qu'après la rivalité des grandes puissances peut naître une coopération durable, comme en témoigne la station spatiale internationale. On peut alors imaginer qu'après le retour des astronautes sur la Lune, une nouvelle alliance entre nations ouvre la voie au premier voyage habité vers Mars.
Réalisation : Sébastien Avila
Production : Universcience
Année de production : 2026
Durée : 14min03
Accessibilité : sous-titres français