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Ce gaz qui n’a d’hilarant que le nom

Hilarant, le gaz ? Pas vraiment. Une proposition de loi est d'ailleurs en cours d’adoption afin de restreindre l’usage du protoxyde d’azote, en particulier chez les mineurs. Ce mélange à usage médical, industriel ou culinaire (pour la crème chantilly), est de plus en plus souvent inhalé par des consommateurs en quête d'effets euphorisants. À tel point que cette substance est désormais la deuxième drogue la plus consommée en France, derrière le cannabis. Asphyxies fatales, brûlures graves, atteintes neurologiques... Chaque année, les accidents se comptent par dizaines.

Réalisation : Laurent Hirsch

Production : Universcience

Année de production : 2021

Durée : 8min34

Accessibilité : sous-titres français

Ce gaz qui n’a d’hilarant que le nom

Quelque chose ne tourne pas rond, ce jour-là, à Viry-Chatillon… Jean-Marie Vilain, le maire de la commune a été informé par ses collaborateurs d’une découverte, qui ne l’enchante guère… Ambiance « Qui les a vu, ces trucs ? ... » Ces « trucs », comme les appelle Monsieur le Maire, ont été vus par hasard le matin-même par des agents municipaux, à 2 pas de l’hôtel de ville, juste en face d’une école élémentaire. Ambiance « Y a plus rien là… Ils ont peut-être nettoyé depuis. » Ce que cherche Jean-Marie Vilain, ce sont de petites cartouches métalliques brillantes, bien connues de ses services. Sonore Jean-Marie Vilain – Maire de Viry-Chatillon « Elles sont là. Y en a une petite dizaine, quand même… Du coup, on va les faire enlever. Parce que le simple fait d’en voir traîner, ça peut donner des idées à d’autres… » Viry-Chatillon fait donc la chasse à ces petites cartouches. A tel point, que la ville – comme plusieurs dizaines d’autres en France - a fait passer ces derniers mois un arrêté interdisant leur vente aux mineurs sur le territoire communal. En cause, (pause) le gaz contenu dans ces capsules… Du protoxyde d’azote, plus communément appelé proto ou encore gaz hilarant. Un produit utilisé de longue date dans l’industrie, dans la médecine, mais aussi dans les siphons pour faire de la crème chantilly. Il est donc en vente libre. Sur internet, on ne compte plus les videos de jeunes qui inhalent ce gaz, réputé faire rire pendant une vingtaine de secondes, avant de s’estomper. Ça a l’air amusant, pas bien méchant… Mais ce que beaucoup ignorent, c’est que ça peut aussi provoquer des nausées, des brûlures graves et même des arrêts cardiaques. Depuis bientôt 2 ans, cet homme vend et livre du protoxyde d’azote sur la région parisienne. Il préfère rester anonyme, car peu sont ceux dans son entourage, à savoir ce qu’il fait. A son catalogue, des capsules, des ballons, et de plus en plus, ce qu’il appelle, du commerce de gros. Sonore Anonyme (dealer de proto) « Nous avons la bonbonne. Elle fait 580 grammes, soit environ 72, 73 capsules. Ici, nous avons le tank, on appelle ça comme ça. C’est des grosses bonbonnes. Celiu-ci fait 2 kilos. Après, on a des 5 kilos, des 10 kilos. 10 kilos, ça coûte à peu près 350 euros. » Un business florissant : il dit faire travailler 3 personnes 7 jours sur 7, et promet de livrer sur tout Paris en moins de 30 minutes. Fin de la journée… Ambiance « Dans 30 minutes, c’est bon ? » …le téléphone commence à sonner. Sonore Anonyme (dealer de proto) « Il est bientôt 20 heures… C’est l’heure à laquelle on commence les livraisons, jusqu’à 6 heures du matin. On tourne à peu près à 40 clients par soir. En termes de bénéfices, on est à 30 - 35% maximum. » Soit au total, 10.000 euros minimum de bénéfices mensuels, pour une activité aux limites de la légalité, et que certains apparentent à du deal… Le protoxyde d’azote : une substance à la mode que beaucoup découvrent, alors qu’en réalité, il s’agit d’une vieille connaissance. C’est en 1772 que ce gaz est découvert par Joseph Priestley, un chimiste britannique. Les expériences de laboratoire aidant, les propriétés euphorisantes du mélange sont vite mises en évidence. On commence alors à parler de gaz hilarant…. Et le produit devient peu à peu l’un des divertissements à la mode dans les salons et dans les foires… Parallèlement, la médecine s’y intéresse, se demandant notamment si ce caractère euphorisant peut limiter les douleurs des patients. Mais son utilisation en toute sécurité s’avère plus compliquée qu’escompté… Dans cette clinique parisienne, le protoxyde d’azote est un produit médical bien connu. Le Docteur Gostian, anesthésiste réanimateur, en a à sa disposition en salle d’opérations. Mais interdiction de l’administrer¬¬¬¬¬, sans une dose égale de dioxygène. Car p¬¬ur, le protoxyde d’azote peut être mortel¬¬¬. Sonore Docteur Ovidiu Gostian – Anesthésiste réanimateur (à la clinique Geoffroy Saint-Hilaire, à Paris) « Les bouteilles standard, c’est toujours un mélange avec de l’oxygène, justement pour éliminer ce risque d’hypoxie, c’est-à-dire de manque d’oxygène. Si le mélange ne contient pas suffisamment d’oxygène pour assurer la survie, on peut alors mourir d’une asphyxie, tout simplement. » Autre danger encouru par les consommateurs de protoxyde d’azote : ce gaz, lorsqu’il est expulsé des cartouches, est glacial pendant une fraction de seconde. B¬¬ref, mais suffisant pour brûler gravement les poumons de ceux qui l’insufflent trop vite. Sonore Docteur Ovidiu Gostian – Anesthésiste réanimateur (à la clinique Geoffroy Saint-Hilaire, à Paris) « C’est une baisse de température qui est associée à la baisse de pression du gaz lorsqu’il sort des petites cartouches. Il y a une classification dans les brûlures. C’est souvent des brûlures stade 2, ou stade 3 ; jamais des brûlures de premier degré. » Ainsi, le milieu médical considère le protoxyde d’azote comme un mélange à manier avec précaution. Son stockage est obligatoirement sécurisé. Ce gaz, ou plutôt ses conséquences, inquiètent aussi les pharmaciens. Certains sont chargés de suivre l’ampleur du phénomène, via les centres de pharmacodépendance. Ce jour-là justement, la réunion mensuelle de l’académie nationale de pharmacie aborde la question. Sonore Dr Caroline Victorri-Vigneau – Responsable du CEIP (Centre d’Evaluation et d’Information sur la Pharmacodépendance), CHU de Nantes « Je pense que ce graphique se passe de commentaires sur l’évolution du nombre de cas qui ont été signalés. Et ce qui nous est signalé, ce sont en général des cas plutôt graves. Au cours des 8 premiers mois de 2020, on a triplé le taux de notification maximal qui date de fin 2019…» Autant dire qu’on assiste actuellement à une explosion de la consommation de protoxyde d’azote. Le proto est même désormais sur le podium des substances psychoactives les plus consommées en France. Sonore Dr Caroline Victorri-Vigneau – Responsable du CEIP (Centre d’Evaluation et d’Information sur la Pharmacodépendance), CHU de Nantes « Des études montrent une utilisation massive. Il y a une étude française, qui s’appelle i-Share, qui a été faite sur plus de 10.000 étudiants. Et bien parmi ces 10.000 étudiants, 24% déclaraient avoir déjà consommé du protoxyde d’azote. C’est un chiffre absolument énorme. Aujourd’hui, le protoxyde d’azote est la 2ème drogue, la 2ème substance la plus utilisée après le cannabis. » Résultat : avec une telle consommation, et de tels risques, les accidents se comptent par dizaines… Overdose mortelle pour un étudiant dans les Vosges… 8 cas de troubles neurologiques graves recensés en quelques mois dans le nord de la France… Ou encore tous ces accidents de voiture, impliquant là encore le gaz hilarant. Ici par exemple, après avoir consommé du proto, le passager arrière allume un briquet… Instantanément, tout l’habitacle s’embrase, y compris ses 2 occupants… Alors, que faire ? Les autorités misent d’abord sur la pédagogie et la communication, avec par exemple ces fiches infos destinées aux réseaux sociaux. Autre piste : contraindre à un étiquetage plus explicite¬¬, concernant les dangers du protoxyde d’azote. Au Royaume-Uni, où le même problème existe, un avertissement spécifique a été mis en place. Sonore Cécilia Solal – Toxicologue à l’ANSES « C’est un logo qui existe et qui s’appelle le SACKI, pour « Solvent Abuse Can Kill Instantly ». Ca se traduit concrètement par : l’abus de solvant, sous-entendu l’abus de consommation de solvant, peut tuer instantanément. » Le projet actuel serait non pas de transposer ce logo tel quel en Français, mais d’en conserver le sens. Sonore Cécilia Solal – Toxicologue à l’ANSES « L’idée, c’est qu’il puisse y avoir en France un emballage avec des mentions d’avertissement, de quoi informer clairement des dangers. A l’heure actuelle, il n’y a pas forcément d’informations sur les risques potentiels, comme l’hypoxie, la tachycardie, une chute brutale, une perte de l’équilibre, avec dans certains cas des atteintes sévères qui persistent malgré l’arrêt de la consommation de proto. » Etape suivante : légiférer… Au Sénat, une proposition de loi visant notamment à interdire la vente de gaz hilarant aux mineurs, sur tout le territoire et sur internet, a été adoptée à l’unanimité. C’est la Vice-Présidente qui défend le texte. Sonore Valérie Létard – Sénatrice du Nord – Vice-Présidente du Sénat (Union Centriste) « Ce texte de loi, il n’est pas sorti du chapeau. C’est vraiment quelque chose qui est remonté du terrain. » Il est revenu sous la forme de ce sac de courses rempli de centaines de cartouches de proto : la moisson habituelle des agents de propreté d’une petite ville du Nord, en quelques jours.¬¬ Sonore Valérie Létard – Sénatrice du Nord – Vice-Présidente du Sénat (Union Centriste) « Pesez-le, vous allez voir… Je sais pas moi… là, y a une quinzaine de kilos… » Autre point de cette proposition de loi, qui doit être promulguée dans les prochains mois : interdire aux mineurs comme aux majeurs la vente de gaz hilarant dans les débits de boisson. Dans le viseur : ce que l’on appelle « les bars à proto ». Sonore Valérie Létard – Sénatrice du Nord – Vice-Présidente du Sénat (Union Centriste) « Avant le confinement de mars, dans les discothèques, y avait des bars à alcool bien évidemment. Mais à côté, vous trouviez des bars à proto. C’est-à-dire qu’il y a des bonbonnes installées, et vous pouvez acheter un ballon gonflé au protoxyde. Et c’est en vente au bar, comme vous avez des bars à alcool. » Une pratique peut être anecdotique, mais qui en dit long sur la banalisation du phénomène… Face à cela, reste une dernière piste : remplacer le protoxyde d’azote dans les cartouches des siphons à chantilly, par un autre gaz moins dangereux. Pas simple selon les industriels, mais des tests sont actuellement en cours.

Réalisation : Laurent Hirsch

Production : Universcience

Année de production : 2021

Durée : 8min34

Accessibilité : sous-titres français