Infox ? Ripostes ! Diffusé le

Un verre de vin par jour, est-ce vraiment bon pour la santé ?

« Un verre de vin par jour, c’est bon pour la santé ! » Cette affirmation agréable à entendre est remise en cause par de nouvelles études pointant notamment les risques cancérigènes. Michael Naassila, professeur de physiologie et Thomas Gauthier, youtubeur québécois, s’attaquent à l’infox du « verre de vin par jour » et donnent des clés pour décoder le vrai du faux.

Un épisode de la série « Infox ? Ripostes !, des scientifiques face à la désinformation »

Réalisation : Hélène Seingier

Production : Fablabchannel, Universcience,en partenariat avec TV5 Monde et Phosphore/Bayard

Année de production : 2022

Durée : 7min49

Accessibilité : sous-titres français

Un verre de vin par jour, est-ce vraiment bon pour la santé ?

TRANSCRIPTION INFOX ? RIPOSTES ? Des scientifiques face à la désinformation EPISODE : Alcool et santé : des études qui prennent l'eau Thomas Gauthier : Yeeees tout le monde ! Meilleure nouvelle de l'année ! Un verre de vin par jour, apparemment c'est bon pour la santé. Ça protège des maladies cardiovasculaires. C'est grâce aux Français qu'on a découvert ça, ça s'appelle le French paradox. Bon ben moi je pars sur un petit apéro, ce soir ! Mickaël Naassila : Non Thomas je ne peux pas te laisser dire ça, il y a des études plus récentes qui ont montré que cette conclusion était infondée. Ça fait 25 ans que je bosse sur l'alcool et je vais t'expliquer tout ça. GENERIQUE Thomas Gauthier : Tout commence dans les années 90. Une étude s'étonne que les Français meurent moins de maladie cardiaque que les Anglais, alors qu'ils fument plus et qu'ils mangent plus de graisse animale. Il peut y avoir plein d'explications à ça : peut-être que les Français mangent moins de nourriture industrielle, font plus de sport… Mais au fil des années, il y a eu un glissement : si les Français tombent moins malades, ce serait parce qu’ils boivent... du vin ! Bah oui ! Des études sont sorties sur ces “bienfaits de l’alcool”, avec une énorme communication à chaque fois. Mais cet édifice éthylique est en train de se briser. Et c'est en partie suite au travail de ce monsieur, spécialiste de l’alcool. Mickaël Naassila : On parle quand même d'une drogue. Ça, il faut le rappeler. Et on parle d'un cancérigène. C’est reconnu classe 1 cancérigène, voilà, il n'y a pas photo. L'alcool, c'est une des toutes premières causes d'hospitalisation en France. Ça veut bien dire que ça crée des dommages, ça crée des maladies et que des gens sont aussi à l'hôpital, beaucoup, parce qu'ils ont une consommation d'alcool. Thomas Gauthier : Mais attends, si c'est si grave, pourquoi est-ce que vous, les Français, vous continuez à boire et à faire de la pub pour l'alcool ? Mickaël Naassila : Il y a des organisations, instituts de recherche, institut sur le vin, en France on a La Cité du vin à Bordeaux… qui nous expliquent tous les bienfaits de l'alcool. Et qui aussi ont leurs journaux, leurs médias et qui envoient de l'information et de la désinformation très régulièrement. Mais c'est tellement actif qu'ils en sont même à se positionner sur un niveau scientifique. Thomas Gauthier : Ah ouais donc ça, en tant que scientifique, ça doit t'énerver, quand même. En fait, les études qui soutiennent ce “French Paradox” sont vérifiées à la loupe depuis quelques années dans des “méta-analyses”, ou expertises collectives. Mickaël Naassila a participé à certaines. La conclusion c’est que les études contiennent des erreurs, qu'on appelle des biais méthodologiques. Par exemple, y’a des soucis dans la composition des groupes qu’on compare : ceux qui boivent un peu et ceux qui ne boivent pas. Mickaël Naassila : Le biais le plus connu, c'est les “sick quitters”. C'est ceux qui ont arrêté de boire à un moment parce qu'ils étaient malades. Et on va les mettre dans ceux qui n'en consomment pas. Or, ils ont consommé et donc, artificiellement, ce groupe va être plus malade que ceux qui consomment un petit peu. Thomas Gauthier : Ok ! Donc dans ceux qui ne boivent pas tu mets la fille qui a déjà eu une cirrhose du foie ! On peut aussi mettre des gens qui fument comme des pompiers ou des personnes qui ne boivent pas parce qu'elles ont eu un cancer... Ca s’appelle aussi la causalité inverse : tu penses que les gens sont en mauvaise santé parce qu’ils boivent pas d’alcool. Mais en réalité ils boivent pas parce qu’ils sont malades ! Il y a aussi le biais de sous-déclaration. - C'est pour une étude : vous buvez combien de verres par semaine ? - Oh, un demi ! Eh eh. - Ok, c'est bon. Il y a un paquet de biais comme ça. Mickaël Naassila : Et on s'est aperçus, en regardant les méta-analyses, que l'âge moyen c'était 50 ans. Ça veut dire que les plus jeunes, qui seraient peut-être décédés plus tôt parce qu'ils ont eu un problème avec leur consommation d'alcool, ils ne sont pas dans l'étude. Alors c’est normal, les facteurs de confusion, mais il faut en tenir compte, en fait. Thomas Gauthier : Il y a un autre truc qui chiffonne un peu le professeur dans cette idée des bienfaits de l'alcool. Mickaël Naassila : Au global, même si l'alcool vous protégeait de je ne sais pas quelle pathologie, ça ne veut pas dire que vous n’allez pas développer une autre pathologie à cause de cette consommation d'alcool. Thomas Gauthier : En gros, tu choisis de quoi tu veux mourir. - Je me prépare une grosse cirrhose du foie, mais côté AVC, je suis super protégé. De nouvelles méthodologies d'épidémiologie génétique - essayez de le dire ça très vite, pour voir - bref, de nouvelles techniques sont venues aussi dégommer l'idée des bienfaits de l'alcool. Elles permettent de refaire certaines études en supprimant certains biais méthodologiques. Mickaël Naassila : Ce qui est intéressant, c'est que quand on compare l'épidémiologie classique observationnelle à celle-ci, eh bien on voit une disparition aussi des effets protecteurs. Thomas Gauthier : Eh oui ! La belle courbe en “J” qui disait : “Tu as moins de risque d'être malade si tu bois un peu d'alcool”... devient une ligne droite. Mickaël Naassila : Toute consommation d'alcool comporte un risque pour sa santé. Et ça se rapproche vraiment de ce qu'on a vécu pour le tabac où, avant, on était vraiment à compter les cigarettes et les paquets, etc. Alors que c'est dès la première cigarette ou dès le tabagisme passif. Et l'alcool on arrive aussi un peu à ça puisque, ça ne plaît pas à tout le monde, mais en fait, il n'y a pas de seuil : à partir du premier verre, on va perdre ce qu'on appelle des années de vie en bonne santé. Maintenant, les grands instituts sur le cancer vous disent : si vous voulez être à zéro risque de cancer, on vous recommande zéro alcool. Après, quelque chose qui m’occupe depuis 2-3 ans : je me suis battu très, très fort, avec aussi tous les collègues et les associations, pour faire une campagne “défi de janvier”. Thomas Gauthier : “Défi de janvier”, c’est la version française du “Dry January” des Anglo-saxons. En janvier, après les fêtes, tu observes ta consommation d’alcool et tu te fixes des défis, par exemple réduire, ou même arrêter quelque temps. Il y a même une application pour ça. Et donc tout le monde était mobilisé pour ce premier “Défi de janvier” en France, en 2019. Mais deux mois avant, alors que le Président Macron rend visite aux producteurs de champagne… Surprise ! Les organisateurs eux-mêmes ont appris ça dans la presse ! Mickaël Naassila : On voit à quel point on veut nous empêcher de communiquer sur l'alcool. C'est très clair. L'alcool, en France, on ne communique qu'une journée par an, c'est le 9 septembre, sur le syndrome d'alcoolisation foetale. C'est super, mais ça ne suffit pas. Thomas Gauthier : Mais les associations et les professionnels de santé ne se laissent pas faire. Ils se débrouillent avec les moyens du bord pour organiser quand même l’événement. Et depuis, ça se poursuit. Mickaël Naassila pilote aussi le projet “Alcool Conso Science”, pour guider les médecins dans la jungle des informations sur les effets de l’alcool. Et les aider à conseiller leurs patients. Et puis il y a aussi “Santé Publique France” qui recommande depuis 2017 de ne pas dépasser 2 doses d’alcool par jour et 10 doses d’alcool par semaine. Mickaël Naassila : Ça commence je dirais à porter des fruits et on voit bien qu’on a sorti la machine de guerre sur le tabac depuis longtemps, mais l'alcool, ça commence à arriver. Là où on a un blocage, c’est sur les représentations. On a toujours quand même cette problématique d'associer l'alcool à du festif. Thomas Gauthier : C’est clair ! Dans ma tête, “fête” égale “alcool”, “alcool” égale “fête”. Je ne suis pas sûr de savoir m’amuser sans. Mickaël Naassila : Nos décideurs politiques, ils sont toujours autant sous l'influence du lobbying. Quand on va les voir, ils nous disent : “Ah bah voilà, vous, on voit pas suffisamment souvent.” Il n'y a pas de lobbying de santé publique. Thomas Gauthier : Ah ah, j’adore l’idée ! On va créer l’obscur lobby de la santé publique ! Quelle autre recommandation, professeur ? Mickaël Naassila : C'est une cellule de riposte, il faudrait pouvoir riposter dès qu'il y a des articles, des choses qui sortent. Il y a aussi peut-être les journalistes qui eux relaient ces informations. Parce que je suis toujours effaré : que l'alcool réchauffe, si vous voulez, c'est bon. “Est ce qu'on est saoul plus vite quand il y a des bulles ?” Thomas Gauthier : J’ai compris, professeur, t’es saoulé. Ah ah ah ! Bon ben, je me suis bien fait avoir, moi, avec cette histoire d’alcool qui protège la santé. Je pense que dorénavant je vais rester au jus de raisin. Et la prochaine fois je me demanderai s'il n'y a pas pas, derrière l’information que j’ai lue, un lobby très intéressé par le sujet. A bientôt pour une autre vidéo sur les scientifiques face à la désinformation. Et d’ici là, musclez votre esprit critique. Santé ! Hmmm, ça c'est des raisins d'Alsace !

Réalisation : Hélène Seingier

Production : Fablabchannel, Universcience,en partenariat avec TV5 Monde et Phosphore/Bayard

Année de production : 2022

Durée : 7min49

Accessibilité : sous-titres français