Le débat et vice versa Diffusé le

Grands fonds marins : l'ultime frontière ?

Quels sont les enjeux de cette « chasse aux trésors » sous-marine ? Comment garantir une exploitation équitable et éthique de ces ressources pour les générations futures ? Sophie Arnaud-Haond, biologiste marine à l’Ifremer et Nadine Le Bris, spécialiste des écosystèmes profonds et professeur à l’université Pierre et Marie Curie, débattent de ces questions.

Réalisation : Sylvie Allonneau

Production : Universcience

Année de production : 2012

Durée : 35min10

Accessibilité : sous-titres français

Grands fonds marins : l'ultime frontière ?

- Un plateau, deux invités, seuls devant les caméras pour une conversation qu'ils mèneront comme ils l'entendent. (Générique) --- On commence par vous, qui êtes-vous ? - Je suis Nadine Le Bris, professeur à l'Université Paris VI et responsable d'un laboratoire qui s'intéresse aux écosystèmes marins qui dépend également du CNRS. Personnellement, je suis spécialiste des écosystèmes profonds, je m'intéresse aux interactions entre les organismes et leur environnement. J'ai participé à une douzaine de plongées submersibles en grande profondeur. - Même question, qui êtes-vous ? - Je suis Sophie Arnaud-Haond, chercheur à l'Ifremer. J'étudie l'écologie des espèces marines en utilisant des marqueurs génétiques pour retracer l'histoire des espèces et les mouvements des populations difficiles à observer puisqu'on s'adresse au milieu marin. - Top chrono, vous avez 30 minutes pour converser. Avant le débat, petit préambule. Les grands fonds marins, l'ultime frontière ? Aujourd'hui, alors qu'on pense envoyer des humains sur Mars, oui, on peut dire que les grands fonds marins sont l'ultime frontière. On est relativement incapables d'envoyer des humains, même à simplement plus de 500 m de fond. On est aussi très peu capables d'explorer, de décrire la vie qui se développe dans les grands fonds. Après plusieurs décennies simplement, d'exploration. - C'est vrai qu'on peut considérer que c'est l'ultime frontière car après ces décennies d'exploration, on a exploré à peine 5 %, selon les estimations, des grands fonds. Donc, 95 % à découvrir, ça représente un superbe défi pour les explorateurs, comme les explorateurs en herbe. A ce rythme-là, plusieurs générations d'explorateurs pourront encore découvrir des environnements vierges en environnement profond. En même temps, les convoitises actuelles font que les choses vont très vite. Les technologies se développent à une vitesse beaucoup plus importante que dans les dernières décennies, car on va chercher dans les grands fonds des ressources, des métaux précieux, du pétrole, du gaz et le développement des pays émergents, notamment, crée une course aux ressources des grands fonds qui va accélérer et rendre cette frontière plus accessible dans les prochaines années. Recherche extraterrestre, ça veut dire qu'on doit développer des technologies de pointe et des outillages spécifiques pour la recherche sous haute pression, aux fortes températures dans les sources hydrothermales. D'ailleurs, comment faites-vous, Nadine, en chimie, parce qu'en termes de biologie, on a des soucis de matériaux quand on manipule du vivant, notamment près des sources chaudes. En chimie, je crois que le problème se pose de la même façon ? Alors, extraterrestre, non, car c'est sur Terre. Mais en effet, pour travailler dans ces milieux-là, on développe des outils spécifiques. On n'est pas en laboratoire mais à 2000 m de fond, à des pressions énormes. Parfois proches de fluides à plusieurs centaines de degrés. On n'a pas intérêt à y mettre des instruments. Il y a des similitudes entre la recherche spatiale et la recherche dans les grands fonds. On peut s'en inspirer. S'inspirer de certains capteurs, qui sont développés pour aller sur le robot Curiosity, par exemple. Ou l'inverse. La recherche spatiale s'inspire aussi de notre domaine. La grosse différence, je pense, ce sont les moyens qui sont apportés à la recherche, aux missions d'exploration spatiale, par rapport à ce qui a été investi pour les grands fonds. Je pense qu'aujourd'hui, on est encore un peu dans le bricolage, dans le transfert d'équipements utilisés en laboratoire pour les mettre sur un robot qui va essayer de les manipuler comme il peut, à 2000 m de fond. En fait, on n'a pas investi réellement dans les moyens d'étudier ces milieux. Que ce soit pour des mesures chimiques de l'environnement ou pour, simplement, l'analyse vidéo de comportements d'animaux, d'organismes... Le titre me pose un problème. On qualifie cette recherche d'extraterrestre, parce qu'on a découvert des organismes vivant dans des conditions sans rien à voir avec les organismes terriens ou marins côtiers. Des conditions qu'on pensait unanimement toxiques pour l'ensemble du vivant. Je pense aux fortes concentrations en sulfure des sources hydrothermales, ou en méthane dans les écosystèmes chimio-synthétiques en général. On aurait envie de les qualifier d'organismes extraterrestres mais effectivement, on a envie aussi de rappeler qu'on les trouve sur Terre. C'est notre planète qu'on continue à explorer en les décrivant. On le fait finalement un peu avec les moyens du bord, qui n'ont pas grand-chose à voir avec ceux déployés en recherche spatiale, pour découvrir des planètes sur lesquelles on ne vit pas. D'autant qu'en fait, c'est l'histoire de la Terre. Ces environnements toxiques, proches des sources hydrothermales... C'est... C'est considéré comme le lieu de l'origine de la vie sur Terre. Il y a évidemment deux hypothèses. Les météorites qui apportent les premiers organismes vivants ou les 1res cellules qui ont donné lieu à ces organismes. Ou des choses, une chimie prébiotique qui se serait développée dans ces environnements extrêmes. Et précisément, ces environnements profonds sont plus proches et nous renseignent sur les origines de la vie, la capacité du vivant à... à tolérer des choses aujourd'hui exceptionnelles, puisqu'on est dans un environnement oxygéné et on respire grâce à l'oxygène. Ce n'était pas le cas pendant la longue histoire de la Terre et de l'océan. Oui, finalement, le registre de la vie dans les océans est beaucoup plus important que sur terre. Ça aussi, c'est frappant, quand on s'aperçoit que seul 10 % de l'investissement en recherche au niveau mondial va aux océans alors que 90 % se fait au niveau terrestre, alors que ça fait plus de 3,5 milliards d'années que la vie se développe et évolue dans l'océan et seulement 230 millions d'années sur terre. Pratiquement toutes les grandes lignées du vivant sont dans les océans et seulement la moitié sur terre. Le répertoire du vivant diffère dans les 2 milieux. Là aussi, il y a une démesure des moyens qui sont peu mis, finalement, pour la recherche sur ce qui constitue les 2/3 de notre planète. On est beaucoup dirigés par le... par les anomalies géologiques pour les endroits où on pense trouver des choses intéressantes, des concentrations de biomasse et de vie qui font qu'on a envie d'y aller car il y a de quoi étudier. Finalement, toute une partie de l'océan reste inexplorée parce qu'elle n'est pas liée à ces anomalies comme les volcans sous-marins, les émissions de méthane ou les monts sous-marins qui font plusieurs centaines de mètres de hauteur. C'est un vrai paysage qu'on découvre quand on descend. Mais on va sur ces anomalies géologiques. On peut se dire qu'on a exploré que 5 % du... de l'environnement profond. En plus, on a ciblé ces anomalies géologiques. Que se passe-t-il, là où on n'a pas de relief particulier ? Pas de volcan cracheur de fumée ? Je m'interroge beaucoup sur ce qu'on pourrait y trouver. Les monts sous-marins, qui sont des montagnes et aussi tout ce qu'il peut se passer à l'échelle, simplement, d'un squelette de baleine, qui est beaucoup plus petit. Ou même de choses beaucoup plus petites encore et où des écosystèmes se recréent, disparaissent et se recréent un peu plus loin. Ça, en effet, c'est une nouvelle frontière. On pense que nous, chercheurs en environnements profonds, on fait de la recherche qui consomme des sommes relativement colossales et c'est vrai. Le projet "Census of Marine Life", qui consistait à recenser la vie marine et contenait des explorations d'environnements profonds, a eu un coût estimé sur 10 ans à environ 700 millions d'euros. C'est énorme. Mais finalement, il s'agit de découvrir ou de commencer sérieusement l'exploration de ce qui constitue les 2/3 de la planète. Si on le compare à l'exploration aéronautique, par exemple, et du fait que la NASA, chaque année, investit autour de 20 milliards d'euros dans la recherche spatiale et aéronautique, finalement, on se dit que pour l'exploration de notre planète, c'est pas une somme si astronomique que ça, compte tenu de notre manque de connaissances en environnement profond et de... de la partie énorme que ça représente sur notre planète. Aussi, on n'a pas parlé des observatoires fond de mer qui depuis 10 ans seulement, il faut le comprendre, ces investissements sont très récents, les observatoires fond de mer, Neptune, au large du Canada, avec tout un réseau de câbles qui va jusqu'à 2000 ou 3000 m de profondeur sur différents écosystèmes. Ceux que les Européens ont développé près des Açores, comme l'observatoire MoMAR, qui sont des investissements énormes en termes de développement technologique et d'infrastructures. Mais c'est le début. C'est des prototypes, ces observatoires, pas encore des outils pour la science, ils commencent à l'être. Ils commencent aussi à être des outils pour faire connaître à tout le monde, au public, ces environnements. Sur le net, on peut regarder les grands fonds en temps réel, mais ça date de l'année dernière. C'est très, très récent. Il y a un investissement assez lourd qui se met en place. Par rapport, en effet, à ce qu'il faudrait, à ce qu'il y a à découvrir, et à ce qui est investi dans d'autres domaines, c'est sûr que c'est encore très réduit. Mais tout est une question d'enjeu. Il y a un investissement dans la recherche aéronautique qui est colossal, pour des raisons souvent géopolitiques. Et puis ça a permis le développement des communications grâce aux satellites. De façon collatérale, il y a eu des effets bénéfiques à ces enjeux géopolitiques. Maintenant, on se retrouve aujourd'hui, en environnement profond, avec des enjeux réels. Indépendamment du fait qu'on considère de façon forcément subjective, que la découverte de la biodiversité est une priorité ou non, il y a des enjeux économiques qui commencent à interférer avec l'exploration des grands fonds. Notamment pour les recherches minières. Et aussi les développements biotechnologiques. La chasse aux trésors est ouverte, aujourd'hui, clairement, oui. Les environnements profonds sont les derniers eldorados où on va aller chercher des métaux précieux, des ressources énergétiques, du gaz, du pétrole. Et où le développement de pays émergents comme la Chine, le Brésil, etc. crée une pression plus forte sur ces ressources qui se sont épuisées ou sont en train de s'épuiser, sur terre. Qui s'épuisent dans les milieux peu profonds en marge des continents, et qu'on va chercher de plus en plus profond. Et il y a l'eldorado des métaux précieux qui est lié au développement de la Chine, notamment, et du développement d'un mode de vie occidental qui nécessite des ordinateurs, de l'électricité, etc. C'est probablement la raison pour laquelle, malgré le coût de l'exploitation des grands fonds, on considère la possibilité de chercher les métaux au fond des océans. - C'est d'ailleurs le moteur de la recherche en environnement profond, la recherche géologique, car ce sont les géologues qui sont capables de chercher, d'explorer pour découvrir ces amas de métaux, de sulfure contenant de l'or, de l'argent et surtout du cuivre. Mais aussi la recherche en écologie environnement, en fait, pour exploiter ces métaux, il faudra aussi montrer qu'on peut prendre en compte l'environnement. C'est déjà le cas sur terre avec les exploitations minières. Et donc, il faut acquérir des connaissances pour pouvoir garantir cette non-destruction de l'ensemble de l'environnement. Au sujet de l'exploitation minière, on se pose tout un tas de questions. Le premier pilote d'exploitation minière est activement en cours. Il vise à estimer les coûts et le rendement de l'exploitation, en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Nous, biologistes qui travaillons sur des ensembles d'espèces qui constituent des communautés autour des volcans actifs, en éruption, autour desquels on a des températures et des compositions chimiques de l'eau qui sont très particulières et qui font que ces communautés sont en vie, on se demande dans quelle mesure ce qu'on sait sur ces communautés va nous permettre de faire des études d'impact ou de minimiser l'impact de l'exploitation minière quand on s'aperçoit que l'exploitation minière vise les volcans inactifs. Donc, des volcans autour desquels on a des ensembles d'espèces, des communautés qu'on a très peu étudiés parce qu'on s'est concentré sur ceux autour des cheminées actives. Alors... Comment va-t-on utiliser l'information qu'on a et comment on va faire pour protéger ces communautés que l'on connaît assez peu et qui sont liées aux sites inactifs ? Que sait-on de la recolonisation des sites ? C'est l'argument qui est avancé. Ces sites sont très instables, la recolonisation est rapide. On retrouve les espèces. En fait, on a deux exemples de zones où il y a eu des éruptions qui ont détruit les communautés présentes et qui ont été étudiées pendant 10 ans, on en a fait partie, pas mal d'équipes françaises ont participé à ces études. Et américaines et d'autres. On sait que ça se recolonise, mais sur deux endroits, simplement, de l'océan. Rien ne prouve qu'on peut extrapoler ces résultats à un autre endroit, notamment, là où on pense exploiter les métaux. Vous avez raison. On a un problème d'interprétation des données. C'est-à-dire, si on fait disparaître une population elle va être recolonisée rapidement par des larves ou des adultes qui vont venir des sources environnantes. ou des écosystèmes environnants. Ou ça veut dire que comme on le sait, en environnement terrestre et dans un certain nombre d'écosystèmes en environnement marin superficiel, on a des fonctionnements d'ensembles des populations qui font qu'on a des populations sources, celles qui alimentent le système, où la reproduction se produit, qui émettent les larves ou les adultes et des populations "boîtes noires", où les choses arrivent mais d'où rien ne sort. Si on n'est pas capable, et pour le moment, on n'y arrive pas de façon satisfaisante, d'identifier de façon certaine, les sources, si elles existent, on prend le risque, dans ce grand système, d'exploiter, finalement, une zone qui était essentielle au système dans son ensemble et de faire disparaître des populations sources, et par effet domino, l'ensemble des populations qui sont receveuses, finalement, à partir de cette source qui émet les individus. C'est la question majeure si on considère qu'on veut conserver la biodiversité de ces milieux. La protéger, et notamment comme patrimoine potentiel de ressources pharmaceutiques, de nouveaux médicaments pour soigner des maladies comme le cancer. C'est cet enjeu-là qui se pose aujourd'hui. C'est nouveau pour les milieux profonds. Il existe pour les milieux marins côtiers, les aires marines protégées, les zones de protection, comment on fait pour ne pas faire disparaître un organisme, un micro-organisme, une bactérie ou un animal, qui va être la source de médicaments du futur. C'est vrai que tout va très vite. Ça fait très peu de temps qu'on étudie l'environnement profond et tout avance en même temps. Notre connaissance fondamentale de l'environnement profond, notre connaissance, notre vision des perspectives qu'il offre en termes d'exploitation des ressources minières, et celles pour l'exploitation des ressources biotechnologiques qu'il renferme. De larges perspectives s'ouvrent en termes de biotechnologie, du fait qu'on a affaire à des milieux extrêmes. Des milieux avec de fortes pressions, températures, teneurs en radicaux libres. Tout un tas de développements génétiques chez les organismes qui survivent à tout ça. Non seulement ils survivent, mais ils sont mieux dans cet environnement. On sait qu'on a tout un répertoire génomique à découvrir et à étudier, dans lequel on trouve des molécules spécifiques qui vont permettre l'adaptation à un tas de choses qui sont toxiques ou dangereuses pour les organismes terrestres ou côtiers. Finalement, toute la recherche qu'on fait pour essayer d'évaluer la meilleure façon de protéger ces écosystèmes et ces espèces, va beaucoup moins vite, car tout est question d'enjeu. On a beaucoup plus de facilité à trouver des moyens quand on a un objectif appliqué immédiat, comme l'exploitation minérale ou la recherche de ressources biotechnologiques. Ces 3 choses avancent en même temps. Le défi est de faire avancer notre connaissance du milieu suffisamment rapidement pour que ce qu'on fait au niveau appliqué, ne soit pas détrimental, par défaut de connaissances, à ces espèces associées aux environnements profonds et ne nous prive pas de découvertes fantastiques pour la compréhension de l'évolution du vivant ou pour l'exploration de ce répertoire extraordinaire de molécules que constituent les espèces profondes. Oui, je pense que ce qu'il se passe, c'est que cet inventaire des ressources biotechnologiques potentielles est fait dans les zones, sur les récifs coralliens, dans les forêts amazoniennes, enfin, des forêts tropicales, car ce sont des réservoirs de biodiversité. Investir pour aller chercher ces ressources dans les grands fonds, c'est encore... Le bénéfice attendu n'est pas encore... Ne justifie pas encore un investissement lourd. Par contre, on peut considérer que l'évolution de la vie dans les grands fonds a une histoire beaucoup plus longue que celle de la biodiversité en Amazonie par exemple, et qu'on a un patrimoine, un réservoir, de ressources possibles beaucoup plus important et comme vous le disiez, qui est aussi... qui reflète la diversité des environnements. Des environnements à plus de 100 degrés, avec des métaux toxiques, des cocktails de métaux toxiques qu'on trouve peu dans les environnements les plus pollués sur terre. Des environnements hyper salés... Les grands fonds, c'est l'environnement le plus diversifié sur Terre. C'est là aussi où le vivant est le plus diversifié. On verra et on commence à voir des recherches dédiées à cet inventaire pour voir quelles sont les ressources potentielles de cette diversité biologique des grands fonds. On peut rappeler une chose, c'est que l'enzyme qui sert à faire l'ensemble des analyses ADN, a été extraite d'une bactérie vivant... en environnement extrême. - hyperthermophile, donc vivant dans les températures extrêmes des cheminées hydrothermales. C'est vrai qu'il y a des avancées moléculaires car on a affaire à... Chaque espèce qui vit dans cet environnement extrême a une machinerie moléculaire adaptée à des conditions tellement particulières que ça permet de... de recréer ces conditions en laboratoire pour utiliser ces enzymes. Pour leur faire faire, en laboratoire, ce qu'elles font dans la vraie vie. Donc, différentes enzymes ont été isolées et permettent d'avancer en biologie moléculaire. C'est un système qui s'auto-entretient parce qu'en étudiant les environnements profonds, on a permis des avancées en biologie moléculaire et ces avancées en biologie moléculaire, en retour, ont permis d'étudier mieux les organismes de profondeur et de découvrir qu'il y avait des molécules d'intérêt, pour la machinerie moléculaire mais aussi pour des applications biomédicales, pharmaceutiques... Et donc, c'est toute cette... cette machinerie qu'on découvre petit à petit, qui est extraordinairement prometteuse pour le développement biomédical. Malgré le coût de l'exploitation. Par exemple, au-delà du patrimoine génétique de chaque organisme, les grands fonds apportent aussi des associations, des symbioses entre espèces qui peuvent aujourd'hui conduire à des développements de médicaments. Je prendrai l'exemple d'un antibiotique qui a été extrait d'un animal qui vit sur les cheminées hydrothermales dans des conditions abominables de température et de toxicité. Qui pour ça, a des bactéries associées qui couvrent sa paroi dorsale. De cet animal, qui peut contrôler comme ça sa communauté microbienne, sans se faire complètement coloniser, a été extrait, et c'est un brevet déposé par des collègues français du CNRS, une molécule qui est capable de contrôler des bactéries résistantes aux antibiotiques. C'est un exemple de ce qu'on fait dans ce domaine. A partir des recherches sur les grands fonds. Est-ce que l'exploitation des ressources que renferment les grands fonds est une exploitation éthique et équitable ? C'est une question qu'on peut se poser car l'exploitation des grands fonds coûte cher, elle demande des moyens, des équipements qu'ont peu de pays sur la planète. Quand on se penche sur les ressources génétiques marines, on s'aperçoit qu'il y a une dizaine de pays dépositaires de brevets associés à des molécules d'origine marine, donc pas uniquement dans les grands fonds. D'origine marine. Finalement, la palme revient à 3 pays, qui à eux tous seuls, ont plus de 70 % des brevets associés à des molécules d'origine marine. En général, on s'aperçoit que les pays qui ont des moyens de recherche océanographique sont ceux qui ont des gros moyens de recherche moléculaire. Cette exploitation se fait, finalement, par très peu de pays. On peut se demander si elle est bénéfique à tout le monde, si les recherches sur ces biotechnologies vont pouvoir atteindre tous les gens qu'elles pourraient aider. En fait, ce que vous dites, c'est qu'il y a, parmi les quelques pays qui ont accès aux grands fonds, les Etats-Unis, le Japon et l'Allemagne, notamment, qui sont capables d'en tirer profit. Parce qu'ils ont aussi les industries capables de... d'exploiter ces ressources. D'un autre côté, à côté du vide juridique qui pour l'instant, couvre les grands fonds dans les eaux internationales, il y a aussi, pour certaines petites nations, des opportunités de développement, comme en Micronésie et dans ces zones du Pacifique, qui n'avaient pas de ressources, sur ces îles, sur ces atolls, mais qui se retrouvent avec un patrimoine, un patrimoine minier et biotechnologique, qu'ils cherchent à exploiter, en partenariat avec des industries des pays occidentaux. C'est le cas de la Papouasie-Nouvelle-Guinée qui a lancé, qui a donné ces permis d'explorer puis d'exploiter les ressources minérales dans leurs eaux nationales, territoriales, aujourd'hui. Ils sont également vigilants sur les ressources biotechnologiques. Et les campagnes de recherche dans ces environnements, qui sont consacrées aux aspects biodiversité, sont très surveillées et contrôlées par les gouvernements de ces pays. - Ça pose d'ailleurs un vrai problème. Vous parliez de vide juridique. Il y en a un qui concerne les ressources génétiques marines, quand on se trouve hors des eaux sous juridiction des Etats. Ce qui concerne quand même les 2/3 des océans. Ce vide ne concerne pas les ressources minières. Les pays se sont mis d'accord depuis des années sur le fait qu'en dehors des eaux nationales, ces ressources sont le patrimoine commun mondial de l'humanité. C'est écrit dans la convention de l'ONU sur le droit de la mer et des océans. Il existe une autorité, l'ISA, qui délivre les permis d'exploration et d'exploitation et s'assure que le partage des ressources minières dans les zones internationales se fera de la façon la plus éthique et équitable possible. Equitable, car il y a des contreparties pour qui ne peut pas les exploiter. Ethique, parce que l'ISA s'est engagée à faire attention aux problèmes environnementaux liés à l'exploitation minière. Donc, elle va s'assurer, pour chaque exploitation, de la mise en place de zones de protection assez larges et bien positionnées pour la protection de la biodiversité, face à l'impact de l'exploitation minière dans les eaux internationales. Ceci dit, on... on s'interroge assez peu sur la préservation de ce patrimoine pour les générations futures. Comme patrimoine commun, pour un accès par des nations qui n'ont pas les moyens technologiques d'exploiter les grands fonds mais qui pourraient les avoir. C'est vrai. Vous avez raison de le rappeler. Les ressources minières sont non-renouvelables, comme le pétrole. Une fois extraites, elles ne se régénéreront pas. En revanche, les ressources génétiques sont éminemment renouvelables. On a besoin de très peu de matériel de base pour faire de la recherche sur les molécules d'intérêt potentiel. Et ce sont ces ressources génétiques qui font l'objet d'un vide juridique potentiel, dans la mesure où les différents pays, sur la scène internationale, n'arrivent pas à se mettre d'accord sur la législation à appliquer à ces ressources. Dans l'immédiat, elles sont exploitées par cette poignée de pays et il n'existe pas de cadre législatif, qui permette de s'assurer que l'exploitation sera équitable. Au sens du partage des bénéfices avec les pays qui n'ont pas accès à l'environnement profond. Tout à fait. On peut aussi s'interroger, si on se place sur le plan de l'éthique, sur la réelle connaissance qu'on peut avoir des impacts et éventuellement des problèmes que pourrait poser une exploitation sur d'autres activités humaines. Par exemple, la pêche. Dans certaines régions, où la pêche est une ressource principale pour les populations. Mais plus largement, sur d'autres services écosystémiques, services des écosystèmes marins pour le bien de l'humanité. La question de l'éthique, c'est : "Peut-on considérer qu'on sait "qu'on n'aura pas d'effets négatifs ?" Ou en réalité, on exploite dans les grands fonds sans vraiment savoir ce que pourraient être les conséquences de ce genre de développement industriel. On sait que dans l'état actuel de nos connaissances, on n'a pas assez de connaissances pour protéger au mieux l'environnement profond. On sait aussi qu'on a une pression démographique telle qu'il est dur de résister à l'appel des profondeurs en termes de ressources. Il y a un défi à relever. Pour arriver à concilier les besoins de l'humanité en termes de ressources et le fait de puiser dans les grands fonds, parce qu'on est si nombreux qu'on n'a plus assez de ressources sur terre. Ça, c'est vrai pour les ressources liées aux activités de pêche et les ressources minières. C'est là que ça devient très vrai. L'investissement économique est encore plus important. Si on est prêt à le faire, c'est qu'on en a besoin. La question, c'est : "A quel prix va-t-on exploiter ces ressources ?" Que peut-on investir pour que cette exploitation soit la moins irréversible possible. En tous les cas, la moins... la moins impactante sur d'autres activités humaines et sur le patrimoine que représente le milieu marin en général. Pas simplement le fond mais aussi tous les écosystèmes entre la surface et les 2000 ou... Ou plus de profondeur où seront exploitées ces ressources. La vraie question à laquelle on revient, c'est : "Comment va-t-on faire pour laisser aux explorateurs en herbe du futur "des choses à découvrir, qui soient dans un état "qui permette leur description et "qui permette "une exploitation raisonnée et équitable ?" Si on résume, finalement, on a l'exploitation minière qui va se faire d'une façon plus ou moins équitable, vu les conventions internationales qui existent à ce jour. Mais qui ne peut pas être durable car c'est des ressources non-renouvelables. Et l'exploitation des ressources génétiques des grands fonds qui est une exploitation, pour le coup, durable, puisqu'elles sont renouvelables par essence. Mais qui, pour le moment, n'est pas éthique. Tout à fait. - C'est déjà fini. Bravo et merci. On se retrouve bientôt pour un autre débat. 2 invités sur ce plateau. Rien que pour eux. (Générique) ---

Réalisation : Sylvie Allonneau

Production : Universcience

Année de production : 2012

Durée : 35min10

Accessibilité : sous-titres français