— Ce n'est pas le vaisseau spatial des méchants dans une galaxie très lointaine. De la taille de 15 terrains de foot, ceci est un centre de données, un data center. Sans data centers, pas d'Internet, pas d'intelligence artificielle non plus. Et celle-ci explose. Par exemple, ChatGPT dépasse le milliard d'utilisateurs 3 ans seulement après son lancement.
— La courbe d'adoption est bien plus rapide que celle du smartphone qui était en tête du palmarès. OpenAI, Google DeepMind, Mistral, Alibaba, xAI et bien d'autres déploient des sommes colossales dans la course à la puissance de calcul, avec la bénédiction des pays où ils s'implantent.
— La course à l'IA est loin d'être finie. En vérité, nous sommes juste au début.
— On est dans la course, on y est plein feu et on ira jusqu'au bout. Une course poussant les data centers à consommer 2 fois plus d'électricité qu'aujourd'hui d'ici à 2030. C'est-à-dire autant que le Japon, le 5e pays le plus énergivore au monde.
— Au lieu de se demander comment on va avoir plus de calculs, plus de data centers, la question devrait être : "comment on fait plus avec moins ?"
— On nage en plein délire sur la construction des infrastructures en cours. Un chantier qui inquiète à l'heure où la consommation d'énergie doit baisser pour contenir les émissions de gaz à effet de serre. Alors quel avenir climatique se profile à l'ère des data centers ? Pour bien comprendre, regardons d'abord ces infrastructures de plus en plus lourdes. Pendant longtemps, on ne voyait pas les data centers. D'ailleurs, le mot cloud, "nuage", est associé au stockage numérique.
— C'est comme si c'était un nuage qui flottait au-dessus de nos têtes. Alors que 99% des données qui transitent le font par la terre. Pour les stocker, pour calculer, faire fonctionner ChatGPT, ces outils qui nous parlent et avec lesquels on échange, il faut des infrastructures très matérielles qui consomment énormément d'eau, de métaux, d'électricité aux impacts locaux très concrets pour les gens autour. Un centre de données, c'est d'abord une emprise au sol. Plus ils sont grands, plus ils ont de la puissance de calcul. Par exemple, l'entreprise Meta compte construire en Louisiane un bâtiment à peu près grand comme l'île de Manhattan à New York. Dans ce bâtiment, on trouve aussi des centaines, des milliers, voire centaines de milliers de serveurs. Ces machines sont équipées de GPU, dont les processeurs augmentent leur capacité de calcul. Et autant de machines qui tournent à plein régime, ça chauffe. Chacun a un système de refroidissement qui, le plus souvent, utilise de l'eau. Beaucoup d'eau. Les data centers de Google en ont englouti 23 milliards de litres en 2023. Chaque élément du bâtiment doit être alimenté en électricité. En cas de panne, une alimentation de secours s'active. Il est composé d'une cuve de fuel, de générateurs et de batteries. Au final, un quart de l'empreinte carbone des data centers est lié uniquement à leur construction. Autre impact, les déchets électroniques générés.
— La grande majorité n'est pas recyclée. À l'échelle mondiale, il y a seulement 20% des déchets électroniques pris en charge dans un circuit organisé de reconditionnement et recyclage. Selon cette étude, 5 millions de tonnes de déchets électroniques supplémentaires pourraient être générés d'ici 2030. Le cycle de vie des data centers est donc déjà très polluant. Il faut, en plus, y ajouter l'électricité dont ils auront besoin. Beaucoup d'électricité qui devra être vite disponible. Derrière cette frénésie, il y a l'IA et surtout l'IA générative. Elle fabrique, à partir d'une requête, des vidéos trop mignonnes pour être vraies comme celle-ci, ou des vidéos farfelues, comme celle-là. Dur pour l'utilisateur d'IA générative de réaliser son empreinte carbone.
— On ne sait pas, pour Sora ou autres générateurs de vidéos, combien d'énergie est utilisée ni combien de vidéos sont générées. Selon The Shift Project, si les besoins énergétiques des data centers se poursuivent au rythme actuel, leur consommation électrique en Europe doublera dans 5 ans et triplera dans 10 ans.
— On prend la direction contraire à celle nécessaire pour atteindre nos objectifs climatiques. Les émissions de gaz à effet de serre de ces infrastructures pourraient augmenter de 9% par an d'ici à 2030. Non seulement parce que la consommation électrique augmente, mais aussi parce que la décarbonation de la production énergétique ralentit. Les centers nécessitant une énergie stable en grande quantité et tout de suite, des centrales à charbon restent ouvertes et de nouveaux projets gaziers émergent. Le pétrolier Exxon prévoit même d'ouvrir une centrale à gaz spécialement pour fournir les data centers.
— Les acteurs du pétrole et du charbon se nourrissent de la croissance des centres de données. Et par là, on relance le secteur pétro-gazier. Alors qu'on devrait faire l'inverse et réduire massivement le charbon, le gaz et le pétrole. Si on regarde les sources d'énergie qui les alimenteront pour 10 ans, les fossiles vont encore augmenter et se stabiliser jusqu'à au moins 2035. Sur ce graphique, on voit aussi que le nucléaire va augmenter dans ce mix énergétique. Nombre d'opérateurs d'IA investissent dans cette énergie peu carbonée qui présente d'autres défauts. Bill Gates de Microsoft a annoncé la relance de la centrale nucléaire de Three Mile Island, théâtre d'un grave accident en 1979. Autre défaut du nucléaire : il ne répondra pas aux besoins d'énergie avant une dizaine d'années. Ces investissements sont là pour durer.
— L'industrie numérique en ce moment ressemble aux années 80 et le pétrole. On disait que c'était la seule solution pour les moyens de transport, qu'il fallait plus d'infrastructures, plus d'extractions, plus de voitures, etc. et que c'était la seule solution possible. Tout notre système socio-économique devait tourner autour du pétrole. Effectivement, 40 ans plus tard, c'est très très dur de décarboner le transport et toutes les industries. Les opérateurs, eux, vantent des gains d'efficacité de leurs matériels et différents projets pour réduire leur empreinte. Mais devrait-on pas plutôt se demander si un autre usage de l'IA est possible ? L'eau de la piscine ou de logements amenés à une température confortable grâce à la chaleur générée par des centres de données, c'est une des applications vertueuses que proposent les opérateurs. Notamment Google qui investira 5 milliards en Allemagne. Les économies de gaz à effet de serre de ces dispositifs restent à la marge et agissent comme un écran de fumée sur la question de l'utilité des data centers.
— La question n°1 à se poser, c'est : "À quoi vont-ils servir ? Dans quel but on les crée ? En a-t-on besoin pour aller dans une trajectoire de conservation d'une planète habitable ?" C'est ça la question. Selon la responsable du développement durable de Microsoft, la réponse est oui. Pour Melanie Nakagawa, IA et transition énergétique vont de pair.
— Il y a des modèles très utiles dans la lutte contre le changement climatique : nouvelles molécules pour les batteries, prévision climatique, analyse des images satellites, il y en a plein. Ce sont des modèles très petits qui souvent vont tourner en local, peu gourmands en données et énergie. Donc, pas besoin des data centers colossaux qui poussent comme des champignons. Pourquoi cette course à la puissance de calcul ?
— Il faut déjà déconstruire un mythe. Ces grands fournisseurs américains - toujours les mêmes, Microsoft, Amazon, Meta, rejoints par OpenAI, Oracle, etc. - ont réussi à faire croire à tout le monde que la seule bonne IA, c'est l'IA générative.
— On pourrait explorer des paradigmes différents, divers, où on a plusieurs modèles, chacun répondant à une question différente ou à une tâche différente. Mais non, à cause de cette quête de "super IA", on a pris le chemin des grands modèles.
— Nous sommes en pleine croissance. L'emploi et l'informatique se développent. C'est extraordinaire. Mais face à ces acteurs toujours plus grands et plus puissants, comment faire entendre l'argument d'une IA plus frugale ?