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chien prehistorique

Une meute de chiens de chasse poursuit une chèvre à Venta Micena (Espagne), site où a été mis au jour le crâne pathologique d’un Xenocyon. Handicapé, sans canines supérieures, donc inutile pour la chasse, il court derrière la meute. Ce chien a réussi à survivre grâce au soutien du groupe © Mauricio Anton/Université de Florence, Université de Barcelone.

Le site de Dmanisi en Géorgie, dans le sud du Caucase, était déjà connu pour avoir fourni les premières preuves de la présence d’hominidés hors d’Afrique lors de leur dispersion en Eurasie. Mais il offre désormais une nouvelle découverte : un chien de chasse préhistorique. Loin d’être anodine, cette trouvaille, publiée dans Scientific reports du 30 juillet 2021, suggère que ces chiens pourraient avoir vécu aux côtés des premiers humains trouvés au même endroit, il y a environ 1,8 million d’années, bien avant leur domestication entre 18 000-12 000 ans av. J.-C..

Une équipe de chercheurs européens a analysé la morphologie du crâne et les dents récemment retrouvés sur le site. Ils les ont identifiés comme ceux d’un grand chien appartenant à l’espèce Canis (Xenocyon) lycaonoides, le chien de chasse eurasien, originaire d’Asie de l’Est et peut-être l’ancêtre des chiens de chasse africains actuels.

carte

Carte et chronologie des occurrences de Canis (Xenocyon). Reprise du schéma chronologique des occurrences connues de chiens sauvages fossiles dans l’Ancien Monde. Code des symboles et des couleurs : étoile rouge, site de Dmanisi ; cercles rouge foncé, C. (Xenocyon) ex. gr. falconeri ; triangles bleus, C. (Xenocyon) lycaonoides ; carrés jaunes, C. (Xenocyon) dubius. © S. Bartolini-Lucenti

Vieux d’environ 1,77 à 1,76 million d’années, le spécimen devient donc le premier chien de chasse connu aux portes de l’Europe. Ce qui atteste de sa présence juste avant l’explosion de la dispersion des populations de chiens de chasse venus d’Asie vers l’Europe et l’Afrique, il y a 1,8 à 0,8 million d’années. Une dispersion parallèle, mais en sens contraire à celle des hominines, remarquent les auteurs de l’étude. Les caractéristiques dentaires du chien correspondent également à d’autres espèces fossiles de chiens sauvages de la même époque avec lesquelles il a été comparé, et aujourd’hui identifiées comme hautement carnivores, avec plus de 70 % de viande dans leur alimentation. Plus précisément, l’animal possède des prémolaires plus étroites et plus courtes que celles des omnivores et une carnassière élargie et pointue (dent au milieu de la mâchoire qui déchiquète la nourriture). Les auteurs n’ont pas trouvé d’usure significative des dents, suggérant ainsi que le chien était un adulte jeune, mais de grande taille, son poids étant estimé à environ 30 kg.

dents

Dents récemment retrouvées sur le site de Dmanisi en Géorgie et identifiées comme celles d’un grand chien vieux d’environ 1,77 et 1,76 million d'années appartenant à l'espèce Canis (Xenocyon) lycaonoides. Ce chien de chasse eurasien, originaire d'Asie de l'Est et peut être l'ancêtre des chiens de chasse africains vivants aujourd'hui © S. Bartolini-Lucenti

De nombreuses preuves fossiles suggèrent également que cette espèce était un chasseur de meute coopératif qui, contrairement à d’autres canidés de grande taille, était capable de soins sociaux envers les membres de son groupe, qu’ils soient ou non apparentés. Tout comme des espèces proches existantes encore aujourd’hui – le dhole (Cuon alpinus), chien sauvage d’Asie et le lycaon (L. Pictus), chien de chasse africain. Étant l’un des plus proche parents de L. pictus, C. (Xenocyon) Lycaonoides, le chien de chasse eurasien pourrait avoir eu une sociabilité complexe comparable. En effet, ce lien de parenté permet d’imaginer le comportement social des canidés hypercarnivores éteints, même si les preuves directes sont limitées.

Les besoins énergétiques métaboliques des espèces de grande taille (> 21,5 kg) comme le Xenocyon par exemple, les obligent à s’attaquer parfois à des proies plus grandes qu’elles. Ce qui induit donc chez ces canidés à chasser en coopération. À cet égard, les auteurs de l’étude soulignent un point étonnant. Les hominidés et les chiens de chasse, tous deux recensés à Dmanisi, outre le fait qu’ils vivent côte à côte et partagent les mêmes espaces, sont les deux seules espèces de mammifères du Pléistocène précoce dont le comportement altruiste envers les membres de leur groupe est avéré.

homo erectus

Un groupe d’Homo erectus partageant de la nourriture avec un individu ayant vécu plusieurs années sans dents (crâne retrouvé à Dmanisi). Cette déficience devait limiter son régime alimentaire à de la nourriture molle ou prémachée par d’autres personnes © Mauricio Anton/Université de Florence, université de Barcelone.

À Dmanisi, la découverte d’un individu d’Homo erectus ayant perdu toutes ses dents sauf une, plusieurs années avant sa mort, en témoigne. Ce vieil individu, probablement une femelle, ne pouvait pas plus mâcher des aliments durs, ce qui signifie que sa survie après la perte de ses dents dépendait probablement de l’aide des autres membres du groupe familial. Pour les chercheurs, cela suggère que le comportement altruiste et la prise en charge des personnes âgées pourraient s’être développés très tôt chez les hominidés, il y a au moins deux millions d’années.

Bien sûr, ce type de comportement dépasse les formes d’altruismes propres aux mammifères non primates comme les chiens de chasse fossiles. Néanmoins, chez les carnivores, le comportement social est fréquent, compte tenu des nombreux avantages de la coopération : augmentation du succès de la reproduction et de la survie individuelle ; succès de chasse accru ; capacité à tuer des proies plus grosses ; dissuasion et force contre les voleurs de proies ; aide à l’élevage des petits, etc.

Les canidés possèdent certains des exemples les plus connus d’organisation sociale parmi tous les mammifères comme par exemple encore actuellement, le loup gris (C. lupus), le dhole (C. albinus) et le lycaon (L. pictus). Un tel comportement est particulièrement développé chez le chien de chasse africain actuel, où les individus ayant des limitations résultant d’anomalies génétiques, de pathologies et/ou d’un âge avancé sont aidés et soutenus par les autres membres du groupe familial.

Alors pourquoi pas chez le Xenocyon ? La découverte d’un crâne présentant une pathologie sur le site de Venta Micena en Espagne (1,6 Ma-1,3 Ma), un peu plus récent que celui de Dmanisi en atteste probablement. Ce chien handicapé dont l’absence de canines supérieures l’a probablement rendu inutile pour la chasse a réussi à survivre jusqu’à un âge relativement avancé comme l’indique l’usure de ses dents. Les autres membres de son groupe familial lui auraient donc permis de se nourrir des proies capturées par la meute de chasseurs. Et ce comportement altruiste s’applique probablement à la population de chien de chasse de Dmanisi selon les chercheurs.

La découverte du chien de chasse eurasien à Dmanisi est « l’une des premières et des meilleures observations chronologiques de ce canidé de grande taille chassant en meute ». « Le succès de cette large dispersion à travers les continents, sans précèdent et jamais atteints par un autre canidé de grande taille pourrait être corrélé aux avantages de la coopération et de la nature altruiste de ces chiens de chasse disparus. Pour les Homo et les canidés, vivre en groupe étaient une stratégie de survie essentielle d’où est né l’entraide », concluent les auteurs.