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En pleine rédaction du prochain rapport sur le changement climatique, les experts du GIEC s'inquiètent des conséquences de la crise sanitaire et du confinement sur la continuité de leur travail. Épisode 2 de la série « la science confinée » avec la paléoclimatologue française qu’on ne présente plus : Valérie Masson-Delmotte.

Selfie de Valérie Masson-Delmotte à son domicile, dans l’Essonne. Le salon familial transformé en « espace de co-working ».

Selfie de Valérie Masson-Delmotte à son domicile, dans l’Essonne, dans le salon familial transformé en « espace de co-working »

« Je voulais vous dire quelque chose, et puis j’ai entendu un oiseau, ça m’a perturbée… Il faut que je vous précise que j’habite tout près de l’aéroport d’Orly, d’habitude il est impossible de rester dehors à cause du bruit des avions. Aujourd’hui je n’entends que le chant des oiseaux et les insectes ! Ça fait du bien ! » C’est ainsi que débute cet entretien avec Valérie Masson-Delmotte, co-présidente du groupe scientifique du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Bien que retenue dans l’Essonne avec son mari et ses deux filles, elle court en ce moment même un marathon rédactionnel.

Dans quelques mois, l’instance onusienne achèvera le nouveau rapport de synthèse sur le climat. Littérature sur laquelle la plupart des gouvernements de la planète s’appuient pour établir leurs stratégies face au changement climatique (qu’elles soient climate friendly ou non…).

Et ce, alors que la crise sanitaire mondiale et le confinement des participants impliqués dans la rédaction du rapport — le sixième depuis la création du GIEC en 1988 — risquent fort d’impacter la tenue des objectifs. Mais la paléoclimatologue, directrice de recherche au CEA, y voit également une opportunité : celle d’impliquer plus fortement encore la société civile. En cette période où nombre de personnes subissent l’arrêt forcé des leurs activités, elle appelle tous les étudiants en doctorat, les enseignants chercheurs, les experts du secteur privé et plus largement « toute personne s’estimant très concernée par les sujets climatiques », à rejoindre l’effort collectif de révision des chapitres.

Votre job, si vous l’acceptez : commenter le prochain rapport scientifique du GIEC !

L’élaboration de ce nouvel opus de référence sur le climat a débuté il y a plus d’un an. Quelque 200 auteurs sont à pied d’œuvre, mais le processus collaboratif instauré par le GIEC ne s’arrête pas là. Des milliers — oui, des milliers — de contributeurs peuvent s’inscrire et adresser leurs remarques (un peu comme pour l’encyclopédie libre Wikipédia), avant que le tout soit revu en fin de cycle par les auteurs eux-mêmes et les membres permanents du GIEC.

« Le travail des auteurs est important, mais également celui des relecteurs, qui renforcent la rigueur, l’exhaustivité et la transparence de nos évaluations, insiste Valérie Masson-Delmotte. Nous suivons de près le nombre de personnes qui se connectent à la plateforme de relecture et nous regardons les commentaires mis en ligne pour voir si, malgré la situation actuelle, la densité et la qualité se maintiennent. Nous espérons qu’il n’y aura pas de chapitres délaissés… ».

Si Valérie Masson-Delmotte redoute de voir cette boucle vertueuse se dégrader, c’est parce qu’elle constate les nombreuses difficultés rencontrées par ses collègues depuis le début de la pandémie. Comme nous tous, les experts du GIEC sont confinés dans des conditions très aléatoires, tout en s’occupant de leurs enfants ou de proches en difficultés. « Mon collègue chinois Panmao Zhai, qui partage avec moi la présidence du groupe scientifique, a de nouveau le droit de se rendre quelques heures par semaine sur son lieu de travail, à l’Agence météorologique chinoise de Pékin, après deux mois de confinement stricte. Mais la directrice de notre unité de soutien technique, de nationalité italienne, connaît depuis un mois déjà la situation que nous vivons maintenant en France, avec ses jeunes enfants à la maison ».

Et pour d’autres membres, l’épidémie de Covid-19 aggrave des situations déjà sensibles. « Ma collègue sud-africaine, coprésidente du groupe 2 (dédié à l’évaluation des conséquences du changement climatique et à l’adaptation, ndlr) travaille pour la ville de Durban, elle est directement en prise avec la gestion de la crise sur place. Elle est très inquiète sur les capacités des pays émergents à mettre en place des mesures de protection pour les populations fragiles. Hier sur Skype, ma collègue algérienne s’est exprimée sur les conditions particulièrement alarmantes dans son pays. En plus du coronavirus, l’Algérie fait face actuellement à une sècheresse très forte, il y a donc une double urgence : assurer à la fois la sécurité des approvisionnements en eau et en nourriture, et la sécurité sanitaire ».

Le GIEC face au confinement

Alors comment assurer la continuité du processus d’élaboration du sixième rapport dans ce contexte très perturbé, surtout s’il est impossible pour les experts de se rencontrer physiquement ?

« Le meeting qui devait réunir fin avril la centaine d’auteurs du groupe 3 (groupe qui évalue les solutions envisageables pour limiter les émissions de gaz à effet de serre ou atténuer de toute autre manière les changements climatiques, ndlr), va se dérouler grâce à des outils de visioconférence. Nous allons être très attentifs à ce coup d’essai, et nous en tirerons immédiatement les leçons pour la réunion de notre propre groupe, prévue début juin. Il va surtout falloir réussir à maintenir le coté participatif et inclusif de ces réunions. Nous avons envoyé un questionnaire pour sonder les moyens à disposition de chacun, et puis le GIEC a mis en place un groupe de réflexion stratégique pour adapter le calendrier de nos échéances ». 

Les coprésidents du groupe scientifique et les membres du support technique s'entretiennent avec les auteurs principaux, en septembre 2019 à Monaco lors de l'approbation du rapport spécial sur les océans et la cryosphère.

Les coprésidents du groupe scientifique et les membres du support technique s’entretiennent avec les auteurs principaux, en septembre 2019, à Monaco, lors de l’approbation du rapport spécial sur les océans et la cryosphère © 1992-2019, IISD Reporting Services

Dans la phase actuelle d’élaboration du rapport, d’autres acteurs — ô combien importants — sont entrés dans la danse diplomatique. Les États. Le GIEC s’apprête à consulter les 195 pays membres de l’ONU pour savoir si leur participation n’est pas mise en péril par la crise sanitaire actuelle. Pour la climatologue française, « la participation gouvernementale est indispensable au processus de co-construction du rapport ». Autrement dit, à l’établissement du consensus sur les politiques à mener d’urgence dans le cadre du changement climatique.

Grands meetings, grandes empreintes…

Même si le GIEC suit scrupuleusement les bonnes pratiques recommandées par ses tutelles pour rationaliser les déplacements, le travail (ultra) collaboratif des experts du climat implique inévitablement un grand nombre de trajets d’avion.

Chaque rassemblement nécessaire à la rédaction ou à l’approbation d’un rapport spécial — comme celui sur les océans et la cryosphère rendu en septembre dernier à Monaco — compte une centaine de participants. Quant aux meetings organisés pour les rapports principaux, ce ne sont pas moins de 200 auteurs qui se réunissent à quatre reprises au fil des cinq à sept années de travail. Le contexte actuel va-t-il remettre en cause cette méthodologie ? « Ces déplacements sont de plus en plus discutés parmi les auteurs, certains veulent maîtriser davantage leur bilan carbone, ce qui est mon cas ».

Mais une enquête réalisée auprès des auteurs du groupe scientifique a montré que pour 20 % d’entre eux, il est encore très difficile de bénéficier de bonnes conditions de visioconférence, soit parce qu’ils n’ont pas d’espace leur permettant de s’isoler au sein de leur logement, soit parce que leur connexion internet est insuffisante. « Nous devons d’abord lever ces obstacles, car si nous nous imposons de tout faire par écrans interposés, on risque d’exclure ceux qui subissent déjà la fracture numérique. Et puis le contact humain reste essentiel pour rompre les barrières de langue, de culture ou tout simplement psychologiques ». 

Valérie Masson-Delmotte au centre, les bras levés avec les autres co-présidents des groupes 1 et 2, célébrant l'adoption du rapport spécial sur les océans et la cryosphère, à Monaco en septembre 2019.

Valérie Masson-Delmotte au centre, les bras levés avec les autres co-présidents des groupes 1 et 2, célébrant l’adoption du rapport spécial sur les océans et la cryosphère, à Monaco, en septembre 2019 © 1992-2019, IISD Reporting Services

Une expérience à très grande échelle

Tandis que l’humanité combat les assauts du virus SARSCoV-2, les routes désertes et les usines dépeuplées offrent à la planète une respiration inespérée. La communauté scientifique scrute de très près les effets du ralentissement de nos modes de vie sur le système Terre.

« Nous n’avons pas encore tous les éléments d’analyse, mais lorsqu’on stoppe les activités industrielles et les transports, ce que l’on observe immédiatement c’est la baisse des particules de polluants dans l’atmosphère. C’est exactement ce que nous montrent les images satellites prises au-dessus de la Chine ou de l’Europe, très relayées sur les réseaux sociaux depuis le début de l’année. À ne pas confondre avec les émissions de gaz à effet de serre, dont la durée de vie est très longue et pour lesquels l’effondrement abrupte des émissions ne se voit pas tout de suite dans les relevés atmosphériques. Les polluants, eux, dont la durée de vie est très courte, sont concentrés autour des lieux où ils sont émis. Et parmi les choses importantes à mieux comprendre dans le fonctionnement du climat, il y a le rôle de ces particules en suspension dans l’air, que l’on appelle plus généralement des aérosols. Nous nous interrogeons sur leurs interactions, entre eux et avec les rayons UV, car cela influence la formation des nuages. De nombreux chercheurs travaillent donc sur ces données actuellement ». 

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Au cours des trois derniers mois, les données du satellite Copernicus Sentinel-5P révèlent le déclin de la pollution atmosphérique, en particulier des concentrations de dioxyde d’azote, en Italie © Esa

Gare à l’effet rebond

La tentation est forte de vouloir capitaliser sur cette décroissance forcée, pour initier un changement drastique dans nos comportements. « L’histoire des crises économiques passées, lors desquelles la consommation d’hydrocarbure et les émissions de gaz à effet de serre ont fortement chuté, nous enseigne malheureusement que les plans de relance qui ont suivi, ont favorisé les infrastructures de transport et l’industrie. Les émissions sont reparties de plus belle, c’est ce qu’on appelle l’effet rebond. Ce que disent aujourd’hui beaucoup de spécialistes, c’est qu’il faut être vigilant sur la relance de l’activité économique et favoriser avant tout ce qui participe à la transition écologique et solidaire, à même de protéger ceux qui seront les plus vulnérables face au changement climatique. La situation que nous traversons va entraîner une crise socioéconomique très grave, et certainement une moindre capacité à investir. Il est indispensable d’élaborer une stratégie de long terme, et de ne plus se borner à des raisonnements de coût-bénéfice ».

Vivre dignement

« J’espère profondément que ce qui va émerger à la sortie de cette crise, c’est l’envie de construire une forme de développement où chacun puisse vivre dignement. J’espère qu’il y aura aussi une relation différente entre la société et la communauté scientifique. On voit en ce moment à quel point nous avons besoin de décloisonner et de partager les connaissances. Nous avons besoin de retisser une confiance entre les citoyens et la science, et on voit aussi à quel point il est important d’avoir un espace où l’on évalue rigoureusement l’état des connaissances et où on les communique clairement ».

Si le climat est au cœur de vos préoccupations, vous avez encore jusqu’au 19 avril pour vous enregistrer et prêter main forte au GIEC. Rendez-vous ici.

Série d’entretiens avec des chercheurs, « La science confinée » s’efforce de mettre le confinement dans une perspective scientifique. L’occasion, aussi, de découvrir la recherche côté coulisses.

Premier épisode : Missions spatiales perturbées : l’observation de Mars victime du virus ?