Série d’entretiens avec des chercheurs, « La science confinée » s’efforce de mettre le confinement dans une perspective scientifique. L’occasion, aussi, de découvrir la recherche côté coulisses. 

Épisode 1. Spécialiste de l’exploration du Système solaire, l’astrophysicien François Forget (CNRS) est un habitué des voyages au long cours… par instruments interposés. Et le confinement l’effraie d’autant moins qu’il revient d’une mission de trois mois en Antarctique. Mais il s’inquiète de « trous » à venir dans les données récoltées par ses chères sondes martiennes, si délicates à programmer. Témoignage. 

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Selfie de François Forget à sa table de travail, mars 2020

Comment travaillez-vous en situation de confinement ?

Dans ma discipline, on fait des analyses de données de missions spatiales ou de la modélisation numérique ; je n’ai donc pas de labo stricto sensu ni d’animaux à nourrir, par exemple. En revanche, dans le spatial il y a en général beaucoup de réunions et elles sont toutes annulées. Certaines ont été remplacées par des visioconférences, d’autres reportées, mais plus rarement.

Et pour maintenir le lien avec les membres de mon laboratoire, on organise un « coin café » tous les matins vers 9 heures, avec une vingtaine de participants, qui changent selon les jours : une session sur l’appli Zoom. 

Paradoxalement, le confinement présente aussi un avantage. Quand on est chercheur, passé un certain âge, on est sollicité pour endosser des responsabilités scientifiques – dans mon cas, dans le cadre de missions spatiales – et administratives. Et on est parfois frustré, car on a du mal à jongler entre l’encadrement, l’administratif, parfois l’enseignement – et la recherche. On essaie de dégager du temps pour explorer une hypothèse, creuser une idée, rédiger un article.

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Dans son bureau © Pierre Kitmacher/Sorbonne Université

Sous cet aspect, le confinement libère du temps pour la recherche pure. Mais ce sera peut-être au détriment des doctorants, qui seront moins bien encadrés, ou d’une partie des tâches administratives – avec un retour de balancier prévisible plus tard.

Une autre satisfaction, c’est que les gens, aujourd’hui, reconnaissent qu’il faut faire confiance à la science – ou plus précisément à la méthode scientifique. Dans mon labo, on s’occupe beaucoup de changement climatique et on a souffert du scepticisme sur le sujet. J’espère que cette confiance se poursuivra après l’épidémie et que les anti-vaccins ou les climatosceptiques seront moins audibles.

Certains de vos travaux sont-ils menacés par le confinement ?

Directement impliqué dans deux missions martiennes de l’Agence spatiale européenne (ExoMars et Trace Gas Orbiter), je crains que nous n’ayons du souci à maintenir nos observations. C’est une vraie science de commander à distance une sonde spatiale ! Or bientôt doit avoir lieu le renouvellement des commandes hebdomadaires à nos satellites depuis le Centre européen des opérations spatiales (ESOC), à Darmstadt, en Allemagne.

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Durant la mission en Antarctique © François Forget

Difficile de travailler sur place désormais et le télétravail a ses limites : on risque de devoir passer en mode automatique et renoncer durant un temps aux observations. On aura donc sans doute des « trous » dans nos séries de données. Cela étant, on a régulièrement de pareils « trous », par exemple lorsque Mars passe derrière le Soleil, tous les 26 mois. On pourrait dire que le virus va finir par atteindre la planète Mars…

Quels points communs entre votre récente mission en Antarctique et la situation actuelle ?

Rentré fin février d’une mission de trois mois en Antarctique, j’y trouve un point commun avec la situation actuelle : la sensation d’être un peu hors du temps. D’habitude, je mélange vies professionnelle et privée, et travaille indifféremment le week-end, durant les vacances, etc. Mais avec le confinement, le temps est comme suspendu.

En revanche, en Antarctique on sortait beaucoup pour préparer ou réparer du matériel, y compris sur la base de Concordia, par -40 °C ! Aujourd’hui, il y fait -70 à -80 °C, mes anciens collègues restés hiverner sont donc plus confinés. Contrairement à eux, toutefois, nous ne sommes pas hors du monde, mais ultra-connectés sur les nouvelles nationales et internationales.