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Joël Boustie, enseignant-chercheur à la faculté de pharmacie de Rennes, montre un lichen, le 26 mars 2021 à Rennes © AFP Damien Meyer

Discrets, insignifiants, presque invisibles, les lichens constituent un réservoir méconnu de molécules à potentiel médical. Fragiles ou très résistants aux milieux les plus hostiles, ce sont des sentinelles de la qualité de l’air et des révélateurs du changement climatique.

Lichénologue professionnel, Joël Esnault explore le massif armoricain loupe collée à l’œil, pour mieux percer les mystères des innombrables mosaïques colorées formées par les lichens. Association d’un champignon et le plus souvent d’une algue, sur lesquels se greffent des milliers de micro-organismes, les lichens sont les formes de vie prédominantes dans 8 % de la surface terrestre, et concentrent de nombreux polluants atmosphériques, ce qui en fait des sentinelles de l’environnement.

« En milieu urbain, si vous vous promenez au bord d’un axe très fréquenté, la population lichénique se cantonne à la face des arbres opposée à la rue », observe Joël Esnault. En cause : les émissions polluantes de particules fines, oxydes d’azote… qui chassent les lichens « Plus vous avez de lichens sur un arbre et plus il y a d’espèces différentes, plus c’est bon signe pour la qualité de l’air », poursuit ce passionné, qui réalise des inventaires pour les collectivités.

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Un lichen sur un arbre vu à travers une loupe, le 26 mars 2021 à Rennes © AFP Damien Meyer

Depuis six ans, Grégory Agnello, chef de projet chez Evinerude, est mandaté pour évaluer la qualité de l’air près d’un incinérateur de déchets ménagers à Rennes. Ce qu’il fait grâce aux lichens des arbres. « Je récolte une espèce précise, je trie mes échantillons à la pince à épiler pour retirer les morceaux d’écorce et mousse, un laboratoire dose ensuite une douzaine de métaux (mercure, arsenic, plomb…) ainsi que des composés cancérigènes, puis je représente les résultats en cartes, que j’interprète », explique M. Agnello, rappelant que le premier article scientifique en la matière date de… 1866. Contrairement à un capteur électronique qui sélectionne des polluants dans un lieu et pendant un temps déterminés, les lichens sont présents partout, ne coûtent rien, et accumulent presque tous types de polluants. 

20 000 espèces

Lors de la catastrophe de Fukushima, il y a dix ans au Japon, certains lichens ont été utilisés pour mesurer l’imprégnation de l’environnement par le césium atmosphérique. 

Les lichens sont aussi un marqueur du réchauffement climatique. Certaines espèces, auparavant localisées sur le pourtour méditerranéen, s’observent aujourd’hui dans le nord de la France. « Les aires de répartition des lichens changent parce que le climat évolue, c’est observable partout », confirme Damien Cuny, professeur à la faculté de pharmacie de Lille. 

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Joël Boustie, enseignant-chercheur à la faculté de pharmacie de Rennes, montre un lichen, le 26 mars 2021 à Rennes © AFP Damien Meyer

On recense environ 5000 espèces de lichens en France et près de 20 000 dans le monde. « Le lichen est un bel exemple d’association entre des organismes très différents. Ce sont souvent des micro-algues, qui fabriquent leur nourriture grâce à la photosynthèse Elles la partagent avec un champignon, qui récupère pour elles l’eau et les sels minéraux tout en les protégeant des rayonnements solaires », raconte Joël Boustie, enseignant-chercheur à la faculté de pharmacie de Rennes, dont les locaux abritent les 11000 spécimens de l’herbier d’Henry des Abbayes, de « renommée internationale ».

Avec son équipe, Joël Boustie décortique la composition chimique des lichens et identifie les molécules susceptibles d’avoir des propriétés pharmaceutiques (antibiotiques, anticancéreuses) ou cosmétiques originales. « Ce qui est intéressant, c’est que 80 % des molécules des lichens ne se retrouvent pas ailleurs dans la nature et qu’il faut probablement multiplier par dix le millier de molécules actuellement décrites », souligne ce spécialiste de la chimie des lichens, pour qui ce pan de la recherche, longtemps dédaigné, est aujourd’hui reconnu. 

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Joël Boustie, enseignant-chercheur à la faculté de pharmacie de Rennes, tient des enveloppes contenant des lichens, le 26 mars 2021 à Rennes © AFP Damien Meyer

De fait, la résistance de certains lichens aux conditions les plus hostiles, y compris lorsqu’ils sont exposés aux rayons cosmiques, intéresse. Dans son essai Lichens. Pour une résistance minimale (Le Pommier) sorti en janvier, Vincent Zonca rappelle que certains lichens peuvent vivre à des températures de -60 °C ou de +70 °C. 

On en retrouve à 7000 mètres d’altitude ou sur les coulées de lave sitôt refroidies. Certains lichens alpins pourraient même dater de mille ans. « Il est la vie qui reste quand il n’y a plus de vie, quand le milieu est devenu inhospitalier », résume l’écrivain.