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Alexandre Grothendieck donnant un cours à l’IHES dans les années 1960 © IHES/AFP/Archives HO

Un livre hors norme, à l’image de son génie et de sa vie : Récoltes et semailles, œuvre posthume du mathématicien Alexandre Grothendieck, a enfin vu le jour chez Gallimard au terme d’une folle épopée. « Je ne lis pas, j’écris », disait ce scientifique considéré comme l’un des plus grands, sinon le plus grand, mathématicien du 20e siècle, qui révolutionna la géométrie comme Einstein la physique.

Disparu en 2014 à 86 ans, le géant des maths, qui a fini en ermite, a passé sa vie à coucher ses pensées sur papier. Des dizaines de milliers de pages, notes mathématiques et littéraires, aussi foisonnantes que son histoire est singulière. 

Né en 1928 à Berlin d’un père juif russe et d’une mère allemande, l’enfant a été confié à une famille protestante en France lorsque ses parents, militants anarchistes, s’engagèrent dans la guerre d’Espagne. En 1940, le jeune apatride (il le restera jusqu’en 1971) est interné avec sa mère dans un camp en Lozère. Son père meurt à Auschwitz. Il passe son bac au lycée cévenol du Chambon-sur-Lignon, où il est remarqué.

Vivement recommandé, l’étudiant part suivre les meilleurs cours à Paris puis Nancy où un professeur lui soumet 14 problèmes encore sans solution. Six mois après, à la stupéfaction générale, Grothendieck les a tous résolus – l’équivalent de six thèses. Il passe douze ans à enseigner à l’Institut des hautes études scientifiques (IHES), où ses séminaires de géométrie algébrique deviennent légendaires, et se voit couronné en 1966 par la médaille Fields, le « Nobel » des maths. 

Mais dès les années 1970, il abandonne la recherche. Pacifiste, écologiste, il ne supporte pas l’idée que les sciences fondamentales puissent servir à fabriquer des armes et détruire la planète. Il fonde « Survivre et vivre », mouvement d’écologie radicale. Son militantisme lui vaut la suppression de sa chaire au Collège de France.

Récoltes et semailles voit le jour entre 1983 et 1986, alors qu’il enseigne à l’université de Montpellier. Un « monstre », disait-il, de 1500 pages, une « tresse » entremêlant réflexions sur les maths et leur poésie, l’écologie, des méditations spirituelles… et des critiques acerbes contre ses élèves qui auraient trahi son idéal.

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Alexandre Grothendieck (g) et le mathématicien français Laurent Schwartz à Bures-sur-Yvettes dans les années 1960 © IHES/AFP/Archives

Le texte s’apparente à une « promenade » dans l’intimité de sa pensée. Sans filtre, dans un style clair que le génie veut adresser aussi aux profanes. Il en envoie 150 exemplaires à ses connaissances. Les tirages circulent, puis des versions sont mises en ligne. Grothendieck en rédige une ultime, qu’il veut cette fois révéler au grand public

Il en confie la mission au journaliste scientifique et philosophe des sciences Stéphane Deligeorges. « Nous avions rendez-vous place Saint-Sulpice à Paris, il faisait froid. Shourik – son surnom – est arrivé en sandales, pieds nus, son tapuscrit sous le bras. Il m’a fait promettre de le publier », raconte-t-il à l’AFP. « C’était sans équivalent, même chez les mathématiciens. Shourik écrivait ce qu’il avait en tête sans calculer son public. Il était habité, possédait un cortex différent, une puissance de travail démentielle. C’était un écorché vif, je le respectais immensément », s’émeut-il.

Son propre éditeur, Christian Bourgois, s’y intéresse, puis renonce. Le projet capote encore chez un autre. Trop gros, et sans doute aussi diffamant au vu de la « violence des attaques » contre ses élèves dont certains ont reçu la médaille Fields, se souvient Jean-Pierre Bourguignon, qui dirigea l’IHES.

Stéphane Deligeorges s’accroche. Se désespère un peu lorsqu’en 2010, Grothendieck, alors reclus en Ariège, change d’avis et s’oppose à toute publication de son vivant. L’interdiction est levée après sa mort en 2014, et le journaliste convainc enfin Gallimard en arguant de l’importance de ce « patrimoine ».

Jugé suffisamment littéraire, il a demandé un travail d’édition colossal, « le plus complexe de mes 18 ans de carrière », témoigne l’éditrice, Sophie Kucoyanis. Paru en janvier et tiré à 5000 exemplaires, le livre connaît un bon démarrage. « Il y avait une vraie attente des libraires », s’enthousiasme-t-elle. Les demandes de traductions arrivent. Certes, « 80 % du texte » s’adresse aux forts en maths, mais « 20 % sont lisibles par tous », selon cette non-scientifique. Qui a été « touchée » par les passages sur l’« émerveillement de la création » que l’auteur compare à l’enfance. « Grothendieck a pensé les maths qui s’écrivent, montrant que ce ne sont pas des formules mais de la création de concepts, et que plus on monte en abstraction, plus on arrive à surmonter les difficultés », ajoute Jean-Pierre Bourguignon.

L’histoire ne s’arrête pas là. A son décès, plus de 70 000 pages manuscrites ont été récupérées dans sa maison d’Ariège où il s’était muré dans le silence. Ses cinq enfants les ont déposées chez un libraire parisien, qui espère les vendre à prix d’or. Dans une écriture patte de mouche, on y trouve cet émouvant carnet retraçant les convois de juifs déportés. Le reste ? Des notes « sur tout », souvent « délirantes », témoigne le libraire Jean-Bernard Gillot. Le travail d’archivage s’annonce immense et pourrait, peut-être, permettre de dénicher un trésor.