Le Parlement a adopté mardi une loi reconnaissant la « part de responsabilité » de l'État dans le scandale du chlordécone aux Antilles, où plus de 90% de la population est contaminée, une « avancée » pour les parlementaires, bien que l'indemnisation des victimes ne soit érigée qu'en « objectif » pour les pouvoirs publics.

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Élie Califer, le député à l'origine de la proposition de loi visant à reconnaître la « part de responsabilité » de l'État dans le scandale du chlordécone aux Antilles, à l'Assemblée nationale à Paris le 28 mai 2026 © AFP/Archives Ludovic Marin

C'est la fin d'un long parcours parlementaire : un dernier vote unanime de l'Assemblée nationale (236 voix pour) est venu approuver définitivement cette proposition du député Elie Califer (Guadeloupe, groupe PS). « Ce texte de compromis permettra de restaurer une confiance profondément abîmée », a lancé le député peu avant le vote dans l'hémicycle, estimant cependant qu'il « faut aller plus loin sur le chemin des réparations ».

Le chlordécone est un pesticide utilisé dans les bananeraies en Guadeloupe et à la Martinique jusqu'en 1993 malgré des alertes de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) sur sa dangerosité. Plus de 90% de la population adulte en Guadeloupe et Martinique est contaminée, selon l'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), qui a conclu en juillet 2021 à une relation causale probable entre chlordécone et risque de cancer de la prostate.

« Si un tel empoisonnement avait touché 90% de la population de la Creuse, de la Bretagne, de l'Ile-de-France, la responsabilité de l'État aurait été reconnue depuis longtemps », a lancé M. Califer à ses collègues.

Aux bancs du gouvernement, la ministre des Outre-Mer Naïma Moutchou a ré-affirmé que « l'État a sa part de responsabilités ». « Reconnaître la part de responsabilité de l'État est une exigence de vérité. Construire un dispositif de réparation juste, équitable, juridiquement solide, est une autre exigence », a toutefois précisé la ministre. Une mission d'inspection interministérielle a été lancée pour se pencher sur cette question, et se rendra dans quelques semaines en Guadeloupe et en Martinique, avec un « rapport attendu dans les tout prochains mois », a-t-elle précisé. 

La proposition de loi prévoyait la reconnaissance par l'État de « sa responsabilité » dans « les préjudices sanitaires, moraux, écologiques et économiques subis par les territoires » et « leurs populations ». En cours d'examen, les sénateurs ont nuancé l'écriture, prévoyant que l'État reconnaisse sa « part » de responsabilité.

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Plusieurs milliers de personnes manifestent à Fort-de-France, en Martinique, le 27 février 2021, contre la menace de prescription dans le dossier judiciaire du chlordécone © AFP/Archives Lionel Chamoiseau

En commission, ils avaient aussi ajouté la notion de « préjudices moraux d'anxiété », puis sont revenus dessus à la demande du gouvernement lors d'une séance tendue dans l'hémicycle.

« Première étape »

« Je le regrette, parce que cette notion parlait concrètement de ce que vivent nos compatriotes en Guadeloupe et en Martinique : une inquiétude permanente face aux conséquences sanitaires du chlordécone », avait commenté lundi 01 juin M. Califer. Toutefois, « ce point ne remet pas en cause l'équilibre général du texte », avait-il assuré.

Le volet indemnitaire pour les victimes ne figure qu'au rang d'« objectif » pour l'État, ce qu'ont regretté certains parlementaires. « Cette reconnaissance symbolique est une première étape, le combat devra se poursuivre pour (...) les modalités d'indemnisation », a commenté hier le député porte-parole du PS Arthur Delaporte.

"On n'est pas tout à fait satisfait mais on partait de loin, du fait que l'État ne voulait même pas reconnaître sa responsabilité partielle (...) c'est une avancée", a souligné de son côté Olivier Serva (Guadeloupe, groupe Liot).

En Martinique, le président du conseil exécutif, Serge Letchimy, a salué le vote. Président en 2019 d'une commission d'enquête parlementaire sur les responsabilités publiques dans l'autorisation du pesticide, il estime que cette loi « vient fragmenter un système qui piétine la vérité, absout les coupables et méprise les victimes ».

L'État devra notamment œuvrer à la « dépollution des terres et des eaux contaminées », en « érigeant comme priorité nationale la recherche scientifique », et « s'assigne » pour objectif « l'indemnisation de toutes les victimes ». Il devra aussi se pencher sur « l'apparition de pathologies développées par les femmes ».

À Pointe-à-Pitre, le maire Harry Durimel, avocat engagé de longue date contre le chlordécone, a salué une « avancée » tout en prévenant que « le combat est loin d'être achevé ». La loi « invite déjà à aller devant les tribunaux pour faire reconnaître quelle est la part de responsabilité de l'État », a-t-il réagi. « Un champ s'est ouvert, mais le combat continue », a-t-il ajouté.

La cour d'appel de Paris dira le 22 juin s'il y a lieu de rouvrir ou non l'enquête sur le chlordécone, à la suite de l'appel des parties civiles qui contestent le non-lieu dans ce scandale sanitaire. « Les victimes du chlordécone » attendent « du concret et de l'efficace : La reconnaissance était le premier mot. Il ne faudrait pas qu'il soit le dernier », a pointé Me Christophe Lèguevaques, avocat des parties civiles, dans un communiqué.