Tu vas vraiment manger ça ? Il y a du cadmium dedans !
Là aussi !
Début 2026, l’Agence nationale de sécurité sanitaire publie un rapport très attendu. La troisième étude de l’alimentation totale, EAT3. Cette étude, elle pose une question : à quelles substances chimiques sommes-nous exposés dans notre alimentation ? Et dans ce premier volet, l’Anses se penche sur l’acrylamide et sur cinq métaux lourds : l’argent, le plomb, l’aluminium, le mercure et … le cadmium. Ce dernier, il est un peu moins connu, il est toxique, ne sert aucune fonction biologique… Et pourtant, il est partout.
TITRE - Cadmium : le rapport, et après ?
Géraldine Carne, coordinatrice de l’expertise à l’Anses, détaille ce nouveau rapport.
GC : Cette étude confirme que la population française reste toujours surexposée au cadmium. Il a été identifié que c’est l’alimentation qui explique notre exposition interne au cadmium. Et notamment, elle explique à 98 % l’imprégnation humaine pour la population générale non fumeuse.
En France, on estime qu’un adulte sur deux dépasse le seuil critique. Soit : 0,5 microgramme de cadmium par gramme de créatinine.
GC : Pour ne pas dépasser cette dose, les scientifiques ont calculé, par l’utilisation de ce qu’on appelle un modèle toxicocinétique, la dose journalière tolérable, c’est-à-dire la dose à ne pas dépasser par la seule voie alimentaire. Aujourd’hui, elle est de 0,35 microgramme par kilo de poids corporel et par jour.
Cette dose, près d’un quart des enfants la dépasse en France. Et cela veut dire une chose : les plus jeunes font partie des plus exposés au cadmium. Et parmi les coupables : les céréales du petit déjeuner. Mais ce ne sont pas les seules. On retrouve aussi le pain, les pommes de terre, certains légumes, les viennoiseries, les gâteaux ou encore les pâtes. Mais attention : ce ne sont pas forcément les aliments que je viens de citer qui en contiennent le plus. Il faut distinguer la teneur en cadmium d’une part et les aliments que l’on mange souvent de l’autre. Si on regarde uniquement la teneur, le classement change. On retrouve les crustacés et les mollusques, les algues, les abats ou encore, les champignons.
GC : Le cadmium, c’est un problème de santé publique qui est connu. En tout cas, à l’Anses depuis sa création, depuis 2011, il est fait le constat d’une surexposition de la population française au cadmium. Essentiellement par son alimentation. De façon parallèle, deux études de biosurveillance ont également été menées en France, essentiellement par Santé publique France. Et en 2021, il a été constaté une augmentation de l’imprégnation française avec ce qu’on appelle des cadmiuries, c’est-à-dire des niveaux de cadmium urinaire, donc mesurés par dosages biologiques qui ont doublé en 10 ans.
La France est trois à quatre fois plus contaminée que ses voisins européens. Comment l’expliquer ? Déjà, il faut savoir que le cadmium est naturellement présent dans les sols, l’air et l’eau. On le retrouve dans certaines roches, notamment les roches calcaires. Résultat : certaines régions en concentrent plus que d’autres. C’est le cas en Champagne, en Charente, dans le Jura et les Causses du Massif Central. À cette présence naturelle s’ajoutent des apports liés aux activités humaines. Bon, ces dix dernières années, les émissions par sources industrielles ont plutôt baissé et même beaucoup baissé. -49 % dans l’air et -69 % dans l’eau. Mais le cadmium, il persiste encore en métallurgie, dans la fabrication de batteries et aussi dans la fabrication de certains pigments spécifiques… Le cadmium, il persiste aussi ici : dans les champs agricoles.
GC : Après-guerre il y a eu une utilisation plus massive d’engrais de synthèse, notamment des engrais minéraux phosphatés donc dans un but de rendements des cultures et ces engrais peuvent apporter majoritairement du cadmium dans les sols agricoles français.
En France, 80 % du cadmium qui entre dans les sols viendrait de matières fertilisantes. Et l’agriculture biologique n’est pas totalement épargnée. Concrètement, les engrais minéraux phosphatés arrivent en tête avec 55 % puis les effluents d’élevage avec 25 % et enfin, la boue et le compost, environ 5 %. Les plantes absorbent une partie du cadmium via leurs racines. Il se retrouve dans l’assiette puis dans l’organisme.
CHAPITRE 2 : Pourquoi ça pose problème ?
GC : Il faut savoir que lorsqu’on absorbe du cadmium, le cadmium va être largement distribué dans la circulation sanguine mais aussi dans tous les organes. En premier lieu ce sera le foie, mais aussi les reins. Et le cadmium tend à être faiblement éliminé puisque sa demi-vie d’élimination biologique est comprise entre 10 et 30 ans.
Ici la demi-vie biologique c’est le temps qu’il faut à l’organisme pour éliminer la moitié du cadmium absorbé. Et ce, s’il n’y a pas d’autres apports.
Dans les faits, les apports ne s’arrêtent pas. L’exposition est diffuse et continue. Ce sont de petites quantités, répétées tout au long de la vie. Le cadmium ne s’élimine donc jamais vraiment puisqu’il s’accumule dans le corps. Et face à cela, on n’est pas tous égaux.
GC : Tout est dépendant, en fait, de l’individu notamment de réserves, par exemple de stocks en fer puisque les femmes qui ont des réserves en fer plus faibles que les hommes vont tendre à accumuler plus de cadmium. Il y a le statut nutritionnel qui rentre en jeu, les facteurs de tabagisme… etc., qui vont jouer, en fait, un peu sur cette demi-vie. Mais en tout cas, on est vraiment sur un des rares contaminants où on a une demi-vie qui s’exprime en années par rapport à plusieurs jours.
Mais le cadmium n’est pas qu’une affaire de chiffres. Ce n’est pas qu’une longue demi-vie ou un taux dans les urines. Ses effets sur la santé sont très concrets.Le cadmium s’accumule dans les reins et peut à terme entraîner une insuffisance rénale. Il est reconnu comme cancérogène certain pour les poumons en milieu professionnel. Et il est suspecté d’augmenter le risque de cancers du sein, de la prostate, de la vessie et du pancréas. À cela s’ajoutent des effets néfastes sur la reproduction, le système cardiovasculaire et le neurodéveloppement.
Sans oublier les os. Le cadmium les fragilise progressivement.
GC : Il a été observé que 23 % des cas d’ostéoporose et de fractures osseuses chez les femmes en France sont imputables au cadmium d’origine alimentaire et/ou environnementale, en tout cas hors milieu professionnel. Et ces cas représentent un coût de 2,6 milliards d’euros de santé.
CHAPITRE 3 : Peut-on s’en débarrasser ?
Mais alors comment s’en débarrasser ? On pourrait croire qu’il suffit d’arrêter d’apporter du cadmium dans les sols sauf que, ça n’est pas si simple.
Les engrais minéraux phosphatés, ils apportent du potassium, de l’azote et surtout : du phosphore. Un nutriment qui est essentiel à la vie et aux rendements agricoles. En France, près de 60 % du phosphore présent dans les sols provient de l’usage passé de ces engrais. Si on arrêtait demain, les stocks actuels permettraient de couvrir les besoins pendant une soixantaine d’années environ mais au-delà, il faudrait des alternatives.
Première piste : changer les engrais. La France importe 95 % de ces engrais minéraux phosphatés, en très grande partie du Maroc. Sauf que là-bas, la roche, d’origine sédimentaire, est déjà naturellement riche en cadmium. Pourtant, il existe d’autres sources de phosphate naturel, moins chargées en cadmium, comme les roches d’origine ignée présentes en Afrique du Sud ou en Russie. Deuxième piste : changer les pratiques. Par exemple, en recyclant le phosphore des excrétions ou en sélectionnant des variétés de plantes qui absorbent moins de cadmium. Autre alternative : la décadminination. C’est-à-dire retirer le cadmium des engrais.
GC : Ce sont des techniques qui peuvent passer par la co-cristallisation ou encore des techniques de charbon actif qui permettent de retirer une partie du cadmium à un stade intermédiaire lors du processus de fabrication de l’engrais minéral phosphaté. Ces techniques, elles sont identifiées, elles nécessitent d’être plutôt utilisées à une plus large échelle.
Ces techniques restent encore au stade expérimental. En attendant, une réponse existe déjà et c’est celle qui est la plus discutée en ce moment : fixer un seuil maximal d’apport en cadmium.
GC : L’enjeu c’est de pouvoir limiter tout apport de cadmium tout en même temps que ces matières fertilisantes puissent être utilisées. D’où la proposition de seuil ou de limite. À savoir, de ne pas dépasser un flux d’apport de 2 grammes de cadmium par hectare et par an. Quelle que soit la nature de la matière fertilisante épandue sur le sol agricole. Et concernant les engrais minéraux phosphatés, une teneur de 20 milligrammes cadmium par kilo d’anhydride phosphorique permet d’atteindre et de respecter le flux de 2 grammes de cadmium par hectare et par an, le plus rapidement possible.
Actuellement, la norme européenne est loin de ces 20 milligrammes, elle est à 60 milligrammes. Et la France, elle, grimpe même à 90 milligrammes, par dérogation. Mais ce cadre-là, il est en train d’évoluer.
Pour : 144, contre : 22, la proposition de loi est adoptée.
À l’Assemblée nationale, on vient de voter une loi qui veut réduire ce seuil à 40 milligrammes d’ici janvier 2027 et à 20 milligrammes d’ici 2030. L’Assurance maladie s’empare aussi du sujet. Depuis le 16 juin, elle rembourse une partie du test de dépistage au cadmium chez les patients à risque.
Et concrètement, au quotidien, que peut-on faire nous ? Déjà diversifier son alimentation et favoriser les légumineuses qui sont moins contaminées que le blé. Varier aussi l’origine des produits. Et surtout, arrêter le tabac. Parce que les fumeurs sont deux fois plus imprégnés que les non-fumeurs.
GC : Alors certes, la dépollution, elle peut paraître lente, progressive, mais c’est ce qui est nécessaire pour éviter dans les prochaines décennies de sortir des prochains résultats d’un point de vue sanitaire, de dire : l’imprégnation de la population française a encore augmenté.