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Comprendre les différences d'espérance de vie / Jean-Paul Moatti

En France, statistiquement, l’espérance de vie atteint l’un des niveaux les plus élevés d’Europe. Pourtant, les inégalités en termes de santé sont criantes : un homme exerçant une activité de cadre bénéficie d’une durée de vie moyenne de 6 ans supérieure à celle d’un ouvrier. Comment s’explique ce très mauvais classement de notre pays, seulement dépassé en la matière par la Finlande ? Jean-Paul Moatti, économiste de la santé, propose une réponse.

Un épisode de la série « Corpus ».

Pour en savoir plus sur le corps humain : le site Corpus.

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Réalisation : Roland Cros

Production : Universcience, Canopé-CNDP, MGEN, Inserm, Educagri

Année de production : 2014

Accessibilité : sous-titres français

Comprendre les différences d'espérance de vie / Jean-Paul Moatti

Jean-Paul Moatti
Économiste de la santé Université Aix-Marseille

-En dépit d'un système de santé qui fonctionne bien et d'une espérance de vie performante pour la population dans son ensemble, la France est le pays d'Europe occidentale qui a les plus importantes inégalités sociales d'espérance de vie et de mortalité en fonction de la catégorie sociale.

Seule la Finlande fait pire.

Le premier marqueur, c'est cette différence d'espérance de vie qui fait qu'à 35 ans, un homme cadre a six ans de plus à vivre qu'un ouvrier.

Le deuxième point qui est important, c'est que certaines pathologies sont plus pourvoyeuses d'inégalités que d'autres.

Ce phénomène des inégalités sociales de santé est commun, malheureusement, à toute la planète et à tous les pays européens, mais les pathologies qui le causent diffèrent selon les pays.

Par exemple, dans les pays scandinaves ou en Grande-Bretagne, les maladies cardio-vasculaires sont la principale source d'inégalités.

En France, ce sont les cancers qui sont la pathologie qui touche plus massivement les catégories pauvres que les catégories plus éduquées ou plus riches en termes de revenus.

Il y a toute une série d'éléments qui peuvent expliquer cela.

Les expositions aux risques professionnels sont plus importantes, les expositions aux problèmes d'environnement, la pollution de l'air dans certains quartiers ou régions, un accès plus tardif au dépistage et au diagnostic de pathologies très graves, comme les cancers.

Mais surtout, un plus grand déficit de prévention dans ces catégories, disons, populaires, qui, par exemple, vont consommer beaucoup plus d'alcool, de tabac, et s'exposer aux risques.

En même temps, il ne faut pas culpabiliser ces populations.

C'est aussi parce que ces préoccupations personnelles de santé, pour des raisons objectives, vu leurs conditions de vie, ont moins d'importance pour elles.

Dans une étude qu'on avait faite avec mon laboratoire de recherche, on menait des entretiens approfondis avec de grands fumeurs en situation de précarité sociale.

Beaucoup nous disaient : "La cigarette, c'est tout ce qui nous reste.

C'est le seul petit plaisir qu'on peut avoir par rapport aux difficultés du vécu, du quotidien." Et donc il y a des effets, bien sûr involontaires, mais dont il faut discuter, d'accroissement des inégalités dues à la prévention.

Si vous augmentez le prix du tabac, ça réduit très clairement la consommation de tabac dans la population.

Si les pauvres qui fumaient arrêtent grâce à cela ou renoncent à la cigarette grâce à cela, c'est tout bénéfice.

Par contre, s'ils continuent à fumer, s'ils n'arrivent pas à arrêter, on n'arrive pas à les aider, c'est la double peine.

Ils continuent à avoir les méfaits sanitaires du tabac et ce sont les catégories dont les budgets des ménages, les budgets de consommation, vont être les plus gravement alourdis et grevés par les taxes sur le tabac.

Réalisation : Roland Cros

Production : Universcience, Canopé-CNDP, MGEN, Inserm, Educagri

Année de production : 2014

Accessibilité : sous-titres français