Infox ? Ripostes ! Diffusé le

Abeilles et pesticides, l’art de fabriquer du doute

« Il y a toujours eu des intoxications d’abeilles, alors pourquoi accuser les néonicotinoïdes ? » Si le doute persiste malgré de nombreuses études attestant la toxicité des néonicotinoïdes, n’est-ce pas du fait de certains lobbies ? Le biologiste et  directeur de recherche au CNRS Gérard Arnold et le youtubeur Thomas Gauthier s’attaquent à cette infox… bien mise en scène.

Un épisode de la série « Infox ? Ripostes !, des scientifiques face à la désinformation »

Réalisation : Hélène Seingier

Production : Fablabchannel, Universcience,en partenariat avec TV5 Monde et Phosphore/Bayard

Année de production : 2022

Durée : 7min57

Accessibilité : sous-titres français

Abeilles et pesticides, l’art de fabriquer du doute

TRANSCRIPTION INFOX ? RIPOSTES ? Des scientifiques face à la désinformation EPISODE : Abeilles et pesticides : l'art de fabriquer du doute Thomas Gauthier : Je ne comprends pas pourquoi certains pesticides ont été interdits en Europe. Il paraît qu'ils tuent les abeilles. Mais elles peuvent mourir d'un tas d'autres choses. Ce ne sont certainement pas ces produits, les néonicotinoïdes, qui leur font du mal. Gérard Arnold : Attention Thomas ce n'est pas parce que les abeilles ont des parasites et des virus qu'elles ne peuvent pas mourir avec des pesticides très toxiques, je vais vous expliquer. GENERIQUE Thomas Gauthier : Bzzz, bzzzz, bzzz. Je suis Mireille l'abeille et je suis sensible à tout un tas de trucs. Mais mais mais mais mais ! Dans les années 90, en Europe, un nouveau fléau mystérieux m'a terrassée. Et je vous présente, mesdames, messieurs, un des sauveurs des abeilles en Europe, rien que ça ! Gérard Arnold : Il y a toujours eu des intoxications d'abeilles par le passé. Mais dans les années 95/97, il semble qu'il y ait eu tout autre chose puisque finalement dans les zones de grandes cultures en particulier des zones avec des tournesols en fleurs, beaucoup de colonies mouraient et le seul facteur qui avait changé c'était que les graines de tournesol étaient enrobées par un insecticide neurotoxique puissant, l'imidaclopride, dont le nom commercial était Gaucho, qui avait la propriété, en plus, d'être systémique, c'est-à-dire qu'il pouvait se mouvoir depuis la graine dans toute la plante pour arriver jusqu'aux fleurs et contaminer le nectar et le pollen récoltés par les abeilles. Thomas Gauthier : Les apiculteurs vont voir les services de l'Etat. Officiellement, tout roule, les fabricants des pesticides ont fait les tests nécessaires. Alors les apiculteurs vont voir des chercheurs pour savoir si l'insecticide peut empoisonner les abeilles. Gérard Arnold : Contrairement à ce que disaient les firmes et le ministère de la Culture, la réponse était oui : il y a de l'insecticide dans le pollen de tournesol et dans le nectar aussi. Oui, les quantités trouvées dans la nourriture des abeilles étaient suffisantes pour provoquer des troubles et des mortalités. Thomas Gauthier : Ahah ! Donc les coupables ont vite été démasqués, l'insecticide a été interdit et voilà, fin de l'histoire. Sauf que là c'est juste le début de la vidéo... Hum... Gérard Arnold : Il a fallu 25 ans, depuis les premières alertes jusqu'à l'interdiction des néonicotinoïdes, en particulier de l’imidaclopride. 25 ans ! Thomas Gauthier : C'est intense quand même ! En fait en 2001, quatre ans après les premières alertes, voyant que les choses n'avancent pas, Gérard Arnold se débrouille pour être nommé dans un groupe de travail du ministère de l'Agriculture sur la toxicité des pesticides. Il devient alors, sans le savoir, un énorme poil à gratter. Dans un premier temps, j'étais assez naïf. C'est un insecticide dont la propriété est de tuer des insectes, il n'était pas très étonnant que ces comportements de l'abeille soient affectés et voire même aillent jusqu'à provoquer sa mortalité. Je pensais tout simplement que les structures administratives étaient capables de comprendre ça et puis de résoudre ce problème. Mais non. Thomas Gauthier : Pourtant la conclusion du premier rapport en 2003 est limpide : “L'enrobage des semences de tournesol Gaucho conduit à un risque significatif pour les abeilles.” Et bizarrement le logo du ministère de l'Agriculture disparaît de la couverture du rapport. En fait, ces travaux scientifiques agacent le lobby des pesticides, qui est un énorme secteur économique. Pendant presque 20 ans, Gérard Arnold va faire face à de la fabrication d'incertitude, ou fabrique du doute. Vous savez, c'était la technique utilisée par les industries du tabac ou de l'amiante pour qu'on ne soit jamais sûr que ce sont leurs produits qui causent des cancers. Gérard Arnold : Si on fait des recherches, normalement on trouve assez rapidement. Il ne faut pas 25 ans pour une question finalement aussi simple que celle-ci. Thomas Gauthier : Ma méthode préférée pour fabriquer l'incertitude ? Faire diversion pour noyer le poisson. Ben oui, si je fais uniquement des recherches sur les liens entre le cancer du poumon et le fait de manger des pommes, je ne risque pas de conclure que la cigarette est coupable. Gérard Arnold : Par exemple, la Commission européenne avait financé une étude, malheureusement ils ne prenaient en considération que les pathogènes, les agents infectieux, un virus, une bactérie. On ne trouve que ce que l'on cherche. Dans le cas de l'étude Epilobee, ils ont trouvé des maladies. Ils ne risquaient pas de trouver des pesticides puisqu'ils n’en ont pas cherchés. Thomas Gauthier : Si vous voulez fabriquer du doute et gagner du temps pour continuer à vendre vos produits, vous pouvez aussi jouer sur les détails. Gérard Arnold a lu des centaines de rapports des fabricants pour séparer le vrai du faux à propos des pesticides. Le troisième ingrédient pour fabriquer de l'incertitude, c'est d'organiser des conflits d'intérêts. Vous pouvez par exemple, influencer des scientifiques. Moi, grand pneumologue, je vous assure que la cigarette ne nuit pas aux poumons, ah ah ! Allez, je vous laisse, un fabricant de tabac m'offre un voyage aux Bahamas. Bye-bye ! Et sur les pesticides il y a eu un joyeux mélange des genres. Et sinon pour un beau gros conflit d'intérêts vous pouvez demander aux fabricants de juger de la toxicité de leurs propres produits. Ce monde est trop cynique ma pauvre Mireille… Mais finalement au bout de 25 ans la persévérance de Gérard Arnold et d'autres acteurs a porté ses fruits. Gérard Arnold : Parmi les retombés, on peut considérer comme très positif l'interdiction de trois néonicotinoïdes - il y en a plusieurs autres - en 2018, mais quand même avec des restrictions. Vous avez vu, dans le cas des betteraves en France par exemple, on a ré-autorisé un néonicotinoïde. Tout un tas de personnes se sont agglomérés à un certain moment, et en particulier les citoyens, pour faire en sorte que l'Europe soit obligée d'arriver à cette solution : l'interdiction. Ce qui était pourtant évident depuis longtemps. Thomas Gauthier : Bon ! Enfin ! Alors ça veut dire que les petites abeilles ont gagné contre le Goliath des pesticides ? Gérard Arnold : On a parlé ici d'un pesticide, un insecticide, l'imidaclopride, mais les fongicides peuvent jouer également un rôle, et surtout en combinaison les uns avec les autres, ce que l’on appelle l'effet cocktail. Il y a des avancées mais elles sont très très lentes, très dévoreuses d'énergie et c'est tellement long, et jamais valorisé par les carrières scientifiques, que beaucoup de gens laissent tomber. Thomas Gauthier : Monsieur Gérard vous êtes mon héros ! Mes cousines européennes ont eu très chaud aux antennes ! Cette idée de fabriquer du doute, elle est redoutable. En investissant beaucoup de moyens pour faire croire que ton produit n'est pas coupable, ça peut passer. Il faudrait changer quoi pour que les fabricants de doute sévissent moins à l'avenir ? Gérard Arnold : Obtenir beaucoup de crédits de manière à ce que les laboratoires ne soient pas obligés d'aller chercher en permanence des crédits à l'extérieur, voire dans le privé avec des conflits d'intérêt possibles. Il faut que ce soit de l'argent public. Les conflits d'intérêt ne devraient pas exister dans une démocratie. Je pense que le scientifique a un petit rôle d'alerte, mais après un scientifique n'a pas de poids, ce sont les citoyens et leurs organisations qui peuvent vraiment faire pression sur les gouvernements, les élus, etc. Thomas Gauthier : Comptez sur nous, on va ouvrir l'oeil ! Je ne regarderai plus jamais les abeilles de la même façon et les scientifiques non plus d'ailleurs. Leçon pour la prochaine fois : toujours chercher d'où vient l'information que je lis. Est-ce qu'il y a un conflit d'intérêt ? Est ce que quelqu'un cherche à créer du doute ? Et sur ce, je vous dis à très vite pour d'autres vidéos sur les chercheurs face à la désinformation scientifique. Et d'ici là, musclez votre esprit critique ! Bye !

Réalisation : Hélène Seingier

Production : Fablabchannel, Universcience,en partenariat avec TV5 Monde et Phosphore/Bayard

Année de production : 2022

Durée : 7min57

Accessibilité : sous-titres français