Comment développer l'agriculture biologique sans manquer d'azote, un élément indispensable à la croissance des plantes ? C'est l'un des casse-têtes majeurs de l'Union européenne, qui vise 25% de surfaces agricoles en bio d'ici 2030. Car derrière cet objectif ambitieux se cache une contrainte bien concrète : la disponibilité limitée en fertilisants azotés autorisés en bio. Pour y voir plus clair, des scientifiques ont étudié les sources et flux de cet azote utilisé dans ce secteur en France, révélant à la fois les freins et les marges de manœuvre pour développer le bio. Nous sommes à la Ferme aux Pommes de Chaponost, dans la banlieue de Lyon. Lorsque Jean-François Mourlevat reprend l'exploitation avec ses associés en 2018, il décide de la convertir en agriculture biologique. – Quand on passe en bio, on est sans filet, c'est-à-dire qu'il n'y a plus les outils, et il n'y a plus la chimie, comme par exemple la fertilisation azotée à base d'engrais chimique. Pour Jean-François, comme pour beaucoup d'agriculteurs et d'agricultrices en bio, l'azote est une question clé. Sans engrais de synthèse, il faut trouver d'autres sources pour nourrir les sols. L'une des plus précieuses ? Un déchet pour certains, une ressource pour lui, le fumier. À quelques minutes seulement de son exploitation, Jean-François récupère du fumier de cheval produit par le Centre équestre de son village. Ici, il est composté, transformé, avant de pouvoir, au printemps, être épandu dans les champs et les vergers. Mais ce déchet ressource se fait de plus en plus rare. – C'est déjà une ressource en tension, le fumier. Sur la commune de Chaponost, il y a quarante ans, il y avait une dizaine d'exploitations, une vingtaine d'exploitations agricoles, dont une dizaine qui faisaient des vaches. Aujourd'hui, il n'y en a plus que deux et il y en a bien moins qu'avant. Donc, si on va un petit peu plus loin, c'est un peu pareil. En France, le nombre d'animaux d'élevage est sous pression. Objectifs climatiques, lutte contre les pollutions, bien-être animal, mais aussi difficultés économiques. Tout converge vers des élevages moins nombreux. Et en quinze ans, le cheptel d'élevage a baissé de 15% Une évolution qui pose une question centrale pour l'agriculture biologique, fortement dépendante de l'élevage pour ses ressources en azote. Des scientifiques de l'Inrae à Rennes ont voulu comprendre exactement d'où venait l'azote utilisé dans l'agriculture biologique et en quelle quantité. L'azote peut être fixé naturellement par des légumineuses comme le trèfle ou la luzerne, apportée par le fumier provenant d'élevages en bio et d'élevages en agriculture conventionnelle. – En France, on importe une partie de l'azote qui est utilisée en agriculture sous forme d'aliments du bétail, par exemple, le soja qu'on achète en Amérique du Sud ou aux États-Unis. Un des points saillants de ce travail, c'était de quantifier de quelle manière et en quelle proportion l'agriculture biologique dépend de l'agriculture conventionnelle. Les scientifiques ont ainsi pu montrer que 20% du fumier utilisé pour fertiliser les cultures biologiques provient de l'agriculture conventionnelle et qu'il sera difficile de doubler la surface d'agriculture bio en Europe sans réorganiser profondément le système de production actuel. – La proximité physique entre les cultures et l'élevage est vraiment déterminante en agriculture biologique, parce que les effluents d'élevage qu'on déplace, ils sont beaucoup moins concentrés en azote que les engrais de synthèse. Donc, on ne peut pas envisager de leur faire faire des milliers de kilomètres. Donc ça, c'est vraiment important et ça a des conséquences assez majeures. Quand on réfléchit plutôt à l'échelle d'une région agricole que d'une ferme, c'est qu'il faut qu'il y ait, à proximité immédiate, des élevages et des cultures. Et donc, ça pose la question de la spécialisation des régions agricoles françaises. Il faudrait sans doute, si on voulait atteindre cet objectif de 25% de l'agriculture bio en France, il faudrait sans doute envisager de dé-spécialiser les régions, donc de réduire la proportion d'élevage en Bretagne et, au contraire, de l'augmenter dans d'autres régions où l'élevage a quasiment disparu. D'autres pistes se dessinent déjà : mieux valoriser les effluents des stations d'épuration, par exemple, limiter chaque perte d'azote dans les sols, transformer les déchets alimentaires des villes en ressources azotées grâce au compostage. Aucun levier ne suffira seul, mais ensemble, ils dessinent une même trajectoire, celle d'une agriculture plus résiliente, plus circulaire et plus durable.