773 000 ans. Mise au jour au Maroc, cette mandibule fossile vient éclairer une période charnière de l'histoire humaine. – Cette découverte est intéressante car elle confirme l'origine africaine de notre espèce et précise la date de divergence de la lignée qui va donner notre espèce. Pour comprendre cette découverte, il faut revenir sur le site où ce fossile a été exhumé.
– La grotte à Hominidés de la carrière Thomas au Maroc est une petite grotte qui est remplie d'un sédiment extrêmement induré, calcaire qui est très favorable à la préservation des ossements. Cette grotte a été essentiellement une tanière de carnivores, probablement des hyènes, parfois des panthères, dans laquelle les humains se sont installés mais de façon assez épisodique. Ce site est connu depuis de nombreuses années. Une équipe franco-marocaine y poursuit des recherches. On avait déjà découvert à la fin des années 1960 une première mandibule humaine. En 2008, une seconde mandibule assez complète a été découverte dans cette grotte. C'est le moment où on m'appelle pour que je donne mon avis sur ce fossile qui est en cours de dégagement. C'est un fossile assez intrigant à divers points de vue. L'année suivante, en 2009, on trouve une autre mandibule d'un bébé d'environ un an et demi. On trouve aussi des vertèbres du cou et du dos qui ont été exhumées. On a aussi découvert un fémur dans la grotte. Au cours des travaux, on trouve aussi des dents. C'est donc un site qui livre des restes humains, ce qui est tout à fait exceptionnel pour ces périodes-là.
Pendant longtemps, l'âge de ces fossiles est resté indéterminé. Les datations ne satisfaisaient pas les chercheurs et la faune associée suggérait un passé plus ancien.
– La situation s'est débloquée assez tardivement à partir de 2020 avec l'intervention de collègues de l'Université de Milan, en particulier d'une jeune chercheuse qui s'appelle Serena Perini et qui est venue dans le site pour étudier la polarité magnétique des sédiments. Pourquoi on s'intéresse à cette polarité magnétique ? Parce que le champ magnétique terrestre varie au cours du temps. Et de temps en temps, il faut attendre quelques centaines de milliers d'années, le champ magnétique terrestre s'inverse. Le pôle Nord n'est plus au pôle Nord, il est au pôle Sud, on parle du pôle magnétique. Ce phénomène peut être enregistré dans certains sédiments, c'est le cas à la carrière Thomas. Donc on peut prélever des échantillons de roches, les étudier en laboratoire et reconstituer toutes ces variations. À la carrière Thomas, on a eu la chance de saisir une inversion du champ magnétique terrestre qui est très connue et qui s'appelle l'inversion Brunhes-Matuyama. Elle a été datée dans des centaines d'endroits sur Terre. On sait précisément son âge, c'est autour de 773 000 ans, à quelques milliers d'années près. Et, chance extraordinaire, ces restes humains découverts dans la grotte à Hominidés se trouvent précisément dans le niveau géologique où on observe cette inversion du champ magnétique terrestre. Donc c'est tout à fait exceptionnel d'avoir une date aussi précise. D'abord parce que c'est une date qui tombe dans une sorte de trou de la documentation fossile en Afrique. On a pas mal de fossiles humains jusqu'à il y a environ un million d'années, ensuite très peu jusque vers 600 000 ans, puis on en a à nouveau. C'est aussi une date qui est intéressante et importante parce que les paléogénéticiens nous disent que c'est dans cette fenêtre de temps-là que s'est passée la divergence de ces différentes lignées.
Parce qu'il y a seulement quelques centaines de milliers d'années, plusieurs espèces humaines coexistaient sur Terre. Les ancêtres des Homo sapiens en Afrique, les Néandertaliens en Europe, les Dénisoviens en Asie et d'autres encore aux Philippines et dans les îles indonésiennes, très différents dans leur apparence et leur comportement. Parmi toutes ces espèces, certains fossiles présentent déjà des traits qui annoncent l'évolution vers Homo sapiens. C'est le cas de la première mandibule, retrouvée en 1969 à la carrière Thomas.
– On voit bien la robustesse générale de l'os et la grande taille des dents qui sont des caractères primitifs. Il y a aussi quelque chose d'assez particulier, c'est la réduction de la troisième molaire par rapport aux deux autres, qui est une caractéristique qu'on va trouver plus tard de façon systématique dans notre espèce chez Homo sapiens, et qui est déjà présente sur ce fossile. Donc on a une sorte de mosaïque de caractères qui correspond bien à cette période d'émergence de ces lignées qui vont mener à l'Homme de Néandertal, à l'Homo sapiens et à d'autres formes. Dans le cas de la carrière Thomas, et contrairement à ce qu'on observe dans d'autres régions du monde, on a des indices que cette évolution se fait en direction de notre espèce plutôt qu'en direction de l'Homme de Néandertal. Autrement dit, on doit être très près de la divergence de ces lignées, mais un petit peu après.
En Afrique, les plus anciens fossiles d'Homo sapiens, découverts à Jebel Irhoud, datés d'environ 300 000 ans, documentent une étape plus tardive de cette histoire, avant la dispersion de notre espèce hors du continent, autour de 50 000 ans.
– La question qui se pose pour les paléoanthropologues concerne ce qui se passe avant l'apparition de notre espèce. Ce qui est important avec ces fossiles, c'est qu'ils nous fournissent un ancêtre tout à fait plausible et convaincant de ces sapiens en Afrique même. Il y a en Espagne, à peu près à la même époque, un site de la région de Burgos qui s'appelle Gran Dolina. Et dans ce site, on a des fossiles qui ressemblent un peu à ces fossiles de la carrière Thomas. C'est très intéressant de pouvoir les comparer parce qu'ils sont eux aussi près de cette divergence de lignées qui vont donner Néandertal, Sapiens et d'autres. Mais on voit que ces fossiles de Gran Dolina semblent être déjà engagés dans la direction de l'Homme de Néandertal, qui va peupler l'Europe beaucoup plus tard, alors que ceux qu'on trouve en Afrique du Nord semblent déjà s'orienter vers l'origine de notre espèce. Cette découverte est intéressante car elle confirme l'origine africaine de notre espèce, et précise la date de divergence de la lignée qui va donner notre espèce.
Jusqu'ici, les paléogénéticiens donnaient des estimations très larges, entre 550 000 et 750 000 ans. Ces fossiles, datés avec précision, montrent que cette divergence est survenue plus tôt qu'on ne le croyait.
– Avec ces découvertes, l'Afrique apparaît comme le cœur démographique et évolutionnaire des hominines en général. Évidemment, on aimerait avoir beaucoup plus de documents fossiles et il y a un gros travail de terrain à faire en Afrique pour documenter cette évolution qui précède l'apparition d'Homo sapiens. On pense qu'il y a plusieurs espèces d'hominines à l'intérieur de l'Afrique elle-même. Et sur le plan des méthodes d'analyse à la carrière Thomas en particulier, on va essayer d'extraire des protéines fossiles. On peut utiliser ces protéines un peu comme l'ADN pour faire des phylogénies de toutes ces espèces passées. Ce sont des méthodes qui sont en développement, qui sont parfois un petit peu expérimentales. Mais qui ont été appliquées, en particulier sur ces fossiles de Gran Dolina en Espagne. Ce sera très intéressant de comparer les données de protéines fossiles sur les fossiles marocains et sur les fossiles européens.