Vous vous souvenez de Breaking Bad ? Un prof de chimie diagnostiqué d'un cancer qui bascule dans le crime. Et si ce n'était pas complètement de la fiction ? Une étude menée au Danemark a posé une question. Un choc de santé, comme un cancer, peut-il augmenter le risque de commettre un crime ? Pour y répondre, les chercheurs ont analysé les données de santé et les casiers judiciaires de plus de 300 000 personnes, puis ils ont comparé les comportements de ceux qui ont eu un cancer 10 ans avant et 10 ans après leur diagnostic. Et ça donne ce graphique avec cette courbe. L'année 0, ici, correspond au moment du diagnostic de cancer. À gauche, donc avant le diagnostic, la probabilité de commettre un crime reste faible et stable, puis à l'année zéro, on observe une chute nette, probablement liée au traitement et aux hospitalisations. Et après le diagnostic la courbe remonte, année par année, jusqu'à dépasser les niveaux d'avant le cancer. Bon, ici on parle d'un effet modeste, mais bien réel. Donc oui, il y a bien un effet Breaking Bad. Et cela concerne autant les personnes sans casier judiciaire que celles qui en ont déjà un. Mais de quels crimes parle-t-on exactement ? Alors là, heureusement, c'est un peu moins extrême que dans la série. Les chercheurs n'ont observé aucun effet sur les crimes les plus graves, mais c'est le cas pour des infractions moins s'avèrement punies, comme le vol, la fraude, le vandalisme ou les violences légères. Dans le détail, c'est le vol en magasin qui arrive en premier, suivi par la détention de stupéfiants. Autre précision importante : Mais pourquoi ce sont en majorité ces crimes-là ? Là aussi, les chercheurs ont une explication : la perte de revenus. Et ce phénomène n'est pas propre au Danemark. En France, une étude de l'Institut National du Cancer montre que seulement 6 personnes sur 10 étaient en emploi deux ans après leur diagnostic, contre 8 sur 10 auparavant. Et selon l'étude, plus la perte de revenus est importante et plus le lien avec la criminalité est marqué. Mais il y a une nuance importante. Les personnes les plus modestes restent les plus touchées en valeur absolue. Mais en proportion, ce sont les plus aisées dont le comportement change le plus. Pourquoi ? Parce que leur perte de revenu peut être plus brutale, notamment à cause du plafonnement des aides sociales. Et plus largement, tout dépend du filet de sécurité. Être en couple, avoir de l'épargne ou être propriétaire, ça permet d'amortir le choc. À l'inverse, quand on n'a pas de ressources pour encaisser ou quelqu'un pour nous aider, c'est beaucoup plus compliqué. Et c'est là que certaines options peuvent devenir plus attractives. Ça a été expliqué par deux économistes, Gary Becker et Isaac Ehrlich, membres de l'école de Chicago, qui défendent une vision libérale de l'économie. Pour eux, le crime peut être vu comme une décision rationnelle, résultat d'un arbitrage entre ce que ça coûte et ce que cela rapporte. 3 grandes variables entrent en jeu. D'abord, les gains potentiels. Si vos revenus baissent parce que vous perdez votre emploi par exemple, le crime peut devenir plus attractif. C'est exactement ce qu'ont trouvé les chercheurs. Ensuite, le coût de la sanction. Plus le risque d'être arrêté ou la peine sont élevés, moins vous avez intérêt à passer à l'acte. Et inversement, si ces coûts pèsent moins dans votre situation, le calcul change. Ce qui est le cas dans l'étude des personnes très malades ou âgées. Enfin, la propension au risque. Eh oui ! Commettre un crime, c'est prendre le risque d'être pris. Et certaines personnes y sont plus sensibles que d'autres. Par exemple, les hommes ont statistiquement une tolérance au risque plus élevée que les femmes. Alors jusque-là, on a surtout parlé de décisions individuelles. Mais est-ce que le contexte peut aussi influencer ce calcul ? Autrement dit, est-ce que les politiques publiques peuvent amplifier ou atténuer cet effet cancer-criminalité ? Et sur ce point aussi, les chercheurs ont une réponse. Ils ont étudié une réforme mise en place au Danemark en 2007 qui a rendu les aides sociales locales et donc différentes selon les municipalités. Résultat : moins les aides sont généreuses et plus le lien entre cancer et criminalité se renforce. Parce qu'on parle du Danemark, qui est un modèle social très protecteur et égalitaire. Mais que se passe-t-il dans les pays avec une protection sociale plus faible, comme aux États-Unis, où se déroule Breaking Bad ? Alors non, tout le monde ne devient pas Walter White. Mais cette série repose sur une idée bien réelle. Dans certaines situations, le crime pourrait devenir un choix rationnel.