— C'est parti. Donc en fait, le principe de cette tâche va être de leur présenter des objets et des nourritures inconnus de façon à tester la néophobie, la réaction lorsqu'ils sont confrontés à la nouveauté.
—Session peluches !
Face à l'inconnu, comment réagissent les singes ? Au cœur de l'Alsace, des scientifiques étudient le comportement des primates et notamment les relations sociales au sein de différents groupes de macaques.
—Nous, ici, on s'intéresse principalement à l'effet de la tolérance sociale sur l'innovation et la diffusion de nouveaux comportements chez différentes espèces de macaques. La tolérance sociale, c'est le fait de tolérer d'autres individus en proximité proche, sans agressivité. On pense qu'au cours de l'évolution humaine, ça a été un facteur très important dans le développement de la cognition de l'espèce humaine.
Les scientifiques étudient les macaques de Tonkean et les macaques à longue queue. Pour évaluer leur sociabilité, ils leur donnent de la nourriture.
—L'idée, c'est distribuer une nourriture qu'ils connaissent et apprécient, et de voir quels individus co-alimentent et à quelle proximité, et également de voir les conflits qui apparaissent dans la zone de co-alimentation. Là par exemple, il y a eu un conflit. Lassa a attaqué un juvénile, et ce juvénile a fait ce qu'on appelle une redirection, c'est-à-dire qu'il a redirigé l'attaque d'un individu sur un autre individu.
—Gaïa s'est aussi ajoutée dans le conflit, donc là ils sont deux sur le groupe.
—De base, le conflit concernait deux jeunes mâles et il est allé en chercher un troisième, pour le rajouter au conflit. Ces conflits ne signifient pas que ces singes sont peu tolérants, car ils se réconcilient plus souvent a posteriori que des singes moins sociables.
—Ce sont tous les individus qu'on co-alimente en très grande proximité, c'est-à-dire à distance de bras ou en contact. C'est un très grand indicateur de la tolérance sociale, importante de ce groupe. Là, on est chez les macaques à longue queue et on va répliquer l'expérience de co-alimentation qu'on a faite chez les macaques de Tonkean. L'idée, c'est de distribuer le même type de nourriture, le même item. Tu peux distribuer, Kévin ? On voit que tout de suite, à la différence des macaques de Tonkean, on a vraiment les deux individus dominants du groupe qui sont au centre de la zone et qui essayent de monopoliser la ressource. Même si des individus tentent sur la droite d'essayer de prendre de la nourriture, on a peu d'individus qui viennent dans la zone pendant que les dominants y sont. Laika menace tout le monde. Typiquement, Laika s'est alimentée un peu dans son coin, elle s'est retournée et a vu tous les individus du groupe qui prenaient de la nourriture dans la zone. Et visiblement, ça ne lui a pas plu, elle a tout simplement fait respecter la hiérarchie et elle a menacé tous les individus pour monopoliser la ressource alimentaire. Rock Lee a poursuivi un individu, Laïka a fait pareil. Ce qui fait qu'il n'y a plus personne dans la zone, à part un tout petit qui est resté, et à nouveau les 2 dominants... Rock Lee attaque le dernier petit resté dans la zone et on a les 2 dominants seuls qui récupèrent leur place. C'est hyper intéressant ce qui se passe, parce que Rock Lee et Laïka, les 2 individus dominants du groupe, sont partis de la zone, l'ont quittée et ne monopolisent plus la ressource. Du coup, le reste du groupe commence à venir dans la zone pour s'alimenter.
Toutes ces données sont ensuite analysées en laboratoire.
—Ce qu'on peut voir ici qui est assez flagrant, c'est que les macaques de Tonkean co-alimentent en moyenne en beaucoup plus grande proportion par rapport aux macaques à longue queue et on voit surtout qu'il y a plusieurs fois où le groupe a été vu tous ensemble dans la zone de co-alimentation, mais pour les macaques à longue queue, ce n'est jamais arrivé une seule fois. Jamais plus de la moitié du groupe n'a été vue ensemble.
Ces résultats signifient que les macaques de Tonkean sont plus tolérants que les macaques à longue queue.
—L'hypothèse qu'on fait, c'est que cette tolérance sociale va promouvoir l'apprentissage social, parce qu'elle va permettre aux individus d'être en proximité spatiale proches les uns des autres, et donc ils vont pouvoir observer d'assez près ce que font les autres, voire d'approcher plus, de manipuler plus de la nourriture, voire de la garder pour soi, etc. Mais l'apprentissage social ne suffit pas. Pour que de nouveaux comportements apparaissent, il faut également que les singes n'aient pas peur de la nouveauté.
—On s'apprête à aller faire une tâche avec des nouveaux objets et des nouvelles nourritures chez les macaques de Tonkean. Le principe de cette tâche va être de leur présenter des objets et des nourritures inconnus, de façon à tester la néophobie, la réaction lorsqu'ils sont confrontés à la nouveauté. Le principal objectif ça a été de trouver des objets qu'ils n'avaient jamais vus au cours de leur vie. On a, pour les objets, une peluche. Un diabolo et un jouet pour chien. L'ensemble de ces sessions d'expérimentation sont filmées et a posteriori sur un logiciel, on va analyser tout ça au labo. On est avec les Tonkeans dans le parc et on va s'approcher de la volière pour rejoindre la zone d'expérimentation installée juste là-bas. Ils se rapprochent un petit peu. Comme vous pouvez le voir, ils sont quand même très curieux. Dès qu'il se passe une chose inhabituelle, ils sont toujours dans les parages. C'est parti ! Écarte-les un peu. Attends, là. Là.
—Session peluches ! À partir de là, on commence à noter tous les comportements qu'il va y avoir. Indigo s'approche de la peluche, On a Indigo qui manipule. On a deux juvéniles qui touchent les peluches. Donc pour l'instant, c'est surtout de l'inspection. Ils reniflent, s'approchent un peu. On considère que c'est une manipulation lorsqu'ils vont toucher les objets pour au moins deux secondes. On a un mâle qui joue avec les chaînes pour rassembler les objets au milieu. C'est pour ça qu'on a plusieurs exemplaires. Ça permet d'éviter qu'un seul individu ait toutes les peluches pour lui.
—Moshi fait du peering sur Indigo, qui fait de l'attention soutenue à grande proximité pour voir les détails de l'action. Moshi est partie parce qu'elle a eu peur de l'objet.
—Le peering peut être défini comme l'attention soutenue envers les actions d'un autre individu pendant au moins 5 secondes et à une distance suffisamment proche pour percevoir les détails de cette action. Ce comportement a été principalement décrit chez les grands singes comme une mesure de l'apprentissage social. Cette faculté permet d'acquérir de nouveaux comportements par l'observation des congénères. Les premiers résultats montrent que les macaques de Tonkean font deux fois plus de peering que les macaques à longue queue, ce qui suggère qu'ils apprennent davantage des autres singes. —Il y en a un qui essaye d'enlever les cadenas.
—Là, vous avez pu voir que les macaques de Tonkean étaient assez curieux. Ils viennent tous. Ils viennent assez nombreux dans la zone de test pour manipuler, toucher, sentir et observer aussi les autres manipuler ces objets. Même expérience chez les longues queues, moins tolérants.
—Pour l'instant, aucun individu n'a inspecté l'objet.
—On a très peu de manipulations, quelques inspections, mais c'est quand même rien de comparable à ce qu'on observe chez le macaque de Tonkean. Si on analyse cette session, on a eu très peu d'explorations et d'inspections des objets. Quelques individus sont rentrés dans la zone, globalement pour menacer l'objet en restant au minimum à distance de bras de l'objet. Si on le compare avec les macaques de Tonkean, cette espèce-là a largement moins exploré. Ils n'ont pas eu du tout les mêmes comportements lorsqu'on les a confrontés à la nouveauté. À partir des données récoltées sur le terrain, on va passer sur le logiciel vidéo. À chaque comportement qui nous intéresse qui se passe sur la vidéo, on va le rentrer manuellement sur le logiciel. On va se retrouver avec une liste de comportements, ça va nous permettre de récupérer plusieurs résultats, comme le temps qu'ils ont passé dans la zone ou les interactions avec les nouveaux objets ou la nouvelle nourriture. Donc grâce à un modèle statistique, on a pu estimer qu'en moyenne, les macaques de Tonkean entrent 15 fois plus rapidement dans la zone de test en comparaison aux macaques à longue queue. Autrement dit, ils sont beaucoup plus rapides pour aller explorer les nouveaux stimuli.
—Les singes les plus sociables sont-ils les plus ingénieux ? Ce que notre étude peut dire pour le moment, c'est qu'en tout cas, il semblerait que les singes les plus tolérants soient les plus explorateurs et peut-être ceux qui vont découvrir le plus de solutions à des problèmes qui leur sont posés. Les primatologues vont poursuivre leur étude en testant si les singes les plus tolérants résolvent mieux des problèmes complexes. À la clé, une meilleure compréhension d'une étape majeure de l'évolution des singes, l'apparition des premiers outils.